#Critique : Wind River

#Critique : Wind River

Note de l'auteur

Un garde forestier et une inspectrice du FBI enquêtent sur le meurtre d’une Indienne dans une réserve. Sublime et élégiaque, un des meilleurs polars de l’année.

 

Vite, vite, vite ! À peine sorti, le somptueux polar Wind River va bientôt disparaître des écrans. C’est pourtant un des meilleurs films de l’année, primé à Cannes, écrit et réalisé par une star de la télé, Taylor Sheridan, le showrunner de Sons of Anarchy, et incarné par Jeremy Renner, dans sa meilleure performance depuis… Démineurs. Mais le film a débarqué dans l’indifférence générale, pris en tenaille entre 120 BPM, Les Proies, Barbara ou les derniers blockbusters de l’été.

 

Nous sommes dans la réserve indienne de Wind River, dans le Wyoming, un territoire désolé, abandonné des hommes et des dieux, qui ressemble à un camp de prisonniers de guerre. La neige recouvre tout : les paysages, les âmes et les derniers Amérindiens survivent, calcinés par la défonce, l’alcool ou l’oubli. Suite au viol et au meurtre d’une jeune Indienne, une inspectrice novice du FBI, plutôt dépassée par les événements, et un garde forestier vont faire équipe. Une enquête sordide, banale, s’engage, avec fausses pistes et vrais mensonges. Et si le pisteur a plus l’habitude de traquer les pumas sauvages, il sait lire les traces et connaît le cœur des hommes de ce territoire englouti par la misère, la rage et la neige.

 

Pas d’esbroufe dans Wind River, Taylor Sheridan vise l’épure, le classicisme du ciné des années 70. Scénariste de Sicario, sur la guerre des cartels et des autorités US entre l’Arizona et le Mexique, et Comancheria, l’histoire de deux frangins braqueurs à l’ouest du Texas, il achève sa « trilogie de la frontière ». « Wind River explore ce qui constitue sans doute à la fois les vestiges les plus tangibles de la Frontière américaine et le plus grand échec de l’Amérique : la réserve amérindienne… Nulle part ailleurs en Amérique du Nord les choses n’ont moins évolué au cours du siècle dernier, et nul autre lieu en Amérique n’a davantage souffert de ces maigres changements. » C’est de la belle ouvrage, subtilement tricoté, qui réunit dans une même geste la petite histoire (l’intrigue polar) et la grande (l’extermination et le parcage des Indiens). Grâce à son scénario affuté comme une lame, le paysage devient le premier personnage du film. Et les différents protagonistes, même les persos secondaires, existent vraiment. Des hommes en pleine crise existentielle, sans futur, hantés par leur passé, abimés par la vie. C’est beau comme un roman noir de Tony Hillerman. Sheridan donne une voix aux ignorés, une population exclue, génocidée, qui ne peut ouvrir de commerce, assurer sa survie, enfermée, prisonnière. Comme dans Sicario, Taylor Sheridan travaille son spectateur au plexus, génère une mélancolie, une tension sourde, qui culmine avec un mexican standoff saignant (une fusillade, quoi) qui ferait rougir de plaisir Quentin Tarantino. Après les non-dits, le racisme larvé, les mensonges, la haine et 90 minutes de retenue, les flingues parlent, lors d’une scène anthologique, d’une violence sèche et explosive.

 

Les deux précédents scénarii de Taylor Sheridan, Sicario et Comancheria, étaient mis en scène par des cadors, le Canadien Denis Villeneuve et le Britannique David MacKenzie. Épaulé par le prodigieux duo Nick Cave et Warren Ellis qui signent la musique, le directeur de la photo Ben Richardson (Les Bêtes du sud sauvage), le monteur de Clint Eastwood, Taylor Sheridan se la joue classique pour sa seconde mise en scène, comme dans un western vintage. Ses modèles ? Sam Peckinpah, Anthony Mann et Clint Eastwood. Avec une incroyable économie de moyens, Sheridan sublime les paysages enneigés, fait passer un souffle lyrique dans le ciel, transforme cet enfer blanc en piège mortel, en cul-de-sac. C’est beau, élégiaque comme du John Ford ! S’il cadre parfaitement les cimes blanches du Wyoming, Sheridan sait également filmer un visage ravagé par la vie, les doutes, les regrets.

Devant sa caméra, le très inégal Jeremy Renner se métamorphose en… Steve McQueen. Très en retrait, lessivé, il est magnifique en chasseur meurtri par le décès de sa fille, hanté par son passé tragique qui se lance dans cette traque comme on se jette par la fenêtre.

Bonne nouvelle pour les fans, l’agenda de Taylor Sheridan est bouclé pour les années à venir avec des projets excitants en diable. Avec tout d’abord la suite de Sicario, Soldado, mise en scène par Stefano Sollima, et une série, Yellowstone, un western moderne avec Kevin Costner.

 

Wind River
Réalisé par Taylor Sheridan
Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen
Sortie en salles le 30 août 2017

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