Pilote Automatique : Mr. Robot (USA NETWORK)

Pilote Automatique : Mr. Robot (USA NETWORK)

Note de l'auteur

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L’histoire : Elliot, jeune hacker de génie, utilise ses compétences le jour en tant qu’ingénieur dans la sécurité informatique pour protéger des conglomérats qu’il exècre. La nuit, il officie en tant que justicier en révélant les secrets les plus sombres de ceux qui le méritent. Ses talents attirent alors l’attention d’un curieux personnage appelé Mr. Robot…

Autour de la série : Sam Esmail est un scénariste et réalisateur peu connu chez nous. Auparavant, il a officié sur deux films, Comet et Mockingbird. Mr. Robot est son premier projet télévisuel. Niels Arden Oplev est un metteur en scène danois,  surtout connu pour avoir porté à l’écran la saga Millénium du roman éponyme. Enfin, Rami Malek a tourné dans de nombreux films (State of Grace, Twilight la révélation, La Nuit au musée), surtout dans des rôles secondaires. Et on ne présente plus Christian Slater, à la carrière ciné/télé en dents de scie certes, mais néanmoins marquante grâce à des films comme Pump up the Volume ou Le Nom de la rose.

Avis : Tout commence par un monologue troublant, quasi schizophrène. Sous nos yeux, rien d’autre qu’un écran noir. Des individus teintés de flou apparaissent alors, vaquant en slow motion dans un vacarme étouffé. Puis survient un avertissement, dans lequel nous, téléspectateurs, sommes pris à parti…

mrr_elliot_gallery_23 - CopieEn quelques secondes, Mr. Robot donne le ton. Celui d’un show différent, étrange de prime abord et diablement saisissant dans les minutes qui suivent. Happés par son ambiance peu commune et déroutante, nous déambulons donc aux côtés d’Elliot, un hacker asocial, anxieux, et un rien dépressif. Capuche rabaissée, il poursuit son long monologue entamé depuis la première seconde de la série en voix off monocorde. Il nous livre avec cynisme ses pensées, son mode de vie, accolé à une vision éminemment juste et sans concessions de notre société. On découvre aussi que ce dernier communique peu et mal. Parallèle évident pour son appétence au web 2.0, il se sent trop différent, pas à sa place. C’est aussi parce qu’il connaît bien les gens finalement puisqu’il cherche le pire en eux. Quoi de plus normal alors quand l’hyper connectivité devient un but en soi et non plus un moyen ? Sauf que pour Elliot… c’est vital ! Impossible pour lui de supporter sa propre vie sans appréhender celle des autres auparavant. Sa solitude, il ne l’endure qu’en entrant dans l’intimité de son entourage. Et rien ne lui échappe, surtout pas ceux qui se croient à l’abri de toute poursuite ou qui sont animés par une déviance morale qui ferait souffrir le peu de gens qu’il apprécie. Justicier dans l’âme grâce à ses talents de pirate informatique, son existence ne tient bon que par cette promiscuité que le web offre, comblant cet écart social entre lui et les gens dits normaux. Jusqu’à ce qu’un étrange individu s’intéresse à lui et lui propose un projet d’une ampleur sans précédent, étreignant alors Elliot dans un puzzle paranoïaque où le réel et l’illusoire semblent se confondre.

Cette ambiance tout aussi anxiogène que captivante, Mr. Robot la canalise tout d’abord en embrassant un point de vue unique, celui de son protagoniste. Toute l’intrigue n’est en fait reflétée que par le biais d’Elliot. En permanence à son contact, vivant par procuration l’existence sur le web 2.0 des gens qu’il côtoie ou qu’il pourchasse, nous possédons la moindre bribe de ses impressions et sentiments. En limitant l’intrigue au prisme d’un seul individu, Mr. Robot expose avec intelligence une vision resserrée des situations et des événements. Mais ce qui cristallise cet ensemble, si judicieux soit-il dans son écriture, c’est aussi sa fabuleuse atmosphère.

Car Mr. Robot, tout du moins son pilote, est avant tout nocturne. La lumière du jour, la clarté n’ont peu ou pas leur place ici. Quand bien même le moindre halo daignerait s’y installer, la photo grisâtre et urbaine de la série l’éclipserait alors sans peine. En s’emparant du moindre éclat, la série induit un contact lourd, une psychose diffuse. D’ailleurs, si Elliot travaille en open space, ce n’est pas pour autant que nous nous y sentons à l’aise. L’intelligence du cadre, l’insistance des plans et des angles choisis contribuent grandement à ce climat particulier. Définitivement, il y a quelque chose de pesant, de magnifiquement inquiétant dans Mr. Robot. La trame sonore y contribue elle aussi beaucoup. Synthétiseur aux effets eighties fortement marqués, trémolos de circonstance et silences atones complètent la partition, embarquant avec elle une homogénéité formelle absolument impeccable.

