Dans la brume écarlate : rien à se mettre sous les crocs

Dans la brume écarlate : rien à se mettre sous les crocs

Note de l'auteur

La figure du vampire, décidément, ne quitte pas le devant de la scène littéraire. Revoici les victimes saignées à blanc, cette fois en version thriller parisien. Pas grand-chose à sauver dans ce thriller inoffensif aux intentions par trop évidentes.

L’histoire : Une femme se présente au commissariat du XIIe et demande à voir le capitaine Mehrlicht en personne. Sa fille Lucie, étudiante majeure, n’est pas rentrée de la nuit. Rien ne justifie une enquête à ce stade mais sait-on jamais… Le groupe de Mehrlicht est alors appelé au cimetière du Père-Lachaise où des gardiens ont découvert une large mare de sang. Ils ne trouvent cependant ni corps ni trace alentour. Lorsque, quelques heures plus tard, deux pêcheurs remontent le corps nu d’une jeune femme des profondeurs de la Seine, les enquêteurs craignent d’avoir retrouvé Lucie.

Mon avis : Lucie, Mina, des Roumains, deux trous dans le cou… On a compris, ce thriller parigot multiplie les références peu voilées au Dracula séminal de Bram Stoker. Le succès du vampire en tant que motif littéraire ne se dément pas. Avec, tout récemment, des rééditions de Polidori, Le Fanu, un roman comme Apostasie

Bon, n’est pas Stoker qui veut. Ce n’est d’ailleurs pas l’option choisie par Bernard Lebel pour son 5e roman publié. Le Français continue de creuser son sillon policier avec cette Brume écarlate. Le titre évoque un autre roman policier, excellent celui-là : Dans la brume électrique de James Lee Burke. En termes de qualités littéraires, cependant, c’est le seul rapport entre les deux ouvrages.

Le roman de Lebel paraît naïf tant dans sa construction que dans son expression. La narration est trop descriptive, les dialogues peu crédibles (avec le cliché du “parler flic”). Ce livre a quelque chose du téléfilm policier français du soir sur TF1. Inoffensif. Peu ou trop écrit, selon le point de vue. Évident à tous points de vue, dans sa construction notamment. Et parfois d’étranges choix narratifs, comme de consacrer cinq longues pages à ces deux pêcheurs qui ferrent un cadavre dans la Seine.

Nicolas Lebel (c) Brigitte Baudesson

Souvent aussi, le récit laisse place à une dissertation laborieuse, sur les migrants, les femmes, la nourriture (bio vs junk)… À nouveau, l’intention écrase complètement l’histoire. Telle cette femme battue qui défend son mari : c’est une thèse, plus un récit. Si l’on ignorait qu’il s’agit d’un 5e roman publié, on pourrait y voir une accumulation d’erreurs de débutant. Lebel veut trop en faire : un légiste qui cite Rimbaud et Baudelaire, un gardien de cimetière qui raconte Hare et Burke, une capitaine amatrice de calembours à toutes les répliques… L’indigestion n’est pas loin.

Dans la brume écarlate n’est pas à proprement parler mal écrit en soi, même si l’on peut pointer quelques comparaisons mal foutues (« L’odeur qui envahit le fourgon les prit à la gorge comme une main griffue »). Reste que ce livre n’est particulièrement… rien du tout, en réalité : ni drôle, ni glauque, ni nerveux, ni informatif, ni surprenant, ni élégant, ni original… Un grand verre d’eau tiède. Pour une revisitation du mythe du vampire, on relira plutôt Les Fils des ténèbres de Dan Simmons (1992), par exemple.

L’extrait : « Le légiste passa sa main gantée sous le bras du cadavre et le souleva afin d’exhiber les stries de la peau.
– Le deuxième élément est là.
Il remonta vers le visage de la victime et tourna sa tête vers la droite. Il écarta une mèche poisseuse de cheveux bruns qui collaient à la peau du cou, révélant deux plaies.
– Deux trous dans la carotide, éloignés de quatre centimètres l’un de l’autre.
Les deux flics se regardèrent, perplexes. Carrel développa :
– Cette jeune femme a été vidée de son sang. Intégralement.
– Quoi ? Tu rigoles, là ?
– Non. C’est même, je crois, la cause de la mort. Tout le sang de cette demoiselle a été drainé de son corps… jusqu’à ce qu’elle meure.
– Putain… Non ! lâcha Mehrlicht, refusant cette horreur.
Personne ne pensa à l’amende pour juron.
– J’imagine que vous avez en tête la même chose que moi… s’enquit Carrel.
– Je préfère pas, souffla Mehrlicht. Dis toujours…
Le légiste inspira et se lança :
– « Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ! ».
– On avait dit « pas de poésie » !
– « Les Métamorphoses du vampire » ! Baudelaire !
– Ah non ! Pas Baudelaire ! J’ai déjà donné ! »

Dans la brume écarlate
Écrit par
Nicolas Lebel
Édité par Marabout

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