On a lu… A SILENT VOICE de Yoshitoki Oima

On a lu… A SILENT VOICE de Yoshitoki Oima

Note de l'auteur

a silentL’histoire: Shoko est une jeune fille sourde à la naissance. Handicapée, et donc différente, son intégration dans sa nouvelle école pose quelques problèmes face à des élèves qui ne cherchent pas à la comprendre et s’amusent à ses dépends. Shoya, leader de la classe, amusé au départ par la déficience de cette nouvelle élève, finit par être exaspéré par le comportement de cette fille qui ne sait pas communiquer avec sa voix. Il décide de lui rendre la vie impossible, psychologiquement d’abord puis physiquement… jusqu’à ce que son propre harcèlement se retourne contre lui.

A propos de l’auteur: Yoshitoki OIMA n’a que 19 ans en 2008, lorsqu’elle remporte un concours de jeunes auteurs chez Kodansha, avec l’oeuvre intitulée A Silent Voice. À cause du sujet sensible de son œuvre, il faudra attendre jusqu’en 2011 pour que le public japonais puisse à son tour découvrir son travail sous la forme d’un one-shot, et qui ne sera déclinée en série qu’à partir de 2013, avec le soutien de la Fédération Japonaise des Sourds et Malentendants. A Silent Voice alors devient un véritable phénomène au Japon et réussit à rafler, contre toute attente, la première place du vote des lecteurs du Bessatsu Shonen Magazine (Kodansha), devant le best-seller du moment au Japon : L’Attaque des Titans! Un succès tel que A Silent Voice aura le privilège de se voir adapté sous la forme d’un film d’animation.

L’avis: A Silent Voice nous narre ici l’une des nombreuses problématiques humaines et sociétales qui oeuvre depuis très longtemps au Japon, celle du harcèlement scolaire. Plus communément appelé Ijimé,  cette forme de persécution peut aussi prendre forme dans d’autres environnements, que ce soit dans le milieu professionnel ou avec son voisinage. Il est parfois traité dans le manga en général, de manière plus ou moins présente en fonction du genre auquel il est acoquiné. En france, de manière épisodique, on pourrait citer  GTO, titre burlesque et culte, qui égratignait sans peine le système scolaire nippon tout en dénonçant ses travers avec une formidable inventivité. Mais de manière plus âpre et foncièrement plus réaliste, il convient surtout de citer Vitamine, one shot autobiographique, éprouvant et émouvant de Keiko Suenobu, qui enchainera sur le même sujet de manière plus violente avec sa série phare, Life. On peut aussi citer le méconnu et bouleversant L’Orchestre des doigts, qui traitait déjà du sujet de la difficile intégration des sourds muets, peu avant le début de la première guerre mondiale.

Handicap et conséquences…

Une « différence » comme une autre peut mener au harcèlement. Constat clinique et froid mais tristement révélateur. Seulement, dans A Silent Voice, l’auteure ose ici la « différence » justement, en l’accentuant  au travers d’un handicap très contraignant, puisque sa protagoniste est sourde et muette. La voix silencieuse de cette dernière, auquel le magnifique titre fait ici référence, est en effet une contrainte sévère à son quotidien. Mais dans un pays comme le Japon, dont la communication et les relations humaines de ses habitants n’ont jamais été le point fort, son handicap se voit dès lors amplifié…

Et c’est grâce à ce parti-pris que A Silent Voice se démarque. L’œuvre amène ici de manière délicate le sujet du harcèlement de manière graduelle, avec beaucoup de justesse et de tempérance. La hiérarchisation des brimades que Shoko subit et les conséquences qui en découlent dans sa vie, nous permettent de mieux saisir la subtilité des troubles qui mène l’adolescente à devoir faire face devant tant de problèmes. Mais la « voix silencieuse » dont Shoko est malheureusement tributaire, est, par contre, loin d’être unique puisqu’elle est aussi plurielle dans l’oeuvre, car ici, le titre revers en fait un double sens.  En effet, le récit de Yoshitoki Oima recouvre  plusieurs autres franges de mutisme que celle de Shoko : celle de sa mère d’abord, à peine audible pour défendre sa propre fille, puis celle du corps professoral, gêné par la petite sourde et sa difficulté à travailler selon leur bon vouloir, et bien évidemment celle de sa classe, majorité silencieuse dans les tourments que chacun lui infligera sous la volonté d’un seul et même groupe. Et même si une minorité tente de s’insurger contre cela, elle est vite rabrouée et peut se retrouver victime d’ijime à son tour…

Mais paradoxalement, c’est le meneur de cette vindicte, et protagoniste de l’intrigue nommé Shoya, qui se révèlera le plus « franc » dans ses persécutions. Il déteste la jeune fille, l’humilie, la frappe mais jamais il ne se ligue avec les autres pour le faire. Et si nous en sommes les premiers témoins, c’est qu’ici le titre nous offre un angle inédit dans son propos, celui de découvrir du point de vue du harceleur le récit de ses persécutions. C’est aussi pour cela que la véhémence et la rancune injustifiée que le jeune garçon nourrit envers la jeune fille le mènera à son tour à être martyrisé plus tard.

C’est toute la force de l’œuvre ici: En osant ce parti-pris de soustraire le lecteur au calvaire de Shoko, voici que c’est son persécuteur qui se retrouve alors dans la même situation qu’elle. Un twist scénaristique étonnant, qui obligera l’ex-bourreau à s’interroger sur ses actes… et nous sur les siens! Tant par la maturité du propos que par la qualité graphique très douce et lumineuse de son chara-design et de ses planches, A Silent Voice ici, ne cherche jamais le misérabilisme ou l’empathie de pacotille. Le titre bénéficie d’une approche originale, d’une grande justesse et surtout d’une crédibilité sans faille, par le biais d’une intelligente graduation des tourments de la jeune fille et de son bourreau devenu victime.

Triste Actualité

Il est étrange que par la force tragique des choses, A Silent Voice apparaisse en parallèle d’une actualité récente. En effet, l’oeuvre met en exergue par une triste coïncidence un fait divers tragique survenu il y a an. Les médias et le gouvernement français ont largement relayé l’information ces derniers jours au travers de la sortie du livre de Nora Fraisse, une maman qui a vu sa petite fille de 13 ans se pendre après une très longue période de harcèlement scolaire mais aussi par le biais de Facebook. Sans nécessité de les comparer, A Silent Voice donne ici l’opportunité à tout à chacun de découvrir par soi-même et de se forger sa propre opinion sur le sujet. Il s’agit là d’une oeuvre importante, majeure, qui a la faculté d’être abordable par tout un chacun et qui fait preuve d’une grande intelligence et de sensibilité dans son récit. Une lecture à découvrir et à faire partager sans plus tarder!

 

(Koe no katachi – A Silent Voice – KI-OON)
Volume 1/7 (Terminé)
Scénario : Yoshitoki Oima
Dessin : Yoshitoki Oima

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