maxresdefaultPour autant, nous n’étouffons pas. Mais nous ne sommes pas à l’aise non plus. Car suivre Elliot, c’est aussi jouer avec nos repères en permanence. Qu’une tierce personne s’adresse à lui par exemple, et ses pensées deviennent alors fuyantes, se dérobant à son interlocuteur. Ses souvenirs affluent et ses propres questionnements nous interrogent alors à notre tour. Le monde est-il réel ? Mr. Robot existe-t-il vraiment ? Ce que croit Elliot a-t-il encore un sens quand il nous prend à témoin, ou faisons nous alors partie de sa propre schizophrénie ? Une quantité de pistes folles sous l’égide d’une intrigue à l’ambition démesurée qui apporte à Mr. Robot des possibilités narratives quasi sans limites. C’est aussi là toute la force de la série : rendre complexe la distinction entre le réel et l’illusoire, tout en donnant à son récit une écriture accessible au plus grand nombre.

Sans compter qu’Elliot est absolument passionnant à écouter. Se plonger avec lui dans ses turpitudes de justicier éclairé face à ses victimes, nous exposer savoureusement pourquoi il déteste son collègue de travail ou mettre à nu sa propre psychologue qu’il a pris sous sa protection, sont quelques exemples des monologues de très haute volée dont il nous fait part. Et quand, désabusé, il nous détruit en quelques secondes des figures bien connues du grand public, nous ne pouvons qu’acquiescer, un sourire en coin. En fait, Elliott focalise littéralement en lui même un confluent de sociopathes célèbres. Pêle-mêle, on peut lui acoquiner Dexter Morgan, pour le look et son désir de justice, Tyler Durden pour son pamphlet antisocial et sa perte identitaire, ou encore Travis Bickle pour sa souffrance et sa dépression. Toujours porté par une voix off souveraine, la violence en moins. En bref, la personnalité de Elliot, riche d’un point de vue subversif et sans concessions, fascine autant qu’elle inquiète. Oscillant entre pessimisme sur le monde et psychose exacerbée, ce dernier illustre un monde qui pour lui est « une vaste blague ». C’est ce cynisme, associé à une pertinence du plus bel effet, qui provoque en nous une piqure de rappel salvatrice sur le monde qui nous entoure.

mrr_elliot_gallery_29Dans l’ordre du détail, on apprécie grandement la volonté de la série de nous servir une crédibilité pointue, due à son environnement high-tech. Et cela commence par la cohérence des situations liées aux problèmes informatiques. Tout résoudre à distance est par exemple impossible, même pour un hacker de génie comme Elliot. De même, l’existence d’un vocabulaire calibré et précis implique une belle décision de réalisme dans le propos. La série ne désire pas la surenchère, elle la fuit, bien au contraire.  Elle se construit donc autour du réel, du concret dans son contexte, alors qu’elle côtoie la schizophrénie et les illusions en permanence au travers de son héros. Un paradoxe qui ne déleste en rien l’univers de Mr. Robot mais lui donne bel et bien du corps.

Et puis il y a Rami Malek, incroyablement tétanisant et d’une présence dingue. Composant une prestation géniale de ce hacker en mal de vivre, qui cherche un sens à son existence, tant par sa fragilité que par son opiniâtreté, l’acteur en impose. Physique hypnotisant et voix presque apathique, son interprétation transcende le propos du récit et la qualité de sa mise en scène par une aura fabuleusement magnétique. Dire qu’il porte toute la série sur ses frêles épaules est un pas que l’on franchira bien volontiers. Un comédien à suivre de très très près dorénavant.
Cette première entrée en matière de Mr. Robot laisse donc pantois par sa qualité d’écriture, son rythme pesant et son acteur principal qui a tout d’un futur grand. La série flirte avec prouesse et audace une parenté indéniable d’œuvres majeures du 7ème art, comme Fight Club ou encore Taxi Driver et s’en sort haut la main dans la comparaison. USA  Network, plus habitué aux divertissements honorables mais sans grande ambition (Suits, White Collar, Royal Pains) assomme littéralement le petit écran avec sa nouvelle série estivale. Mr. Robot affiche donc des désirs nouveaux pour la chaîne, celle de l’innovation et du culot, porté avec éclat par le talentueux Rami Malek, absolument incroyable de présence. Si vous devez commencer une série prochainement, que ce soit celle-ci ! Ce n’est rien de moins qu’un véritable petit bijou d’excellence !

Épisode 2 ? Avec une énorme attente mais aussi une appréhension certaine ! Ce premier épisode a mis en effet la barre très très haute !
(Mr. Robot – Usa Network)
1.01 – Pilot.
Série développée et showrunnée par Sam Esmail
Scénario : Sam Esmail
Réalisation : Niels Arden Oplev
Distribution : Rami Malek (Elliot), Christian Slater (Mr. Robot), Portia Doubleday (Angela Moss)

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