Il était une fois David E. Kelley

Il était une fois David E. Kelley

1999 : Kelley devient le roi David en remportant l’Emmy de la meilleure comédie (Ally MacBeal) et celui du meilleur drama (The Practice).

Il a créé ou cocréé 14 séries en 27 ans de carrière télé. Il a récolté 10 Emmys awards et 24 nominations, et si, aujourd’hui, il n’est plus aussi présent dans les grilles de programmes, David E. Kelley (56 ans) conserve une singulière capacité à interpeller le téléspectateur. Comment ? Petite séance de Kelleyvision.

Il aurait peut-être pu faire carrière dans le hockey, comme son père Jack, membre de The United States Hockey Hall of Fame. Il aurait sûrement été un bon avocat à plein temps, sans doute dans le cabinet qu’il occupait à Boston avant de recevoir un coup de fil de Steven Bochco, créateur de LA Law au milieu des années 80.

Finalement, si sa vie gravite (souvent) autour des prétoires, des tribunaux et de leurs couloirs, il s’agit de décors de décors de fiction. Bon choix : en un peu plus d’un quart de siècle, David E. Kelley a marqué de son empreinte le monde de la télévision. En France, auprès du grand public, son aura n’a pas toujours l’envergure d’un David Chase, d’un David Simon ou d’un Alan Ball… la faute à ce foutu « faux âge d’or de la télé », qui méprise souvent ceux qui ont marqué le petit écran des années 80 et 90 pour mieux célébrer le talent d’une inexistante génération spontanée.

On l’oublie un peu vite : la première série (co-)créée par Kelley c’est… Docteur Doogie.

Les faits sont pourtant là. Evidents. David E. Kelley fait définitivement partie des scénaristes qui ont permis aux séries télévisées de combiner divertissement, émotion et réflexion de fond. Parce que le petit monde de Kelley, c’est l’histoire d’un choc. La collision répétée du code et de l’homme.

Toute l’oeuvre de ce diplômé de la Boston University School of Law s’articule effectivement autour d’une confrontation. Celle de textes juridiques (The Practice, Ally MacBeal, Boston Legal, Harry’s Law), éthiques (Chicago Hope, Boston Public, Monday Mornings) ou religieux (Picket Fences) – censés encadrer la société – et d’une multiplicité de situations inattendues, de comportements déstabilisants et d’exceptions – générés par cette même société.

Souvent, Kelley le fait en choisissant des cas de figure hauts en couleur, comme si tout n’était qu’une grosse farce… et encore plus souvent, une question, un débat ou une polémique s’invitent dans l’intrigue.  « Avec votre public, vous devez faire en sorte d’honorer une certaine relation : les téléspectateurs se sont installés devant leur télé parce qu’ils ont envie d’être divertis, expliquait Kelley en 1995 au journaliste Steve Coe. Ce qui ne veut pas dire que vous ne pouvez pas les provoquer, les contrarier. Contester ce en quoi ils croient. Le tout, c’est que tout se déroule dans le cadre du divertissement, et vous ne devez jamais oublier cette donnée dans l’équation ».

Une équation finalement plus subtile qu’il n’y paraît. Et dans laquelle l’intrigue mais aussi l’émotion qu’elle génère doivent rester reines.

Douglas Wambaugh, premier très grand personnage de Kelley dans Picket Fences (que l’on désespère de revoir un jour).

Si l’on parle d’un vrai « ton Kelley », c’est parce que le scénariste cultive une voix, une façon de s’exprimer bien à lui. Et qu’il le fait depuis ses études dans le New Jersey. A la fin des années 70, Kelley est à Princeton. C’est là-bas qu’il imagine un poème qui raconte un complot fomenté par Kennedy pour tuer Fidel Castro.

Un peu plus tard, il transforme la Déclaration des droits en pièce de théâtre. Chaque amendement devient un personnage : « Le premier amendement était incarné par une grande gueule qui n’arrête pas de parler. Le deuxième (le droit de porter une arme, NDLR) était joué par un homme qui n’arrête pas de parler de sa collection d’armes. Le dixième, celui qui dit que pour le reste, les Etats ont la latitude de décider par eux-mêmes, est interprété par un personnage qui n’a aucune estime de soi ». Tout est déjà là. Finalement, il ne reste plus qu’à exploiter des aptitudes qui ne demandent qu’à l’être.

