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#Critique Une mort qui en vaut la peine : chronique de la peine ordinaire

#Critique Une mort qui en vaut la peine : chronique de la peine ordinaire

Note de l'auteur

Donald Ray Pollock livre un vrai beau polar au pays des bouseux, un road-movie épicé à la sauce western. Une épopée toujours humaine mais flambant d’un soleil noir, regorgeant de lignes de vie plates comme un champ de maïs, de désirs désespérés au ras des pâquerettes, de haine ordinaire et de perversité quotidienne.

unemortL’histoire : Les trois frères Jewett, après la mort de leur père, dézinguent Tardweller, l’homme qui les a embauchés pour défricher une partie de ses terres et qui transpire le mépris envers cette plèbe crotteuse. Il n’est plus temps pour eux de trimer dans les champs pour un salaire de misère : ils se rêvent une destinée de braqueurs de banques, comme Bloody Bill Bucket, le hors-la-loi héros du roman que l’un d’eux lit aux deux autres depuis des années. La chose ne sera forcément pas aussi simple, et tout le pays finit par leur courir après.

Mon avis : À plus d’un titre, le roman de Donald Ray Pollock (déjà auteur du très célèbre Le Diable, tout le temps) fonctionne comme une galerie. Les personnages y sont nombreux et, bien qu’un certain nombre ne fassent que passer dans le vaste paysage humain que l’auteur dessine ici, tous ont droit à leur vie résumée avec un talent époustouflant ; à leur heure de gloire, même si ce n’est le temps que d’un paragraphe ou deux, de quelques pages au maximum.

Galerie aussi car la narration opère par tressage de personnages autour d’un fil conducteur (l’épopée des frères Jewett, avides d’argent pour payer leur liberté, dans une société où l’on ne souhaite pas mêler les pauvres, les bouseux et les Noirs aux honnêtes gens). L’histoire avance grâce à une myriade de visages qui, secondaires ou pas, occupent le devant de la scène à tour de rôle. Au sein d’un même chapitre, Pollock peut ainsi entremêler les lignes de vie, le passé et le présent, passer du souvenir à l’action sans la moindre transition. Un bel exemple en est donné par le chapitre 25, où il crée ainsi un trouble dans l’esprit du lecteur, trouble qui épouse parfaitement celui éprouvé par le personnage qui vient de connaître sa première expérience homosexuelle et se souvient, sans transition entre la mémoire et la vie présente, de ses études et de ce professeur dont la façon de le frôler sans cesse ne relevait sans doute pas du hasard.

C’est aussi un roman sur les États-Unis, leur façon de vivre dans un fantasme permanent. Les jeunes hommes s’entichent de jeunes femmes pas toujours bien pour eux, se fascinent pour des personnages de romans incarnant la liberté et le souci de définir ses propres règles, rêvent à la guerre mondiale qui fait rage de l’autre côté de l’Atlantique et aux actes de violence et de bravoure auxquels ils désirent prendre part. Toute une Amérique des faux-semblants, de l’irréel qui peuvent conduire au meurtre, au viol, à la torture (étonnant personnage de barman serial killer auquel répond, dans la même ville de Meade, celui du militaire revenu du Mexique avec le goût des interrogatoires musclés et des exécutions sommaires). Un pays-continent qui s’emballe pour des images et perd irrémédiablement la boule.

pollockPollock développe un vrai discours social également, ce qui renforce au passage l’aspect « roman noir » de son livre. Les petites gens aspirent parfois à dépasser leur condition mais y sont repoussés par la pression des enrichis – lorsqu’ils n’ont pas définitivement renoncé à faire quelque chose de leur vie. Et on a beau souffrir de la situation, on trouve toujours plus malheureux que soi : c’est la leçon retenue par l’un des frères Jewett… et qui le conduira tristement à sa perte. Car si Donald Ray Pollock est tendre avec certains de ses personnages, il ne peut oublier trop longtemps la dureté du monde et le poids des mensonges. En ce sens, le titre originel (The Heavenly Table, autrement dit la « table céleste » à laquelle Dieu accueille ses fidèles après la mort, et que le père Jewett promet à ses trois fils pour leur faire avaler une vie de labeur et de privations) s’avère beaucoup plus riche que le titre français : tout y est, le fantasme et le fanatisme religieux, l’acceptation moutonnesque d’une vie de misère et de disette contre la promesse d’un festin perpétuel post mortem. Chez Donald Ray Pollock, certains mensonges (et certaines vérités) mènent à l’échec et à la mort, d’autres mensonges (et certaines promesses non tenues) conduisent à une vie heureuse. Et seuls le hasard ou la chance paraissent expliquer pourquoi.

Si vous aimez : les grands romans noirs avec leur dimension sociale forte, les textes de Faulkner et Hammett, imprégnés d’amour pour les ratés et les déglingués mais aussi de cruauté reflétant celle du monde. Le côté « galerie de personnages », mélangé à un monde rural où joindre les deux bouts est un miracle renouvelé jour après jour, rappelle aussi un Stephen King, notamment celui de la novella 1922 (qui se déroule donc à cinq années de distance du roman de Pollock – publiée dans le recueil Nuit noire, étoiles mortes), où l’on a ce même cocktail de terres qu’il faut travailler inlassablement, sans savoir si, l’année prochaine, on en sera toujours propriétaire ; de violence et de désespoir ; d’amour et d’espoir malgré tout, même si le temps donne rarement raison aux pauvres et aux honnêtes.

pollock2Autour du livre : le précédent roman de Donald Ray Pollock traduit en français, Le Diable, tout le temps (2012), a été couronné chez nous par le Grand Prix de littérature policière, le prix Mystère du meilleur roman étranger, et a été élu Meilleur Livre de l’année 2012 par le magazine LIRE.

Extrait : « Il aurait préféré une maison mais, au moment où il avait débarqué en ville avec ses filles, il n’y avait plus une seule chambre vacante et le mieux qu’il put trouver était l’étable qui abritait autrefois les chèvres de Virgil Brandon, un bâtiment tout en longueur au toit qui fuyait. Le paysan à la retraite avait accepté de la louer au souteneur pour trois dollars par semaine, étant aussi entendu qu’il aurait le droit de se taper gracieusement Esther, la plus grosse, chaque fois qu’il en éprouverait le besoin. Physiquement, elle avait le genre de corps qui avait fait son éducation et qui avait toujours sa prédilection. Pourquoi risquer de se saucissonner la queue dans un sac d’os quand vous pouviez l’enfoncer dans quelque chose d’aussi moelleux et cotonneux qu’un nuage ? La défunte épouse de Virgil pesait cent quarante kilos et il éprouvait encore la nostalgie de cette houle qui soulevait le lit tel un océan chaque fois qu’elle essayait de se retourner dans son sommeil.

(…) Malgré les efforts de Blackie pour promouvoir son nouvel établissement comme “Le Harem céleste des plaisirs terrestres”, difficile, même avec toute la bonne volonté du monde, d’assimiler l’étable à chèvres de Virgil Brandon à un quelconque terrain de jeu exotique et, à sa consternation, les gens en vinrent bientôt à appeler l’endroit “La Grange aux putes”, tout simplement. »

Une mort qui en vaut la peine
Écrit par Donald Ray Pollock
Édité par Albin Michel

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