#Critique Zeal and Ardor – Devil Is Fine (MVKA/Caroline)

#Critique Zeal and Ardor – Devil Is Fine (MVKA/Caroline)

Note de l'auteur

Après avoir secoué la presse et le Web spécialisés l’année dernière, Devil Is Fine, le premier album de Zeal and Ardor, bénéficie ce vendredi d’une ressortie internationale. C’est l’occasion pour nous de revenir sur cette hybridation étrange entre deux genres a priori aux antipodes l’un de l’autre : spirituals et black metal.

Il est des associations tellement contre-nature qu’une fois face à l’une d’elles se pose la question : « comment se fait-il que personne ne s’y soit essayé avant ? »… En général, la raison en est toute simple : c’est parce que personne n’avait encore pensé à le demander à l’Internet, pardi ! Il aura suffi qu’un internaute lance, sur un forum de discussion, une blague de mauvais goût en forme de gageure : mélanger musique noire et black metal. Défi relevé par l’Américano-suisse Manuel Gagneux, l’homme orchestre qui officiait jusque-là sous le nom de scène de Birdmask, dans un registre plus pop… et hop, une demi-heure plus tard, Zeal and Ardor voyait le jour !

 

Dans notre drôle d’époque où une bande de douaniers du culte et d’évadés du Moyen Âge rêvent de faire la chasse aux « festivals satanistes1 » et à la « musique nègre2 », ce n’est pas non plus si étonnant que ça que ces deux courants finissent par s’acoquiner… et le produit de ce métissage pourrait être décrit comme une espèce d’uchronie musicale. Zeal & Ardor offre donc une réponse à une question que personne ne s’était jamais posée : « qu’est-ce qui se serait passé si… la musique des esclaves noirs américains avait revêtu les atours du black metal scandinave3 plutôt que ceux du blues et du gospel ? ». C’est certes spécieux ou, à tout le moins, capilo-tracté comme questionnement mais, à la réflexion, ça ne l’est sans doute pas autant que les arguties de leurs détracteurs.

L’album s’ouvre avec le morceau-titre, Devil Is Fine, sorte de variation aride et quelque peu moqueuse du Way Down in the Hole de Tom Waits (ou des Blind Boys of Alabama, pour les amateurs de la série The Wire). Puis, en une demi-douzaine de chansons et un peu moins d’une demi-heure, Zeal and Ardor propose des déclinaisons de son principe de base à toutes les figures imposées du black metal (la plupart du temps) et du death mélodique (sur un morceau come Come on Down, par exemple).

 

Gagneux compose donc, à partir de là, un véritable petit abécédaire du métal extrême. Allant du B comme blast beat (ces motifs de batterie caractéristiques) au T de tremolo picking (le jeu de guitare à l’origine de ces sonorités dissonantes), il place au passage un signet à la lettre J, gardant en point de mire le saint patron de tous les pactisants avec le Malin : le bluesman Robert Johnson (dont on peut presque entendre l’écho lointain sur le morceau What Is a Killer Like You Gonna Do Here?).

Le disque ménage quelques incursions dans des registres instrumentaux, avec de petits interludes qui, s’ils semblent vouloir lorgner du côté de Philip Glass et d’un minimalisme inquiétant, finissent davantage par ressembler aux valses de Yann Tiersen, qui figurent sur la bande originale du Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Si la référence est tout à fait respectable en soi, sa présence au milieu de ce maelström détonne quelque peu, pour dire le moins.

Manuel Gagneux (Zeal and Ardor) – © DR, 2016

Manuel Gagneux – © DR, 2016

C’est peut-être le signe d’une volonté d’élargir, à terme, le spectre musical du projet. En cela, Zeal & Ardor suivrait les traces de groupes comme Alcest ou Deafheaven. Devil Is Fine marque de débuts indéniablement réussis. Reste à voir maintenant la marge de progression dont cette entreprise unipersonnelle dispose pour transformer l’essai. Avant de savoir s’il y a là matière à créer un nouveau sous-genre, attendons de voir ce que le bonhomme aura à proposer sur scène, épaulé par un vrai groupe. Une escale parisienne de la tournée est prévue le 19 avril prochain au Glazart… Affaire à suivre, donc.

Devil Is Fine
De Zeal and Ardor
Sortie le 24 février 2017 chez MVKA/Caroline

 

1 C’est ainsi que Philippe de Villiers qualifiait le Hellfest, en 2010, en critiquant le financement public de ce festival par la Région Pays-de-la-Loire.
2 Expression employée plusieurs fois au cours de ces derniers mois par Henry de Lesquen, Président de Radio Courtoisie, qui milite activement pour le « bannissement » de ladite musique.
3 Un genre dont il a déjà été question dans nos colonnes ici et .

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