#Critique Une femme de Shôwa

#Critique Une femme de Shôwa

Note de l'auteur

femme-de-showa-1-kanaTout droit sorti des années 70, l’éditeur Kana nous propose dans sa collection Sensei, le sublime Une femme de Shôwa. Merveilleusement mis en page par l’immense Kazuo Kamimura qui vient de recevoir le Prix Patrimoine au Festival de la bande dessinée d’Angoulême pour Le Club des divorcés, ce titre écrit par Ikki Kajiwara nous plonge dans le Japon d’après-guerre, dans un récit aussi dur que bouleversant. Initialement publiée dans la revue Apache, entre juillet 1977 et janvier 1978, cette œuvre restera éternellement inachevée, suite à l’arrêt de publication du magazine. N’en reste pas moins qu’Une femme de Shôwa est une œuvre passionnante, apportant un éclairage sur une période sombre du Japon, méconnue des occidentaux. Une histoire de sang et de larmes, sans concession et à la beauté glaçante.

 

Tout d’abord, une petite présentation des auteurs s’imposent. D’un côté, Ikki Kajiwara au scénario, n’est autre que celui à qui l’on doit Kyojin no hoshi (L’Étoile des géants) mais également Ashita no Joe, manga mythique sur la boxe qu’il a conçu avec Tetsuya Chiba. De l’autre, nous retrouvons Kazuo Kamimura, dessinateur de Lady Snowblood qui a inspiré Tarantino pour Kill Bill, Lorsque nous vivions ensemble ou encore Le Fleuve Shinano. Bref, autant d’œuvres importantes et fondatrices d’un certain genre de manga. Tout ça pour dire que derrière Une femme de Shôwa se cache une collaboration fructueuse entre deux grands noms pour un titre puissant. Œuvre à forte dimension littéraire, ce titre est à classer dans la famille des Gekiga, ce style de manga à destination d’un public adulte et abordant des sujets graves, sociaux ou historiques. En effet, à l’instar d’un autre manga intitulé Rainbow de George Abe et Masasumi Kakizaki, l’histoire nous plonge en plein milieu des années 40, dans un Japon meurtri par la guerre et gangrené par la misère. C’est dans ce contexte qu’il nous livre le récit poignant de la vie d’une femme animée par la vengeance. Dès son plus jeune âge, Shôko Takano se retrouve orpheline, suite à la mort de sa mère dans des bombardements. Seule, livrée à elle-même, elle tente de survivre et se voit recueillit par deux prostituées. Mais le destin a décidé qu’il ne serait pas tendre avec la petite Shôko. La voilà obligée de s’enfuir à nouveau après que ses bienfaitrices soient torturées pour avoir tenté d’escroquer leur maquerelle.

 

news_xlarge_showa4Shôko grandit, s’endurcit et devient le chef d’une bande d’orphelines de guerre, connue sous le nom de Shôko le Chat sauvage. Au hasard des rencontres, la jeune femme retrouve son père, à la tête d’un groupuscule d’extrême droite et découvre alors qu’il les a abandonnées elle et sa mère, afin d’échapper à la police, les condamnant à une mort certaine. Ne faisant qu’alimenter sa colère et la meurtrissant encore un peu plus, Shôko se retrouve internée dans un centre de rééducation pour jeunes filles. C’est ici, au contact du professeur Yazaki, un homme de lettres mal dans sa peau, qu’elle deviendra une femme, capable d’user de ses charmes pour survivre dans les ruines de l’après-guerre. Une femme de Shôwa est traversé du début à la fin par la soif de vengeance qui anime Shôko. Elle veut punir ceux et celles qui ont fait du mal aux personnes qui l’ont recueillie et aidé.

 

Lorsqu’on observe de plus près l’œuvre de Kamimura, on ne peut constater qu’une chose : son amour pour la gente féminine. Geishas, femmes modernes ou encore femmes traditionnelles japonaises, elles sont toutes au centre de son travail. Que ce soit avec Le Fleuve Shinano, Lorsque nous vivions ensemble, Le Club des divorcés ou encore avec ce titre, il dresse le portrait de jeunes femmes de l’ère Shôwa (1926-1989). La jeune Shôko, malgré les maltraitances, les humiliations et les cicatrices du corps et de l’âme, garde la tête haute et avance. Mue par une hargne sans commune mesure, elle parvient à se hisser dans des sphères auxquelles elle n’était pas destinée. À travers son portrait, c’est surtout le Japon d’après-guerre qui est au cœur du titre. Quelques trente-huit mille bombes incendiaires ont fait plus de cent vingt mille orphelins de guerre dans trente mille seraient devenus vagabonds. La pénurie alimentaire et la misère qui en résultèrent transformèrent considérablement le paysage socio-économique du Japon. Une fois encore, cette partie de l’histoire de l’humanité n’est pas vraiment relatée dans nos contrées occidentales. Pourtant, faut-il le rappeler, le Japon est à ce jour, le seul pays au monde à s’être pris deux bombes atomiques sur le coin de la figure. Un traumatisme que beaucoup d’auteurs ont tenté d’exorciser dans de très nombreux mangas.

 

album-page-large-32103Je vous le disais plus haut, le manga n’a pas pu connaître de réelle fin. Cependant, rassurez-vous, après avoir lu le dernier chapitre, la frustration n’est pas de mise. C’est notamment grâce au travail graphique de Kamimura, qui excelle dans le découpage, pour nous laisser sur une dernière image magnifique et pleine de sens, semblant nous montrer que la vie de Shôko, traversée de vicissitudes, continue après la dernière page. Si le récit possède une force indéniable, il est ici sublimé par le trait délicat du dessinateur. Rappelant les estampes japonaises, le dessin dévoile toute sa subtilité dans un cadrage parfaitement maîtrisé et toujours aussi moderne, quarante ans après. Concernant le travail du mangaka sur la lumière, notamment de la toute première scène, il rappelle l’éclairage du théâtre japonais, démontrant un peu plus toute la réflexion graphique derrière le titre. Car la bande dessinée, c’est aussi ça, une réflexion sur le découpage, le cadre, l’encrage, le tramage, l’éclairage, les dimensions, les perspectives et j’en passe… Bref, un grand merci à l’éditeur Kana de nous proposer ce nouveau titre dans leur collection Sensei. En un mot, indispensable !

Une femme de Shôwa
De Kazuo Kamimura et Ikki Kajiwara
Édité par Kana

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