Darkthrone : tonnerre arctique et cryo-punk

Darkthrone : tonnerre arctique et cryo-punk

Note de l'auteur

Darkthrone, l’un des groupes pionniers du black metal norvégien, revient cet automne avec un nouvel album, Arctic Thunder. Rien de nouveau sous le soleil de minuit, notre dynamique (et pas toujours très sympathique) duo souffle ses trente bougies sans mettre le feu à une seule église et avec un album au son brut mais quelque peu ronronnant. L’occasion pour nous de jeter un rapide coup d’œil à l’histoire et la discographie de ce groupe atypique.

La classification des groupes cultes est un exercice qui peut s’avérer long et complexe, voire périlleux. D’un côté, il y a ceux qui n’ont jamais vraiment percé, et de qui on ne peut pas dire que ce soit faute d’avoir essayé. Par exemple, les Canadiens d’Anvil, sans qui la face du thrash metal et des années 80 en général n’aurait sans doute pas été la même1, ont sorti leur seizième album (Anvil is Anvil) en février dernier, dans une indifférence quasi générale. À l’autre bout du spectre, il y a ceux qui arrivent à peu près au même résultat, à force de dilettantisme plus ou moins feint de provocation plus ou moins assumée. C’est plutôt dans ce recoin sombre du paysage musical qu’on va retrouver Darkthrone.

Darkthrone - Arctic Thunder (Peaceville Records) - PochetteDarkthrone est un groupe qui a connu la (brève) grandeur et (surtout) la décadence d’un des sous-genres musicaux les plus honnis de tous les temps2 : le black metal norvégien. Les amateurs de faits divers ont sans doute déjà entendu le nom de Varg Vikernes, le néo-nazi norvégien exilé dans le Limousin et admirateur revendiqué de l’extrême droite française. Vikernes, c’est un peu le sapin qui cache la forêt. Avant de passer quinze ans en prison pour le meurtre d’un de ses anciens « camarades », Vikernes – sous le pseudonyme, emprunté à Tolkien de Count Grishnackh – a été l’homme derrière le groupe Burzum. Il a également été membre de l’Inner Circle (déjà évoqué dans ces pages) avec des membres d’autres groupes norvégiens de l’époque : Darkthrone donc, mais aussi Mayhem, Gorgoroth, Emperor

Cette espèce de Club des cinq maléfique comptait parmi ses objectifs revendiqués de propager le satanisme, la violence, la misanthropie… et le Mâââl (avec un grand M et un a très fortement accentué) sous toutes ses formes, d’abord à travers la Norvège et la Scandinavie, puis dans le monde entier. La preuve si besoin était qu’on peut tout à la fois et sans aucun problème être bête et méchant. Tant et si bien qu’au début des années 90, une cohorte de blancs-becs passent leur temps à se vanter, par voies de presse, d’actes tous plus débiles et répréhensibles les uns que les autres comme les premiers « thugs » venus. Le Gangsta rap à la mode nordique, en quelque sorte.

Darkthrone (Nocturno Culto & Fenriz) © 2016, Peaceville Records

Darkthrone : Nocturno Culto & Fenriz © 2016, Peaceville Records

Et la musique dans tout ça ? Eh bien, Darkthrone est l’un des groupes  avec Burzum et Mayhem qui va poser les bases musicales, esthétiques et « idéologiques » (si on veut vraiment employer ce genre de grands mots pour de si petites choses) du « True Norwegian Black Metal3 ». Ce sont eux qui ont, pour ainsi dire, allumé l’étincelle dans le ciel nordique avec leur deuxième album, le bien nommé A Blaze in the Northern Sky, sorti en 1992. C’est en partie à eux qu’on doit la panoplie du parfait petit black metalleux : un son « sale », des pochettes d’albums et des maquillages en noir et blanc avec le moins de nuances de gris possibles entre les deux et des paroles traitant du Mâââl sous toutes ses formes (et, si possible, en norvégien).

 

Ce duo, composé de deux multi-instrumentistes approximatifs, Nocturno Culto et Fenriz, a ensuite, pendant près de 15 ans, brodé jusqu’à la trame autour de ce motif. Et puis, en 2006, avec l’album The Cult Is Alive, la musique du groupe a pris un tournant plutôt inattendu. Ils se sont mis à creuser un sillon assez singulier, qui les a davantage rapprochés du mouvement punk hardcore que de leurs anciens condisciples adeptes du maquillage. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, la recette fonctionnait plutôt bien. Avec une série d’albums enregistrés en quelques jours, dans des conditions plus ou moins artisanales, cette sorte de version négative des White Stripes (issue d’un univers parallèle déviant), a entrepris une sorte de voyage à travers le temps, en remontant aux sources de leurs racines musicales, dans l’histoire du punk et d’un thrash primitif (comme, par exemple, celui… d’Anvil sur le titre Canadian Metal, sur l’album F.O.A.D. en 2007).

 

Après Leave No Cross Unturned, le splendide bricolage baroque qui clôturait leur précédent album, The Underground Resistance, Darkthrone pouvait-il vraiment pousser le curseur plus loin ? Pas sûr. Force est de reconnaître que les « Black Stripes » sont peut-être arrivés au bout du concept de « black ‘n’ punk ‘n’ roll ». L’album ne manque pas de ce charme « basse-fidélité », à base de matériel analogique, de larsen et de saturation dégueulasse… et la sauce prend, plutôt pas mal, sur une poignée de titres : le premier single, Tundra Leech, le final bruitiste du morceau Boreal Fiends ou le morceau qui donne son titre au disque, Arctic Thunder. Sur le reste de ce court album, on s’ennuie un peu.

 

Aujourd’hui Fenriz, le batteur du groupe (de son vrai nom Gylve Fenris Nagell) se tient soigneusement à l’écart de la scène metal. À la manière d’un Gérard Manset scandinave, ce dernier refuse toujours catégoriquement de donner le moindre concert. Il partage son temps entre ses activités de musicien, d’animateur radio et de journaliste musical à ses heures. En plus d’être employé des postes norvégiennes, il est aussi  depuis peu élu local4 (à son corps défendant) du parti social-libéral Venstre dans sa ville de Kolbotn. En termes de « street cred’ », plus « evil » que ça, tu meurs. à croire qu’avec l’âge – à maintenant 44 ans – vient vraiment la sagesse.

Arctic Thunder : sortie le 14 octobre 2016 sur le label Peaceville Records

 

1 Comme en témoigne le documentaire Anvil: The Story of Anvil, de Sacha Gervasi (2008), dont vous pouvez voir la bande-annonce ci-dessous.

2 Le seul genre qui pourrait lui disputer ce titre étant le Gangsta Rap, dont il a déjà été question ici.

3 « Vrai black metal norvégien », expression popularisée par Darkthrone, suite à la sortie de leur quatrième album Transylvanian Hunger, en 1994.

4 Fenriz (15/09/2016), sur la page Facebook du groupe.

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