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#Critique : Pour en découdre (American Crime Story s2 / FX / Canal+)

#Critique : Pour en découdre (American Crime Story s2 / FX / Canal+)

Note de l'auteur

Succéder à l’affaire O. J. Simpson par un autre crime à sensation — celui de Gianni Versace — semblait relativement logique. Mais en pratique, cette saison 2 d’American Crime Story (A.C.S.) est un tout autre animal, insaisissable mais fascinant.

Ce deuxième volet d’A.C.S. se montre deux ans après le premier, dans lequel il était question du meurtre de l’ex-femme d’une ancienne star du football américain (Simpson) et plus significativement du procès très médiatisé qui s’en suivit. Initialement, cette seconde saison titrée « L’assassinat de Gianni Versace » n’aurait dû être que la troisième mais la production d’un opus retraçant les événements entourant le passage de l’ouragan Katrina à La Nouvelle Orléans circa 2005 est sans cesse repoussée. C’est aussi l’avantage de l’anthologie (ici, chaque saison raconte un récit bien distinct) que de pouvoir faire coulisser, en quelque sorte, ses différents chapitres.

Et de chapitres il est effectivement question, puisqu’après l’adaptation de l’enquête de Jeffrey Toobin (alors journaliste au New Yorker) sur le cas Simpson, American Crime Story s’appuie sur celle de Maureen Orth (Vanity Fair) — intitulée Vulgar Favors: Andrew Cunanan, Gianni Versace, and the Largest Failed Manhunt in U. S. History — pour le meurtre de Versace. Au-delà d’une continuité dans le fait divers sordide impliquant des célébrités, le fil rouge est là avec ce souci de développer et décrypter les faits en s’appuyant sur le travail de journalistes très impliqués. Toobin était au premier rang du tribunal pour couvrir le procès Simpson et Orth enquêtait déjà sur la série de meurtres avant qu’elle n’inclut le célèbre couturier italien !*

Andrew Cunanan Story. Le point de vue de Maureen Orth justement reste central dans cette adaptation dont le titre mentionnant Versace est presque trompeur. Alors oui, tout commence ici avec la mort de l’Italien, abattu devant chez lui à Miami le 15 juillet 1997. Mais le clan Versace est immédiatement mis en parallèle — dès le premier épisode — avec un autre personnage, un certain Andrew Cunanan que Gianni Versace avait rencontré dans un club de San Francisco sept ans plus tôt. Depuis ce point de départ, A.C.S. ne perdra jamais de vue Gianni mais le focus porte bien sur Andrew, ses agissements, ses autres assassinats et cherche à approfondir le parcours de celui qui, in fine, tuera son « idole/modèle ».

Mais privilégier le tueur de Versace n’est pas le choix le plus étonnant. La série dévoile rapidement une structure de récit qui ordonne les méfaits de Cunanan de manière inversement chronologique. Tout commence donc par le trépas de Versace et recule dans le temps par étapes successives. Tom Rob Smith, a qui Ryan Murphy a confié les rênes de l’écriture pour cette adaptation, explique qu’il retranscrit ici, tout naturellement, sa propre découverte du personnage depuis le point d’orgue jusqu’à la jeunesse de Cunanan, reproduisant ainsi son immersion dans les recherches pour approfondir sa connaissance des faits. Cette marche en arrière déconcerte de prime abord mais fonctionne ingénieusement sur la durée car les auteurs réussissent à zoomer sur les caractères de Gianni et d’Andrew malgré le déplacement contraire.

Esbroufe. Il est aussi fortement question de mouvement dans l’approche visuelle de cette saison. Ryan Murphy nous impose son spécial sans vergogne dès le premier épisode pour lequel il se charge de la mise en scène. Il use et abuse de travelings avant/arrière, franchement grossiers, pour définitivement entériner son gimmick formel fétiche. Au-delà, ceux qui lui succèdent à la réalisation sont nettement plus sobres et l’on regrettera que les décors bling-bling et l’esbroufe vestimentaire (Andrew) ne soient pas plus exploités à l’image. Il aurait été intéressant de voir ce qu’aurait accompli Tom Rob Smith justement, si on lui avait confié les rennes dans le domaine. On se souvient de la brûlante London Spy, réalisée par Jakob Verbruggen qui exprimait tant de choses par ses choix de composition. Ce n’est pas forcément l’ADN de la chaîne (FX) mais des productions comme Atlanta et tout récemment Trust (avec Danny Boyle aux manettes) démontrent qu’une vraie ambition visuelle aurait été possible.

