#Critique : tectonique des blocs (Baron Noir s2 / Canal+)

#Critique : tectonique des blocs (Baron Noir s2 / Canal+)

Note de l'auteur

Baron Noir brigue un nouveau mandat après une intersaison qui aura duré deux longues années. Un handicap certain qu’il lui faudra surmonter pour conquérir à nouveau l’opinion. Quel que soit le résultat des urnes, la série demeure une proposition forte et singulière.

L’aventure politique du Baron Noir telle que nous la découvrions en saison 1 racontait comment Philippe Rickwaert, député-maire de Dunkerque, en venait à se retourner contre celui qu’il avait pourtant aidé à devenir président.
Bien qu’il soit désormais derrière les barreaux d’une maison d’arrêt, nous le retrouvons tel qu’en lui-même, prodiguant ses conseils jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir…

Quand Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon commencent à écrire cette saison 2 (en janvier 2016), ils sont très loin d’imaginer l’ascension d’un certain Emmanuel Macron. Ils seront très loin également d’imaginer la teneur et l’ampleur de l’affaire dite du « Penelopegate ».
Alors, lorsqu’on découvre les premiers épisodes et la perspective d’un second quinquennat socialiste successif, on ne peut s’empêcher de penser que la trop longue gestation de ce retour l’a irrémédiablement déconnecté de l’actualité. Mais cette impression de décalage ne dure pas. Elle se volatilise même de manière assez spectaculaire pour aller jusqu’à faire dire à un confrère critique que cette saison est « tellement proche de la réalité ».

Compréhension politique
Comment Benzekri et Delafon en sont-ils arrivés à produire un tel miroir sans prédire les événements cruciaux de ces deux dernières années ? Ils y sont parvenus, car ils ont su synthétiser l’évolution des forces politiques et définir la dynamique actuelle des blocs avec justesse. Qu’importe finalement si Baron Noir ne dispose pas d’un·e président·e arborant les couleurs/idées d’En Marche, ses créateurs traduisent l’essentiel du jeu politique actuel : l’exactitude de ses courants.

Et pour s’en donner l’ambition, Baron Noir s’est très significativement élargie. Entre en scène François Morel dans le rôle du chef d’un parti (Debout le peuple) qui reproduit le positionnement de La France Insoumise. Mais aussi Constance Dollé (Malaterra) en dirigeante socialiste qui quitte le navire. Patrick Mille pour représenter le Front National. Ou bien encore Pascal Elbé dans le rôle de Stéphane Thorigny, un « centriste » venu de la société civile, suivez mon regard.
Ces renforts font du bien à la série même si, de manière générale, le casting ne parvient pas totalement à transmettre l’émotion, en particulier dans les moments à forte tension (et ces quelques larmes artificielles mal cachées).

Le nerf de la guerre
L’un des reproches que nous faisions aux premiers épisodes était la faible teneur en enjeux de société dans un cadre qui ne demandait pourtant que ça. En saison 2, ce manque perdure. Baron Noir lui préfère trop souvent les ficelles politiciennes pour nourrir le moteur de son registre qui reste après tout le thriller.
Elle n’en esquive pas moins quelques sujets sensibles. La question de l’euthanasie, l’éducation au sens large et surtout, la thématique des attentats sont abordées de manière frontale. Avec huit petits épisodes, la série n’a sûrement pas assez de temps pour les développer correctement, mais il faut reconnaître l’audace des auteurs. Ce qu’ils font sur le faisceau d’un attentat est rare. Une série comme Le Bureau des Légendes (dont c’est pourtant un peu le terrain de prédilection) ne s’est pas aventurée aussi loin.

l’ambiguïté est une facilité du pouvoir (Amélie Dorandeu / Anna Mouglalis)

Du reste, Baron Noir ne ménage pas la·e téléspectatrice·eur. Citons le processus et les stratagèmes ardus, pour s’assurer le nombre de voix nécessaire au passage d’une loi, qui ne sont en rien édulcorés. Mais elle ne perd pas le sel de son sujet et oppose systématiquement à l’ambiguïté une authentique aspiration à définir ce qu’est une vocation politique. Bien qu’elle pourrait sombrer dans les manœuvres politiques incessantes à la House of Cards, elle préfère — avec constance — définir et redéfinir le caractère ainsi que les motivations de chacun. C’est tout à son honneur !

Alors que Kad Merad n’hésite pas, ces jours-ci, à évoquer une saison 3 « déjà assurée », on se prend à rêver d’un Baron Noir qui reviendrait dès l’an prochain. Bien que le délai ne lui soit pas forcément préjudiciable (la preuve), le sujet et le talent de ses auteurs méritent amplement une plus grande régularité.

BARON NOIR (Canal+) Saison 2
Diffusée dès le 22 janvier
Série créée et écrite par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon.
Saison réalisée par Antoine Chevrollier et Ziad Doueiri.
Avec Kad Merad, Anna Mouglalis, Hugo Becker, Astrid Whettnall, Pascal Elbé, François Morel, Patrick Mille, Philippe Résimont, Patrick Rocca, Constance Dollé, Eric Caruso, Scali Delpeyrat, Luc Florian, Michel Voïta, Alain Bouzigues et Lubna Gourion.
Musique originale de Sacha et Evgueni Galperine.

Visuel : Baron Noir © Jean-Claude Lother / KWAI / CANAL+

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