La belle série des Wachowski (Sense8 – Critique saison 1 – Netflix)

La belle série des Wachowski (Sense8 – Critique saison 1 – Netflix)

Note de l'auteur

Dans la famille Wacho, on ne veut pas faire comme tout le monde. D’un film puzzle et choral traversant les époques avec Cloud Atlas, en passant par une course bariolée sous acide pour les gosses avec Speed Racer puis par la récupération du genre conte de fées SF dans Jupiter Ascending, une chose est certaine, le duo ne cherche jamais la simplicité. Et si leurs projets divisent radicalement critiques et public, paradoxalement, ils continuent pourtant de créer encore et toujours une attente importante. Sense8 en est, une fois n’est pas coutume, une parfaite illustration. Car la première série des Wachowski se voit être le projet le plus représentatif de leur univers, une sorte de quintessence plurielle rassemblée sous la forme d’épisodes de tout ce qui est cher à leurs yeux. Et à l’image de son sujet, Sense8 est peut-être celui qui sera le plus rassembleur, et c’est à mon sens, leur meilleur travail depuis bien longtemps.

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8 personnes. 8 villes. 8 pays. Des individus qui ne se connaissent pas et qui se voient « connectés » du jour au lendemain, se retrouvent projetés dans la psyché de chacun. Tristesse, plaisir, joie, les « sensitifs » doivent ainsi apprendre à composer dans leur vie avec ces nouvelles émotions qui les submergent sans explications. Bien entendu, cette harmonie est graduelle : chacun cherche à comprendre et accepte plus ou moins variablement ces intrusions dans sa propre intimité, jusqu’à ce qu’elles ne deviennent en fin de compte nécessaires, voire vitales.

 

Sense8-16w-MD’emblée, ce n’est pas le pilote de Sense8 qui convaincra. Sa durée, de plus d’une heure pourtant, se concentre majoritairement à exposer la kyrielle de personnages et leurs interactions involontaires entre eux. Mais rien d’anormal à cela : les Wachowski ont arbitrairement construit leur série sous la forme de trois parties de quatre épisodes chacun. Et si le début vous a paru trop introductif, il faut savoir que globalement, la suite gardera cette teneur, avec un certain crescendo tout de même au fur et à mesure que l’on progresse dans l’intrigue.

Car Sense8 consacre d’abord son énergie à vouloir nous embarquer dans un voyage où son appréciation commence par prendre son temps, où chaque chose arrive à point nommé, où chaque histoire prend forme dans un ordre précis. Mais Sense8 n’est pas, dans le sens péjoratif, contemplatif non plus. Elle est surtout immersive. Au vu des magnifiques décors naturels de chaque pays, des formidables plongées dans les us et les coutumes que la série propose, il convient d’accepter ce parti pris sous peine de passer à côté. Chaque personnage ayant une tonalité, une résonance propre à son environnement, nous devons en permanence nous immerger dans le quotidien de chacun et tout comme eux, nous adapter. Séoul, Nairobi, Mumbai, Berlin, Reykjavík… La série joue la carte de l’ampleur géographique en s’acoquinant à une forme de visite touristique dans lequel les sensitifs évoluent. La narration éclatée consent à nous faire partager en tout premier lieu leur quotidien plutôt que de nous brinquebaler dans tous les sens avec un fil rouge trop haletant.

45Ce fil rouge d’ailleurs tient ici plutôt du filigrane. Et si on avance dans l’intrigue générale tout de même (qui sont-ils ? d’où viennent-ils ?), c’est avant tout en fin de parcours que de bien belles accélérations absolument jubilatoires répondront présentes. C’est aussi pour ça que le voyage que Netflix propose, paradoxalement, est encore plus délectable en binge-watching. À l’instar de Daredevil, la série est composée d’une trame unitaire, sous l’égide d’un film de 12 heures, structurant donc parfaitement l’ensemble. C’est aussi pour cela que la « mollesse » des cliffhangers de Sense8 n’a finalement rien de péremptoire. Ils s’inscrivent dans une continuité de scènes plus que comme une continuité d’épisodes, proposant ainsi une meilleure harmonie narrative dans son ensemble.
La série développe donc à tâtons les constructions psychiques et les liens qui se tissent peu à peu dans ce cercle d’inconnus se trouvant aux antipodes. Et ce sont ces antipodes qui accentuent la proximité sensorielle entre eux, permettant d’incroyables moments, tout aussi surréalistes que surprenants ou foncièrement tragiques. Mais vous l’avez d’ores et déjà bien compris, Sense8 n’existe que pour ses personnages et au travers de leur communion respective. Et c’est bien là que se concentre tout son intérêt.