C’est d’autant plus incompréhensible qu’à l’image, The Assassination of Gianni Versace n’a rien de modeste. Penélope Cruz (Donatella), Ricky Martin (Antonio D’amico) et Édgar Ramírez (Gianni) sont loin de passer inaperçus. Au fil de la saison, ils sont même rejoints par des seconds rôles prestigieux comme Judith Light (Marilyn Miglin) ou bien encore Max Greenfield (Ronnie). On apprend même qu’un acteur comme Skeet Ulrich a été coupé au montage pour une brève apparition, il est vrai. Mais, au milieu de toutes ces étoiles, on ne retiendra surtout que la performance vénéneuse de Darren Criss (Cunanan). L’acteur qui était passé par Glee (déjà dans la galaxie Ryan Murphy, là où il excelle) sublime un rôle d’écorché vif. Tom Rob Smith a beau clamer que les héros de cet opus sont les victimes, la présence entêtante de Criss marquera durablement les esprits.

Contrastes. Mais revenons au personnage. À mesure que ces épisodes tentent de reconstituer l’énigme Cunanan, une étrange fascination s’opère. Comment définir ce jeune homme qui semble sinon fier du moins à l’aise avec sa sexualité de gay qui plaît aux « hommes mûrs », dans un contexte — admirablement dépeint — qui n’a rien de gayfriendly ? Comment expliquer sa bienveillance pour une partie de ses rencontres et l’homophobie choquante de certains de ses actes (avec Lee Miglin en particulier) ? Quelle part assumée ? Quelle niveau de jalousie ? Tout au long de cette saison, Cunanan demeure insaisissable et à bonne distance des canons de l’antihéros.

En contrepoint, les auteurs tentent de faire exister un embryon de comparaison avec le parcours de Versace. Gianni, le créateur dont le succès n’avait rien d’acquis. Gianni, dont l’homosexualité ouverte et la maladie cachée (le sida) auront été de fidèles compagnons de lutte. L’enjeu s’impose avec ses gros sabots. D’un côté, le vrai créatif qui a travaillé dur pour obtenir son statut. De l’autre, un jeune homme déboussolé, menteur invétéré, qui ne fera que détruire les ambitions de ceux qu’il abordera.

Sans perdre le fil. Pourtant cette saison 2 d’A.C.S. est plus incisive que la première. Elle étaye bien mieux le contexte homophobe que ne le faisait la saison 1 sur la question raciale et il y a trois raisons à cela. Tout d’abord, le fil conducteur Cunanan tisse une belle continuité malgré les spécificités de ce récit déconstruit. Et puis, Tom Rob Smith évacue presque entièrement les stigmates de l’enquête policière et lui préfère une reconstitution plus sensorielle des événements et des lieux (belle et subtile supervision musicale). Enfin, le portrait en lui-même de Cunanan est brillamment nuancé. Ce n’est pas seulement un tueur mais aussi un caméléon social et sensible dont le conflit intérieur fascinera le téléspectateur jusqu’à la dernière scène !

Si l’on en croit Murphy, rien n’est acté pour la suite. Alors qu’il vient de signer un contrat astronomique avec Netflix, le producteur compulsif ne s’engagera que lorsqu’il tiendra un script à la hauteur. Katrina n’est donc pas prête et ses coproducteurs annoncent même vouloir se pencher sur un sujet loin des projecteurs à la Making a Murderer. Il n’empêche qu’après deux saisons, American Crime Story fonctionne belle et bien en tant qu’anthologie saisonnière, confirmant ainsi la réussite de Murphy sur ce format.

*: Rappelons qu’avant d’être le producteur, scénariste et réalisateur que l’on sait, Ryan Murphy (Nip/Tuck, Glee, American Horror Story) était journaliste, notamment pour Entertainment Weekly.

AMERICAN CRIME STORY: The Assassination of Gianni Versace (FX)
Saison 2 en 9 épisodes de 50 à 65 minutes,
diffusés sur Canal+ à partir du 29 mars.
Saison créée par Ryan Murphy et Tom Rob Smith.
Saison écrite par Tom Rob Smith et Maggie Cohn.
D’après Vulgar Favors: Andrew Cunanan, Gianni Versace, and the Largest Failed Manhunt in U. S. History écrit par Maureen Orth.
Épisodes réalisés par Matt Bomer, Nelson Cragg, Gwyneth Horder-Payton, Daniel Minahan et Ryan Murphy.
Avec Darren Criss, Édgar Ramírez, Penélope Cruz, Ricky Martin, Judith Light, Finn Wittrock, Max Greenfield, Cody Fern, Annaleigh Ashford et Mike Farrell.
Musique originale de Mac Quayle.

Visuels : American Crime Story © 2018 Fox and its related entities. All rights reserved.

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