Dans les coulisses d’Extrême Pinocchio

Dans les coulisses d’Extrême Pinocchio

Krystoff Fluder et Pascal Chind
(Photographie Aurélien Pallier-Collinot)

Comme son cinéma, le parcours du réalisateur québécois Pascal Chind est pour le moins atypique. Après avoir fait ses armes entant que journaliste reporter d’images au sein de la maison Canal +, période durant laquelle il s’essaye pour la première fois à la mise en scène et réalise frénétiquement une centaine de courtes fictions pour le journal de l’emploi de Martine Mauléon, il est finalement débarqué du navire par le plan de licenciement Messier au début des années 2000. Mais il est déjà trop tard, le virus cinématographique lui est inoculé par ce bref passage derrière la caméra et ces cours intensifs, cette école du terrain, lui ouvrent grand les yeux sur des perspectives créatives qu’il n’envisageait même pas quelques mois avant.

La passion est là, bien ancrée et l’envie d’explorer son propre univers le pousse donc à écrire et réaliser en 2003 son premier court-métrage : Katoptron. L’histoire déjà bien barrée d’un professeur obsédé par l’idée de voir son corps avec ses propres yeux. Aujourd’hui invisible, ce film que le réalisateur ne porte pas spécialement dans son coeur lui sert tout de même de marchepied vers la suite de sa carrière, tout en concrétisant son envie impérieuse de créer des mondes et des images. La machine est lancée. Après s’être essayé au fantastique, il explore l’imagerie du film noir avec le très beau Putréfaction puis enchaîne courts et clips jusqu’en 2007, année charnière durant laquelle il semble trouver sa véritable voix artistique avec l’impressionnant Coupé Court.

Un plan tiré de Coupé Court

Représentant la synthèse des influences de ce cinéaste à cheval entre France et Amérique du nord, autant inspiré par Terry Gilliam ou Alex Proyas que par le travail du dessinateur et scénariste de bande dessinée Marc-Antoine Mathieu, ce film pose les bases d’un univers “dieselpunk” à la fois visionnaire et brut de décoffrage. Entre conte de fée déglingué et dystopie totalitariste. Intéressé par les personnalités marginales mises au ban d’une société retro-futuriste, Pascal Chind développe déjà avec Coupé Court une véritable empreinte visuelle forte faite d’ambiances stylisées, de personnages iconiques et de plans soigneusement composés. La facture esthétique devient alors prépondérante, certains plans témoignant d’un soucis du détail effarant. Dépassant le cadre économiquement restreint du court pour imposer une vision riche et détaillée, Coupé Court connaîtra logiquement une belle carrière à la télévision avec prés de 550 diffusions et recevra une flopée de prix dans le circuit des festivals, dont le prestigieux Méliès d’Argent, récompensant les meilleurs films fantastiques européens.


COUPÉ COURT de Pascal Chind par CoupeCourt-lefilm

Illustration de Ronan Toulhoat

Fort de ce succès, Pascal Chind lance en 2013 une campagne de crowdfunding afin de boucler le financement de son projet le plus ambitieux à ce jour : Extrême Pinocchio. L’opération est un succès. Pensé comme le premier segment d’une anthologie très justement nommée “Les Contes de l’Extrême”, cette comédie noire aux faux airs de film Disney sous acide, met en scène l’acteur fétiche du réalisateur : Krystoff Fluder, dans le rôle d’un Pinocchio junkie essayant de voler un Gepetto ogresque campé par l’excellent Brice Fournier. Encore une fois, avant même que le tournage ne débute, l’univers d’Extrême Pinocchio est soigneusement développé grâce à de superbes illustrations de Ronan Toulhoat imposant déjà le ton et la direction artistique du film.

S’inscrivant dans un récit hybride et polymorphe dieselpunk à plus grande échelle, une véritable fresque rétro-futuriste basée sur l’univers du conte, ce projet est la première pierre d’un édifice que le réalisateur envisage dans le meilleur des cas comme une oeuvre au long court. Déjà en gestation dans l’esprit dérangé de ce réalisateur foisonnant d’idées, cette collection de courts présenterait pêle-mêle une petite sirène transsexuelle, une blanche neige tortionnaire inspirée par le film de Don Edmonds Ilsa, la Louve des SS, ou un Bonhomme de pain d’épices grand brûlé attaqué par une horde de zombies. De quoi satisfaire les amateurs d’univers torturés et excessifs.

