#Critique The Birth of a Nation

#Critique The Birth of a Nation

Note de l'auteur

Le récit romancé de la première révolte d’esclaves noirs dans l’Amérique de 1830. L’esclavage pour les Nuls : un téléfilm bâclé et obscène, à l’idéologie douteuse.

 

 

Si vous avez vu 12 Years a Slave de Steve McQueen, vous vous souvenez sûrement de cette scène. Suite à une confrontation violente avec un contremaître sadique (Paul Dano), le malheureux héros (Chiwetel Ejiofor) se retrouve pendu à un arbre. Tandis qu’il agonise, il sautille désespérément sur la pointe des pieds pour ne pas suffoquer. La caméra alterne plans larges et gros plans. La séquence s’étire, s’étire, et tandis que le supplicié, légèrement à droite de l’écran, lutte pour une dernière bouffée d’oxygène, les autres esclaves regardent, indifférents, passent, vont travailler dans les champs de coton, les enfants s’amusent et rient. En quatre minutes qui s’apparentent à une éternité, tu comprends l’horreur d’un système qui brise les corps et castre les âmes, l’esclavage physique, l’esclavage mental. Des images aussi fortes et métaphoriques, il n’y en a pas dans The Birth of a Nation. Parce que la première réalisation du comédien Nate Parker est consternante. Sur la forme et sur le fond.

The-birth-of-a-nation 3La mise en scène tout d’abord. Le modèle assumé de Nate Parker, c’est le Braveheart de Mel Gibson. Donc du grand spectacle, un chemin de croix avec du sang et des larmes. Sauf que Parker n’a pas le talent visionnaire de Gibson, sa puissance tellurique, son souffle. La grande baston finale — démente de barbarie chez Gibson — devient le combat riquiqui de dix noirs super vénères contre une douzaine de figurants en uniformes amidonnés, avec tout ce petit monde qui passe et repasse derrière la caméra pour revenir dans le champ. Plus grave, j’ai eu constamment l’impression que tout le film était un égo-trip de Nate Parker. Comédien à la ramasse depuis une douzaine d’années, il n’a quasiment JAMAIS joué dans un bon film. Il s’est donc ciselé un rôle sur mesure, celui de l’esclave prédicateur Nat Turner, qui prit les armes en 1831 et conduisit la première révolte contre l’esclavage. Il est de tous les plans, en costume, torse nu, il prie, hurle, se bat, doute… On dirait une bande démo pour ses futurs castings. Bref, c’est sa bobinette sur l’écran pendant 1 h 50. Le tout avec des choix musicaux douteux (Strange Fruits ou de la musique symphonique badaboum), des acteurs en roue libre, une mise en scène basique (je me mets au centre de l’écran et… c’est tout !), un flash-back ridicule qui compile tous les traumas du protagoniste avant sa révolte, des séquences de violence et de torture complaisantes… Bref, on se croirait dans un film de blaxploitation, un truc kitsch et bancal, plus proche de Mandingo (Richard Fleischer, 1975) que de 12 Years a Slave.

 

the-birth-of-a-nation '2_BirthofaNation_still6_JackieEarleHaley__byElliotDavisEn plus d’être d’une terrifiante médiocrité formelle, pour ce qui est du fond, The Birth of a Nation s’apparente à un truc de propagande assez grossier, voire nauséabond. Quand il est présenté à Sundance en 2016, on ne parle que du « Black lives matter », des Noirs flingués par les flics et des Oscars trop blancs. Le film financé notamment par le basketteur Tony Parker, sera considéré par certains membres de la communauté noire comme « nécessaire ». Opportuniste, Nate Parker met en parallèle les haines raciales et les horreurs de l’esclavagisme avec le quotidien des noirs aux USA, tente de nous prouver que rien n’a changé depuis 200 ans et que la révolte de Turner serait prophétique. C’est peut-être un poil exagéré, non ? De plus, on peut avancer que Nate Parker a pris quelques libertés avec l’Histoire. Dans le film, Nat Turner, bon père de famille et mari aimant, est le premier super-héros black, un Christ vengeur qui décide de prendre les armes non pas contre l’injustice d’un système tout entier, mais suite au viol de deux femmes, dont la sienne, qui remet en cause sa virilité (quand on sait que l’acteur-cinéaste a été accusé de viol, cela laisse songeur…). La réalité paraît plus trouble, complexe, et les historiens définissent ce soulèvement comme un mouvement millénariste destiné à accomplir sur Terre la justice divine. Turner avait tout du fou de dieu, du prophète mystique. C’est également étonnant que le film fasse l’impasse sur la révolte finale et ne montre que quelques blancs abattus par les esclaves, alors qu’une soixantaine d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés à la machette… De fait, tout révèle de la caricature dans ce film grotesque : les noirs sont beaux et courageux (seulement les hommes, les femmes ne prennent pas part à la lutte), les blancs sont des monstres, des porcs. D’ailleurs, le cinéaste a choisi des acteurs particulièrement fades comme Armie Hammer ou assez répugnants comme Jackie Earle Haley, spécialiste des sales gueules vu dans Shutter Island ou le remake de Freddy Krueger.

Quand on pense qu’Hollywood a fait plus de films sur les esclaves romains que sur les esclaves américains et que cette quiche de Nate Parker se contente de démouler un « rape and revenge movie » pour drive-in… En France, une bonne partie de la critique — obnubilée par le politiquement correct — a soutenu ce téléfilm bâclé et lacrymal, cette opération de marketing assez misérable. Désespérant.

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The Birth of a Nation

De et avec Nate Parker, Armie Hammer et Penelope Ann Miller.

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