It’s No Game (par Leo Soesanto)

It’s No Game (par Leo Soesanto)

Ce matin, en apprenant la mort de David Bowie (1947 – 2016), on a voulu juste mettre Life on Mars fort sur un site de streaming. Mon fils se préparait pour partir à l’école, sa mère (qui ne savait rien) trouvait (gueulait) que c’était un peu tôt. Je ne lui ai pas dit pourquoi j’avais envie d’entendre « des marins se battre dans la salle de bal ». Un peu pour nier la mort d’un type ayant vécu beaucoup de vies et de rôles. Mais spontanément, pour voir sur cette sublime chanson (en fait un décalque de My Way et donc de Comme d’habitude de Claude François) un adorable gosse s’en aller dehors, et vers le reste de sa vie. Même si on ne sait pas très bien de quoi elle parle. But her mummy is yelling no. And her daddy has told her to go.

David-Bowie-Blackstar-640x640Jusqu’au bout, il y aura assez de chansons et d’avatars de David Bowie pour remplir une existence. Se réveiller en Pologne avec Warszawa. Danser bourré et faire du air guitar sur Boys Keep Swinging. Regarder par la fenêtre un jour de pluie sur Life on Mars. Se sentir maître du monde dans le métro sur Station to Station. À courir dans la rue, attendant son traveling, sur Modern Love (bon, c’est aussi la faute de Leos Carax dans Mauvais Sang). Débarquer aux États-Unis avec I’m Afraid of Americans. Rêver de la fin du monde main dans la main avec quelqu’un sur Sweet Thing / Candidate / Sweet Thing (Reprise). On a écrit des papiers avec des références à ses chansons. On se mettra sûrement Where Are We Now ? en buvant de la compote à la paille à la maison de retraite. Et n’ayant jamais été un grand fan de Ziggy Stardust, on sait qu’on le redécouvrira plus tard. Là, on va réécouter Heathen, qui prenait la poussière sur une étagère (par contre, on attendra avec Reality). Même maintenant, on ne comprend pas trop ce qu’il chante mais on s’en fiche. Non, vraiment. Cela suffit pour mettre un artiste au panthéon. Sur le testamentaire album Blackstar, qu’il va falloir vraiment réécouter, la dernière chanson s’intitule I Can’t Give Away Everything (« Je ne peux pas tout donner ») et on faisait semblant de ne pas comprendre. Quoique Bowie ait commis des chansons testamentaires assez jeune en fait (Time).

De nombreuses nécrologies rappelleront ou discuteront l’importance de David Bowie. MajorTomZiggyAladdinSaneHalloweenJackThinWhiteDukeBowieBonds. Comment il a appris aux mecs à se maquiller. À mettre, comme il disait, l’Art au niveau de la rue. À vulgariser/vampiriser/faire connaître Brecht, Lou Reed, Scott Walker, Aleister Crowley, William Burroughs ou Kraftwerk (on lui doit personnellement une certaine fixation de jeunesse pour le Berlin des années 20). On s’y demandera si David Bowie a contribué à changer le monde — vous savez, avec des chansons comme Imagine, Let It Be, One ou We Are the Champions, des airs à faire sortir et agiter les briquets (ou les portables) dans les stades. Le ministère des Affaires Etrangères allemand remerciait aujourd’hui Bowie d’avoir contribué à faire tomber le Mur de Berlin avec Heroes. Heroes ? Non, c’est « Heroes » avec des guillemets, non pas une chanson sur un courageux couple se bécotant à l’ombre du Mur mais sur son producteur Tony Visconti embrassant la choriste Antonia Maass en douce (il était marié). Même lorsqu’il nous demande de lui tendre les mains (parce que vous ou nous sommes merveilleux) dans Rock’N’Roll Suicide, c’est piégé d’avance parce qu’il meurt (du moins son personnage de Ziggy Stardust) en même temps.

David_Bowie_-_HeroesSi David Bowie a rempli des stades, joué au Live Aid, pensait forcément aux autres et si nous allons tous nous recueillir collectivement sur Facebook en postant nos chansons favorites, il était l’ego trip personnifié contre le monde entier — et on écrit ça de manière positive. Le règne du « je », sans forcément vocation à crier contre la pollution, mais un jeu/je distancié où, au fil des styles et identités, il vous encourageait à papillonner, acheter des bouquins, vous sentir snob (« maintenant, je n’écrirai qu’en cut-up »), différent, sexy (« tu penses que le gilet et le paquet de Gitanes dans la poche circa 1976, ça le fait ? »), très fou, très seul (« i’ve never done good things / i’ve never done bad things » dans Ashes to Ashes), détaché et un peu folle. Et cela sans remords. En 2009, le psychologue Nick Troop s’était essayé à écrire les paroles d’une chanson idéale de Bowie à partir de l’analyse linguistique de sa discographie. Cela donnait Team, Meet Girls et on y trouve des perles, recrachées par un logiciel, comme « Warmth and conversation : Heaven’s energy and an elegant charm » ou notre préféré « Special persons with casual ease enjoy the band ». Aucune parole pour changer le monde mais qui, entre ses dents, auraient pris un tout autre sens. Même chose quand il « fait » l’acteur : Ponce Pilate pour Martin Scorsese (La Dernière Tentation du Christ), Tesla pour Christopher Nolan (Le Prestige) ou Andy Warhol pour Julian Schnabel (Basquiat), on ne voit que David Bowie.

On devrait tous être aussi prolifique, curieux, sans peur de cultiver le paradoxe, de passer à autre chose, à une autre vie, dans une autre ville que David Bowie entre 1969 et 1983. Maintenant, même sa mort a quelque chose de classieux : le retrait progressif de la vie publique, le silence et seulement des chansons et clips intrigants pour donner des nouvelles. Voilà ce qu’il nous a appris — et que l’on a encore du mal à apprendre ou comprendre. Ce soir, on va donc danser sur Let’s Dance avec le gamin et l’endormir (peut-être) sur Kooks. Il y a toujours une chanson de David Bowie pour toute la vie, pour toutes vos vies.

Leo Soesanto
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