Pascal Chind derrière le combo et à sa droite, le chef décorateur Julien Richard
(Photographie Daily Mars)

Convié à me rendre sur le tournage du film, j’ai pu constater sans mal que le soin apporté à sa conception semble largement à la hauteur de l’ambition de ce projet enthousiasmant. Divisé en deux sessions bien distinctes entre le 11 et le 17 novembre 2013, le tournage d’Extrême Pinocchio se déroule d’une part de nuit dans une rue abandonnée de Goussainville et d’autre part entre les murs des récents studios Lamy en Picardie où siège l’impressionnant décor de la maison de Gepetto, ainsi qu’un espace dédié au tournage de scènes à effets spéciaux sur fond vert (enfin bleu en l’occurrence…). Dés les premiers pas sur le plateau, le soucis du détail dans les décors, les accessoires et les costumes impressionne. En entrant dans la cabane de Gepetto, impossible de ne pas être fasciné par le riche environnement élaboré par le chef décorateur Julien Richard. Chaque détail semble avoir un sens, raconter une histoire et apporter encore un peu plus d’épaisseur à ce personnage gargantuesque que Brice Fournier incarne avec excès et démesure.

Pascal Chind et le chef-opérateur Baptiste Chesnais
(Photographie Daily Mars)

L’univers du réalisateur prend vie, habillé et valorisé par un travail méticuleux sur les lumières et une utilisation astucieuse des fumigènes ajoutant une réelle texture à l’image. S’appliquant à traduire la vision complexe de Pascal Chind, déjà pré-visualisée à grand renfort de storyboards, le chef-opérateur Baptiste Chesnais utilise la caméra RED Scarlet-X avec une grande souplesse, proposant fréquemment différentes approches créatives dans le choix des focales, les mouvements ou la compositions des plans.

A l’état brut, sans étalonnage numérique, le résultat visible sur le retour vidéo est déjà impressionnant, la photographie d’une richesse et d’une profondeur remarquable. Comme pour Coupé Court, Pascal Chind vise un certain niveau de complexité visuelle mais également une caractérisation précise de ses personnages. Ainsi, les prises s’enchaînent tant que le ton juste n’est pas trouvé et le réalisateur semble prendre un plaisir considérable à diriger patiemment ses acteurs, loin de se poser en esthète uniquement intéressé par les images léchées.

Kalhed Rekik se prépare pour une prise sur le plateau VFX
(Photographie Daily Mars)

En fin de journée, l’équipe se divise en deux parties et Pascal Chind part sur le plateau fond bleu afin d’y diriger son Jiminy Cricket : Kalhed Rekik. L’exercice est particulier, l’acteur devant interpréter ses parties sans partenaire avant d’être rétréci en postproduction puis intégré aux scènes préalablement tournées durant l’étape du compositing. Jiminy Cricket étant un personnage miniature, son interprète n’hésites pas à amplifier ses mouvements et exagérer ses expressions de manière à ce que son jeu énergique transparaisse à l’écran en dépit de sa taille réduite. Aiguillé par les consignes précises du réalisateur, Kalhed Rekik propose ainsi plusieurs variations des mêmes répliques, faisant osciller Cricket d’une créature fantaisiste à une présence plus menaçante. Encore une fois, par petites touches, Pascal Chind trouve la voix de son film, façonne son univers.

Au bout de cette journée intense, impossible de ne pas être conquis par l’ambition de l’aventure et l’énergie communicative d’une équipe éminemment sympathique fédérée autour du même objectif. Les quelques bribes de scènes saisis ici et là laissent présager d’un film totalement déjanté, aussi drôle que délicieusement sombre. Un nouvel extrait filmique de l’imaginaire riche du réalisateur québécois, encore plus travaillé et léché. Espérons que ce court représente une réelle étape dans sa carrière, lui ouvre de nouvelles portes et lui permette in fine de concrétiser ses projets les plus ambitieux comme la suite des Contes de l’Extrême ou cette adaptation alléchante de la série Life Is Too Short avec Krystoff Fluder dans le rôle de Warwick Davis.

(Photographie Daily Mars)

Approuvée par le créateur de la série Ricky Gervais lui-même, cette transposition francophone fut proposée à Canal+ avec Antoine De Caunes et Alexandre Astier dans les rôles principaux, mais la chaîne ne sembla pas cerner l’énorme potentiel du projet. Gageons que la validation du savoir-faire de Pascal Chind à l’échelle du “milieu” passera par la réussite d’Extrême Pinocchio et lui permettra à moyen terme de relancer les négociations sur de nouvelles bases. Quoiqu’il advienne, retenez bien le nom de ce cinéaste plein de potentiel, vous devriez en entendre parler dans les années à venir.

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