#Critique : Un jour dans la vie de Billy Lynn

#Critique : Un jour dans la vie de Billy Lynn

Note de l'auteur

Rentré triomphalement d’Irak, un groupe de jeunes soldats est utilisé pour redorer le blason de l’armée US. Signé Ang Lee, un chef-d’œuvre d’émotion et de perfection picturale, dans une Amérique transformée en un Barnum gangréné par la propagande et la déréalisation du monde.

 

 

Billy Lynn

 

Coup de gueule ! Œuvre immense, révolution technologique, Un jour dans la vie de Billy Lynn est sorti en France, mais personne ne pourra vraiment le voir et l’apprécier comme il a été pensé et réalisé par Ang Lee. Le film a été tourné en 3D, 4K et High Frame Rate 120 fps (120 images/seconde, contre 24 habituellement). Seules six salles dans le monde sont équipées pour projeter le film dans de bonnes conditions. Pourtant, si Ang Lee a tourné en 120 images/secondes, ce n’est pas pour faire le malin mais pour révolutionner l’expérience immersive, bien décidé à « emmener le spectateur dans une zone où il ferait l’expérience de la clarté d’esprit des soldats confrontés à des situations chaotiques. J’ai eu un accident de voiture il y a quelques années, et, ce qui s’est déroulé en deux secondes, je pourrais vous le raconter sur plusieurs minutes. Le temps ne s’est pas ralenti, mais la clarté des événements s’est accrue à mes yeux, et mon esprit a enregistré plus d’informations. »

Énorme flop aux USA (1, 7 million de recettes), déglingué par une partie de la critique, ce faux film de guerre mais vrai diamant noir de cinéma bénéficie d’une sortie misérable en France, quasiment une sortie technique avec une vingtaine de salles sur tout le pays. Honte à Sony ! Pourtant, Billy Lynn même s’il se déroule en 2004, est plus que jamais d’actualité puisqu’il parle de mensonges, de propagande, de déréalisation du monde et de « faits alternatifs ».

Nous sommes en 2004, donc. Un bataillon de gentils GI qui s’est illustré lors d’une escarmouche en Irak est en tournée promo au Texas. Au programme, interviews, champagne, de belles filles en short et point d’orgue de la journée, parade sur la scène lors de la mi-temps du Superbowl, lors du show de Beyoncé et des Destiny’s Child, devant des milliers de spectateurs en délire et toute l’Amérique de Bush derrière son poste télé. Lors de cette journée fragmentée comme celle du Ulysse de James Joyce, passé et présent s’interpénètrent dans une succession de flashs, d’hallucinations, de feux d’artifices : un son, un souvenir, et Billy Lynn est projeté en Irak, à deviser sous un arbre secoué par la brise, ou à tenter de survivre quand il est pris avec ses compagnons sous le feu de l’ennemi. Alors qu’il doit bientôt retourner au front, Billy est obligé de sourire, tandis qu’on le promène d’attractions en conférences de presse. Bête de foire, singe savant avec ses belles médailles, le jeune Texan comprend que les magnats et les communicants qui le congratulent font fortune sur son dos, que les médias vendent du rêve aux couleurs des supposées armes de destruction massive de Saddam Hussein, qu’il devient l’ambassadeur blond d’une guerre absurde, basée sur des mensonges. Des mensonges, un travestissement de la réalité, l’hypermédiatisation, une incompréhension et une violence sourde qui font que l’idée de rester au pays finit par lui paraître plus épouvantable que de retourner en Irak.

 

Billy Lynn 3Voilà pour le scénario, le premier signé Jean-Christophe Castelli, collaborateur de longue date d’Ang Lee, adapté d’un roman à succès de Ben Fountain. À l’époque de super-héros invincibles de la Marvel ou même du soldat patriote d’American Sniper, Billy Lynn détonne pour le moins. Les mômes de l’escouade (noirs, blancs, latinos) ont un point commun : ils ne s’engagent pas par idéologie mais parce qu’ils sont pauvres (Billy veut offrir une opération chirurgicale à sa sœur). Bref, c’est l’envers de la bannière étoilée, l’enfer du rêve américain. L’héroïsme est un mensonge, un truc pour vendre une guerre ou du Coca, la victoire est un mythe, du storytelling écrit par les vainqueurs, qui n’aiment rien tant que célébrer de la grandeur de la guerre, afin de préparer la prochaine… Sûrement pas ce que les spectateurs US ont envie d’entendre ou de voir en ce moment sur les mensonges politiques et la société du spectacle. Remarquablement écrit (« It’s sort of weird being honored for the worst day of your life »), le scénario imbrique les récits, joue sur la temporalité et nous plonge dans la tête d’enfants fracassés par le stress post-traumatique, des soldats apeurés dès qu’ils entendent le moindre bruit, à deux doigts de péter les plombs et de tuer les bouseux texans qui les entourent. Même s’ils n’ont parfois qu’une seule scène, Jean-Christophe Castelli cisèle une incroyable galerie de personnages : Billy, ce GI fracassé dans une Amérique indifférente, ses compagnons d’arme, l’agent qui veut transformer leur « exploit » (en fait, un moujadhin égorgé) en film hollywoodien, la sœur de Billy, la ravissante pom-pom girl dont il tombe amoureux…

 

Derrière la caméra, il y a un génie, Ang Lee, 63 ans, un visionnaire qui a réalisé 13 films aussi différents et merveilleux que Tigre et dragon, Hulk, Salé, sucré, Le Secret de Brokeback Mountain, Hôtel Woodstock ou L’Histoire de Pi. Même s’il est difficile de juger son travail à cause du visionnage en 2D et 24 images/seconde, on peut néanmoins annoncer qu’Ang Lee est un remarquable raconteur d’histoires, épaulé par l’extraordinaire John Toll, chef opérateur de plusieurs films des sœurs Wachowski dont Cloud Atlas, mais aussi Braveheart ou Gone Baby Gone. Si les séquences en Irak durent à tout casser 15 minutes, Lee filme des regards, le visage impassible de son héros, les yeux embués de larmes de sa sœur… Ang Lee pointe sa caméra sur une Amérique du mensonge, mais il filme surtout des personnages de chair et de sang, perdus, apeurés, des hommes et des femmes qui vibrent et qui aiment. Et qui nous touchent en plein cœur.

Avec Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee prouve une nouvelle fois qu’il est un exceptionnel directeur d’acteurs. Pour son premier film, le Britannique Joe Alwyn est absolument saisissant en soldat au visage lisse qui peine à masquer son trouble intérieur. Une incroyable révélation. Le reste du casting est à l’avenant : Garrett Hedlund en GI grande gueule (Tron l’héritage), Makenzie Leigh, vue dans la série télé The Knick, est sublime en jeune fille émoustillée par l’uniforme, Kristen Stewart, en trois séquences, foudroie le spectateur, les comiques Steve Martin et Chris Tucker, qui incarnent des profiteurs, les fossoyeurs de la société du spectacle, déploient des trésors de subtilité. Même Vin Diesel est bon, c’est dire ! D’ailleurs, il hérite de la plus belle réplique du film, qu’il balance avec le sourire doux de Bouddha : « La balle qui va te tuer est déjà partie. »

Chef-d’œuvre !

 

Billy Lynn 4

 

Un jour dans la vie de Billy Lynn
Réalisé par Ang Lee
Avec Joe Alwyn, Garrett Edlund, Makenzie Leigh, Kristen Stewart, Steve Martin et Chris Tucker.
En salles depuis le 1er février 2017

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