#Critique Phantom Thread

#Critique Phantom Thread

Note de l'auteur

Dans les années 50, une histoire d’amour toxique entre un couturier cruel et sa muse. Un drame feutré, doublé d’une histoire d’amour vertigineuse. Paul Thomas Anderson au sommet de son art.

 

C’est le boss du cinéma US. Même ses réussites en demi-teintes – je pense à Inherent Vice ou Punch-Drunk Love – ont plus de gueule que les meilleurs films en provenance d’Hollywood. À 47 ans, Paul Thomas Anderson, puisque c’est de lui qu’il s’agit, écrase la concurrence, tue le game. En seulement 20 ans, il a bâti une œuvre. Exigeante, immense, imparable. Boogie Nights (« Mon pire film » selon cette andouille de Mark Whalberg), Magnolia, There Will Be Blood, The Master. Avec lui, c’est simplement la perfection, de la forme et du fond. Bête de festivals, « PTA » écrit, produit, met en scène ses films, dirige ses acteurs comme personne (Daniel Day-Lewis, Joaquin Phoenix, Paul Dano, Philip Seymour Hoffman, Julianne Moore, John C. Reilly…), et aime à s’entourer des meilleurs collaborateurs : le musicien Jonny Greenwood de Radiohead, le monteur Dylan Tichenor, le costumier Mark Bridges, Robert Elswit à la photo, Jack Fisk, chef décorateur… Et cisèle des chefs-d’œuvre qui ne ressemblent à aucun autre film, des œuvres mystérieuses, insaisissables, dont il est impossible d’imaginer ce qui va se passer lors de la séquence suivante. Des films qui te chopent, t’embarquent, brûlent ta rétine et se logent dans ta mémoire de cinéphile pour ne jamais cesser de hanter.

 

Avec Phantom Thread, PTA grimpe une nouvelle fois au sommet du monde. Il a écrit l’histoire tortueuse d’un vieux garçon acariâtre, Reynolds Woodcock (« Bite-en-bois », un nom inventé par… Daniel Day-Lewis himself), couturier britannique dévoré par son art (inspiré de Cristóbal Balanciaga), qui tombe amoureux d’une jolie serveuse (« I feel as if I’ve been looking for you for a very long time »). Elle va devenir sa maîtresse, puis sa muse. Mais la vie au côté du génie démiurgique, perclus de TOC et de rituels, obsédé par son travail, n’est pas de tout repos et la jeune femme, toujours au second plan, figurante de la vie de son homme, va devoir user de ruse et d’un certain talent culinaire pour trouver sa place…

Impossible d’en dire plus sur cette histoire d’amour aussi romantique que perverse… Si Reynolds Woodcock a pour habitude de laisser de petits messages, des déclarations cachées à l’intérieur de l’ourlet de ses créations, ici, PTA fait de même. Le metteur en scène nous laisse d’infimes indices, soigneusement dissimulés. Plusieurs visions du film se révéleront indispensables pour tenter d’en épuiser les richesses. Car Phantom Thread révèle plus du mystère, de l’indicible, que du cinéma. Comme l’expression qui donne son titre au film qualifie un mal mystérieux, une douleur inattendue quand une couturière ressent encore l’empreinte de l’aiguille sur ses doigts, et ce longtemps après avoir fini son travail : une présence fantôme. Dans ce film-monde, tout est vertigineux. L’art, le travail, l’amour qui se construit sur le chaos et la mort, le poids du passé (l’absence de la mère du héros), l’importance des rites… Le film s’apparente à un mélo, puis une histoire d’amour romanesque, un thriller… Mais le scénario, les personnages, le fil narratif, tout se dérobe. Les personnages, engoncés dans leurs costumes, murés dans leurs rôles, ne sont pas vraiment ce qu’ils semblent être. Et quand PTA déclare « C’est peut-être la première fois que deux personnages arrivent à trouver un équilibre dans leur relation », il faut bien sûr prendre la citation à la rigolade, car le terrain d’entente entre Woodcock et sa promise, ce moment où ils trouvent enfin quiétude et sérénité, semble avoir été écrit par un Cioran en plein bad trip.

 

Sur le plan de la forme, j’ai souvent pensé à Hitchcock, période Rebecca ou Soupçons, mais aussi à Douglas Sirk, ou encore au duo Powell-Pressburger. C’est flamboyant, somptueux, mais comme chez « Hitch », une sombre menace plane tout le temps. Le pire semble toujours à venir, notamment grâce à la partition exceptionnelle de Jonny Greenwood… Après avoir bossé avec des directeurs de la photo comme Robert Elswit ou Mihai Malaimare Jr., PTA signe la photographie de son film, tout seul, comme un grand. J’ai l’impression qu’à Hollywood, il est le seul avec Steven Soderbergh à sculpter l’image de son film. Film d’amour et de fantômes, Phantom Thread est magique, élégantissime, avec un sens du cadre, de l’image extraordinaires. Et que dire de la direction d’acteurs ? Bien sûr, Daniel Day-Lewis est une nouvelle fois extraordinaire. Il faut le voir couper l’étoffe, prendre les mesures d’une cliente, savourer son petit déjeuner dans le calme de sa demeure-prison. À ses côtés, la jeune Luxembourgeoise Vicky Kriep, impériale. Comme Paul Dano dans There Will Be Blood, elle parvient à se hisser au niveau de Daniel Day-Lewis, lui renvoie la balle, s’émancipe et se métamorphose. Elle brille. Quelle performance hallucinante.

Le mot chef-d’œuvre paraît bien réducteur pour qualifier Phantom Thread. D’ailleurs, les mots semblent bien fades pour révéler les beautés, cachées ou pas, de ce film. Je pense que dans une vie, on tombe rarement sur un monument de l’envergure de Phantom Thread.

 

 

Phantom Thread
Réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville.
En salles le 14 février 2018

 

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