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#Critique : sur le fil de toutes les frontières (Borderliner / TV2 / Netflix)

#Critique : sur le fil de toutes les frontières (Borderliner / TV2 / Netflix)

Note de l'auteur

Sans renouveler le genre policier, Borderliner impose sa petite musique de nuit sur une partition Scandi-noir plutôt classique. Une enquête où le crime sert surtout à révéler, en finesse (parfois trop), les failles et les abîmes qui séparent les êtres.

Norvège, aujourd’hui. L’enquêteur Nikolai Andreassen vient de faire tomber un de ses collègues, Sven Lindberg, accusé d’avoir tué une indic qui venait d’infiltrer un réseau transfrontalier de trafiquants de drogue. Mis en congé forcé, Nikolai se rend chez son frère Lars, qui vit toujours à Tista, leur ville natale, proche de la frontière suédoise. Lorsque ledit frère, un policier local, est appelé pour un suicide, il l’accompagne. D’emblée, il perçoit que le suicide n’est qu’apparent. Débute alors une enquête sur laquelle plane l’ombre du père, chef de la police à la retraite, et qui voit Nikolai falsifier des preuves pour éloigner les soupçons de son frère. Il évolue dès lors sur la corde raide, puisqu’il est parallèlement chargé de l’enquête avec une enquêtrice de la Criminelle.

Si les huit épisodes de Borderliner ont été diffusés par Netflix le 6 mars dernier, la série avait déjà connu en novembre 2017, sur TV2 en Norvège, les honneurs du petit écran sous son nom originel, Grenseland. Autrement dit, « frontière ». Ou, littéralement, « pays des limites ». Et en effet, tout s’y joue sur les frontières : celle qui sépare la Norvège de la Suède ; celle qui décide qui opère dans le droit et qui se met hors-la-loi ; celle qui désunit les familles, éloigne les frères, distend les liens d’amitié.

La série créée par Alexander Opsal et Megan Gallagher (Into the White, Grand hotel) n’évite pas tout à fait les clichés mais elle travaille dur pour les reléguer au second plan. Joué par Tobias Santelmann (Kon-Tiki, notamment), Nikolai est plutôt beau gosse, avec une musculature irréprochable, un regard direct et habité – ce n’est pas pour rien qu’il joue Ragner le viking dans la série britannique The Last Kingdom. Il est gay et entretient une liaison avec le propre frère (avocat) de l’indic assassinée. Une relation qu’il garde secrète (enquête oblige) et qui reviendra le hanter au fil de la saison. Son homosexualité ne joue pas un rôle central dans la série : il s’agit plutôt d’un motif secondaire, qui revient par moment, directement ou indirectement (sous forme d’allusion dans un dialogue avec son père). Plutôt en finesse, donc.

Borderliner rappelle bien sûr d’autres séries. Broadchurch (ces mêmes plans larges sur un paysage, dans un mouvement vertical mais selon une structure visuelle très horizontale) et Top of the Lake (la figure écrasante du père, même si Hans Olav Andreassen est loin d’être aussi dérangé que le Matt Micham de la série de Jane Campion), notamment. La création norvégienne manque cependant d’un poil de personnalité pour s’imposer dans la cour des grands.

On pourrait lui reprocher une certaine absence d’ambition. Aucun sillon n’y est creusé à fond : le passé de passeur de drogue de Josef, l’implication potentielle de Hans Olav dans l’affaire du faux suicide, celle du frère de Nikolai et sa relation avec les autres acteurs du dossier, le flic ripoux (a-t-il vraiment tué l’indic ou n’est-ce qu’un coup monté ?), la coenquêtrice Anniken (quel lien entretient-elle vraiment avec certain personnage trouble ?), etc. Mais c’est peut-être précisément cette absence de « monolithisme » qui fait l’intérêt, l’originalité de Borderliner.

Il aurait été si facile de suivre un seul de ces fils narratifs (tout en multipliant les fils secondaires, histoire d’alimenter le suspens et de « remplir » huit épisodes), tout en ménageant les twists de rigueur, afin d’aboutir à une œuvre plus satisfaisante pour le téléspectateur. Megan Gallagher et Alexander Opsal ont choisi une autre voie. Plus encore, ils laissent carrément la fin en suspens. Gonflé, pour une mini-série policière où le nœud de l’enquête compte moins que le flottement qui règne entre les individus.

Nikolai entouré d’Anniken et de son frère Lars.

Car Borderliner est surtout cela : une œuvre sur des êtres perdus dans le brouillard et sur ce qui les éloigne, un peu plus chaque jour, les uns des autres. Lorsque Nikolai revient dans sa ville natale, tout est en miettes dans sa vie (contraint de s’éloigner de son travail et de son compagnon, de cacher sa relation (avec un acteur du dossier sur lequel il a enquêté et avec un homme), de revenir à ses racines (régression ?), de retourner au cimetière où est sans doute (car ce n’est jamais explicité) enterrée la femme de son frère). L’existence de Lars ne vaut guère mieux : il paraît encore abasourdi par la mort de sa femme. Hagard, il élève comme il peut ses deux enfants, mais il a des dettes et boit un peu trop de bières avec ses copains – le spectre de l’échec plane sur lui, tout comme l’ombre d’un père sévère, rappelant le Commendatore d’Amadeus, habillé et masqué de noir, qui commande un requiem à un Mozart terrifié.

Nikolai, malgré tout l’amour qu’il porte à sa famille, en semble aliéné. Comme son frère, il flotte, la terre est creuse sous ses pas. Il cherche l’approbation, la confirmation, et ne la trouve pas – son père ne cesse de lui reprocher d’avoir fait tomber Lindberg et de poursuivre de sa vindicte Josef. Nikolai est sur le fil du rasoir : il danse sur la frontière entre la réussite et l’échec, entre l’amour de la famille et l’exigence de la loi, entre sa vie personnelle et son devoir de frère, entre la vérité et le mensonge.

Malgré l’une ou l’autre faiblesse de logique narrative (lorsqu’un flic se manifeste à un dealer au beau milieu d’une opération, il ne peut espérer que celui-ci reste les bras croisés), Borderliner manifeste donc de vraies qualités. Côté visuel, la réalisation est sans reproche, belle et froide, efficace, sans esbroufe. L’aspect abrupt de la fin laisse quelque peu songeur, même s’il ne paraît pas exclu, dans l’état actuel des choses, qu’une deuxième saison soit tournée. Ce serait souhaitable, car cela apporterait un peu d’épaisseur et de profondeur dans des lignes de vie évoquées de façon un tantinet superficielle.

Borderliner (TV2) Saison 1 en 8 épisodes
diffusée sur Netflix le 6 mars.
Série créée par Megan Gallagher et Alexander Opsal.
Épisodes écrits par Megan Gallagher, Bjørn Ekerberg et Alexander Opsal.
Épisodes réalisés par Gunnar Vikene.
Avec Tobias Santelmann, Ellen Dorrit Petersen, Benjamin Helstad, Eivind Sander, Bjørn Skagestad, Thelma Farnes Ottersen, Todd Bishop Monrad Vistven, etc.

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