Sense8-1w-MPourtant, dès le départ, les clichés s’accumulent. Un flic de Chicago officiant dans les quartiers chaud, un acteur latino gay, un kenyan fan de Van Damme ou une indienne promise à un mariage arrangé… La série ratisse allègrement dans des sauf-conduits simplistes pour ses protagonistes. Sauf que dans Sense8… cela marche quand même. Grâce à un timing précis et à une volonté de prendre son temps sans précipiter l’intrigue, la série développe par à-coups nombre de facettes des « sensitifs ». On apprend à mieux les connaître, à les découvrir et au bout du compte à partager leur quotidien et leurs problèmes pour finir par s’attacher à eux. Et bien entendu, leur intérêt est démultiplié quand leurs « connections » sont établies.

Vecteur essentiel de l’histoire, ce sont ces interactions chaque fois plus présentes qui donnent toutes les lettres de noblesses à la série. Si le temps de la découverte d’un nouvel intrus à chaque fois différent amuse ou surprend, nous attendons impatiemment de les voir s’entraider lorsque les problèmes surviennent, qu’ils soient personnels ou extérieurs. C’est donc avec le cœur serré que l’on découvre le secret de Riley, que l’on est horrifié par l’enfance de Nomi ou par la violence qu’a subi Wolfgang dans le passé. Mais on sourit aussi. Comme lors de l’écoute d’un What’s Up des 4 Non Blondes chanté à l’unisson par les huit sensitifs ou quand on ne jubile pas totalement sur leur synchronicité total dans les situations les plus explosives. Sense8 capitalise donc des moments de grâce absolument grandiose entre ses protagonistes (mention spéciale à ce sujet pour Capheus, Wolfgang et Sun). C’est bel et bien cet attachement indispensable envers eux et entre eux qui procure toute sa force à la série. Mais dans un registre totalement différent, il serait malhonnête de passer sous silence la beauté captivante que propose cette dernière.

Sense8-26w-MLa série est belle, très belle même. D’une plastique renversante avec ses plans soignés et sa photo absolument sublime, la topographie des lieux a largement bénéficié d’une attention particulière dont le rendu est éblouissant. Sense8 exploite une puissance formelle impériale, mais presque obligatoire en fait, au vu de son concept si ambitieux qu’elle est obligée d’étaler largement à l’écran pour être prise au sérieux. Et que dire de sa magnifique bande originale, presque un neuvième sensitif à elle toute seule en fin de compte ? Omniprésente, Sense8 se permet une partition sonore magnifique grâce à la présence d’artistes emblématiques tels que Sigur Ros, Anthony and the Johnsons, The Antlers quand ce n’est pas Bollywood, Bethoveen ou une reprise de Mad World qui rentrent alors en piste ! Judicieusement placés, ces choix musicaux apportent une plus-value importante à l’ensemble, galvanisant avec justesse les émotions portées à l’écran.

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Sense8, nouveau porte-étendard de Netflix, vient donc de porter ici un nouveau grand coup dans la fourmilière sans cesse grandissante du monde des séries. Alors oui, si l’on verse un tant soi peu dans le cynisme immédiat malgré mon constat très positif, on ne peut nier que la représentation d’une série aussi cosmopolite est très importante pour le network dans sa conquête du marché international. Décision marketing mûrement réfléchie, peut-être, mais il y a derrière une prise de risques indéniable avec les Wacho sur le projet, affublés de leurs casseroles successives au box-office. Qui plus est, Sense8 ne plaira ni ne conviendra à tout le monde et on ne s’en étonnera guère. Que ce soit par sa naïveté outrancière, son humanisme un poil simpliste ou un parti pris à afficher une sexualité certaine de la manière la plus impudique qui soit, elle risque d’en laisser plus d’un sur le carreau.

Et pourtant, ce serait un crime de passer à côté. La générosité budgétaire du network est à l’image de ce que les deux metteurs en scène propulsent pourtant avec passion à l’écran : une volonté absolument conséquente et incroyablement plantureuse de noyer nos rétines dans une symbiose effervescente d’émotions de toutes sortes. On s’aime, on chiale, on rit, on danse, on crie, on chante. Bref, on vit. Tout simplement. Concomitant à une volonté incroyable d’absorber le ridicule en érigeant Jean-Claude Van Damme comme un culte tout en citant du Conan le barbare, dans lesquelles scènes de cul gays et transgenres débarquent comme si de rien n’était, Sense8 n’a peur de rien. Pas même le temps d’une partouze sensorielle, ni même celui d’un concert de musique classique, engendrant par 8 fois les naissances de chacun dans une démesure matricielle complètement dingue. Voilà bel et bien une série magnifique, aussi incroyablement abondante dans son divertissement que par sa capacité à donner autant de corps et de cœur à ses personnages qu’à son public. Un ovni, une trace dans l’histoire des séries. Une claque.

La critique à Sullivan, c’est par ici.

La critique du Docteur No, c’est par .

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