• Home »
  • SÉRIES »
  • #Critique : Opposition des chaînes de commandement (The Looming Tower / Hulu / Amazon)
#Critique : Opposition des chaînes de commandement (The Looming Tower / Hulu / Amazon)

#Critique : Opposition des chaînes de commandement (The Looming Tower / Hulu / Amazon)

Note de l'auteur

Cela fera cette année 17 ans que les événements du 11 septembre 2001 sont derrière nous et pourtant, de nombreuses questions entourent ces attentats — c’est le moins que l’on puisse dire — et les faits qui leurs sont liés. The Looming Tower ne prétend pas décrypter l’ensemble, mais c’est tout de même une reconstitution précise et argumentée. L’adaptation d’un travail colossal parfaitement transposé à l’écran.

L’implacable. Si vous n’aimez pas les récits éclatés sur plusieurs continents, si le fait historique proche vous insupporte et puis si rien ne vous horripile plus que d’en connaître déjà la fin (d’autant plus lorsqu’elle est sinistre au possible), alors il va de soi que vous passerez ici votre chemin !
The Looming Tower ne transige sur aucun détail. C’est tout juste si un ou deux personnages ont été ajoutés ici (côté C.I.A. par ex.) pour caractériser les forces en présence. L’enquête phénoménale de Lawrence Wright (journaliste au New Yorker), compilé dans un ouvrage (La Guerre cachée en français) très documenté et assemblé après avoir conduit plus de 600 entretiens pendant 5 ans, fait figure de référence (distingué notamment du Pulitzer).

D’après Wright, Oussama ben Laden aurait cité trois fois ce passage du Coran lors d’un mariage auquel il assistait avant le 11 septembre :

“Où que vous soyez, la mort vous trouvera, y compris si vous êtes dans la tour menaçante (The Looming Tower)”.*

Avant d’en arriver à OBL (très souvent désigné ainsi dans la série), Wright explique dans son livre comment Al-Qaïda s’est construite en soulignant le rôle de personnalités égyptiennes dont Sayyid QutbCette synthèse expliquant les enjeux gouvernant l’Islam radical des années 50 à 80 est absente de l’adaptation confiée à Dan Futterman (Capote, Foxcatcher, In Treatment, Gracepoint). Bien que l’on puisse comprendre ce choix, il prive tout de même la série d’un point de vue important sur la question et limite fortement The Looming Tower à une querelle américano-américaine.

L’humain. L’autre choix, plus courageux celui-là, de Futterman consiste à imposer une réalité triviale de ses personnages, leurs déboires conjugaux majoritairement. A priori, cette démarche aurait dû lutter avec l’ambition d’un récit qui a d’abord pour objectif d’expliquer un mécanisme historique (tout le monde ne s’appelle pas The Crown). Il n’en est rien. Par ce biais, Futterman donne une consistance aux trajectoires de ses protagonistes qui n’est jamais vaine. Elles vibrent même de plus belle alors qu’elles sont confrontées à des idéologies opposées.

Ce contrepoint fonctionne surtout par la performance du casting. Jeff Daniels et Tahar Rahim forment ainsi un duo aussi complice que saisissant pas ses contrastes. À leurs côtés, Peter Sarsgaard est un responsable du renseignement vénéneux à souhait. Difficile également de rester insensible à la prestation touchante de Bill Camp en agent expérimenté directement au contact du drame sur le terrain.

La démonstration. La gravité des événements étant ce qu’elle est, la sincérité de cette reconstitution est forcément sujette à un différentiel d’objectivité. Face à cela, le matériau original de Wright place The Looming Tower au-dessus de la mêlée. On se souvient de la minisérie The Path to 9/11 en deux parties avec Harvey Keitel (ABC, 2006). Son traitement synchronisé sur les différentes commissions d’enquêtes demeurait superficiel. Le travail circonstancié de Wright lui permet d’éviter cet écueil. Il pointe du doigt l’imperméabilité du renseignement américain (C.I.A. et N.S.A.) dans un réquisitoire implacable. Il démontre surtout comment les décisions prises ont favorisé une position vindicative primaire aux dépends d’une vraie recherche impartiale de justice et d’impartialité (la démarche du F.B.I. ignorée).

Mais c’est aussi la forme de cette adaptation qui en fait sa force. Pour mener à bien la déclinaison de son enquête, Wright a imposé le documentariste Alex Gibney. Les deux hommes avaient déjà collaboré pour Going Clear, une autre adaptation d’un essai de Wright sur la Scientologie (à voir sur Netflix). Gibney, qui signe la mise en scène du premier épisode, trouve une symbiose singulière pour faire vivre des extraits de documents vidéo réels dans son montage de “fiction”. Pour n’avoir vu que trois épisodes, il est peut-être encore un peu tôt pour se prononcer mais malgré une manipulation de l’émotion sur le fil du rasoir, il impose une fantastique impulsion qui semble déjà redéfinir les canons du docufiction !

Du reste, il se dit que The Looming Tower pourrait se prolonger. Le pari serait forcément ardu, mais le fait que cette éventualité soit sérieusement envisagée pour un tel récit démontre combien ces dix épisodes ont convaincu.

THE LOOMING TOWER (Hulu), minisérie en 10 épisodes,
Diffusés sur Amazon Prime Video dès le 9 mars.
Série créée par Dan Futterman, Alex Gibney et Lawrence Wright.
D’après The Looming Tower, Al Qaeda and the road to 9/11 écrit par Lawrence Wright.
Épisodes écrits par Dan Futterman, Bash Doran, Adam Rapp, Shannon Houston et Ali Selim.
Épisodes réalisés par Alex Gibney, John Dahl, Michael Slovis et Craig Zisk.
Avec Jeff Daniels, Tahar Rahim, Peter Sarsgaard, Bill Camp, Wrenn Schmidt, Ella Rae Peck, Michael Stuhlbarg et Alec Baldwin.
Musique originale de Will Bates.

* : source Wikipedia.

Visuels : The Looming Tower © JoJo Whilden / Hulu

Partager