1983. Kelley se lance dans l’écriture de From The Hip, le scénario d’un film avec Judd Nelson qui met en scène un avocat. Acheté en 1986, le long métrage sortira en 1987… et permet surtout au jeune homme de loi d’être repéré par Steven Bochco. Viré de sa boîte de production alors qu’il a fait de Hill Street Blues un hit pour NBC, le futur producteur de NYPD Blue, qui vient de signer chez la 20th Century Fox, prépare sa revanche télévisuelle. Avec L.A. Law.

Associé à une ex-scénariste de Cagney & Lacey qui a travaillé pour le bureau du procureur, Terry Louise Fisher, Bochco pose les bases d’une série ayant pour cadre un prestigieux cabinet juridique. Et en lisant le script de From The Hip, il se dit qu’il tient un de ses futurs scénaristes. A l’époque, Kelley est moyennement chaud pour lâcher son boulot : il ne s’imagine pas devenir auteur pour la télé. La première année, il partage son temps entre son travail au cabinet et ses scénarios. Cela ne durera pas pas longtemps : Bochco tient un crack et il le sait. Il s’appuie donc pleinement sur lui.

En 1989, il fait ses premiers pas en qualité de showrunner. En 1990, il participe à la création de Docteur Doogie avant de quitter LA Law l’année suivante. L’heure est venue pour lui de voler de ses propres ailes. Pour lancer Picket Fences en 1992 sur CBS.

Celui que l’on appelait « Monsieur Michelle Pfeiffer » a fait un chemin impressionnant…

Très vite, David E. Kelley récupère l’image d’un bourreau de travail, qui écrit seul ou presque. Ce qui n’est pas sans faire grincer des dents. Un des auteurs de Picket Fences a confié anonymement à Ken Tucker, dans Kissing Billy O’Reilly, Roasting Miss Piggy, qu’il s’agissait « d’une des périodes les plus ennuyeuses de (sa) vie ». « Vous écriviez une scène et Kelley la réécrivait complètement. Ou alors il la faisait sauter et vous n’appreniez rien. Avoir un staff d’écriture pour cette série, c’était une dépense inutile ».

Kelley, insupportable soliste ? L’intéressé assure avoir évolué au fil des années. « Dans une série, il y a une période où vous écrivez beaucoup et puis une autre où vous déléguez davantage, vous assignez des idées à telle ou telle personne pour qu’elles les développent. Et si vous avez de la chance, vous trouverez des auteurs capables d’apporter des idées et de les mettre en pratique eux-mêmes ».

La vérité, c’est que ça dépend du temps, du projet et des gens. Sur Snoops par exemple, le premier flop de Kelley en 1999, ABC veut que le showrunner travaille avec Rob Thomas, futur créateur de Veronica Mars. Avant le lancement, le père d’Ally MacBeal est le premier à dire qu’il pense que quelqu’un d’autre peut produire le show (qui est une commande du network). Sauf que le courant ne passe pas du tout entre les deux hommes et que Thomas part avant même le début de la série…

Il faut en fait comprendre Kelley, accepter son envie de « porter » certains personnages plutôt que d’autres. Très souvent, le showrunner possède un porte voix dans ses séries. Pour Picket Fences, c’est Douglas Wambaugh. Pour Chicago Hope, il s’agit de Jeffrey Geiger. Pour Ally MacBeal, c’est John Cage. Pour Boston Legal, c’est Alan Shore.

The Practice, série à part dans son parcours : c’est la plus sombre, la plus récompensée et celle où tous les personnages sont quasi à égalité de traitement (à part ça, les quatre premières saisons sont géniales).

Les autres héros ont intérêt à s’accrocher pour rester : plus le temps passe et plus le scénariste devient le champion toutes catégories du dézinguage de second rôle. Lauren Davis dans Boston Public est un des personnages principaux de la saison 1 ? Avec l’arrivée de Jeri Ryan dans la distribution, qui incarne Ronnie Cooke, le scénariste se désintéresse d’elle en saison 2 avant de la dégager sans ménagement.

Au bout du compte, le plus grand ennemi de Kelley, c’est la routine. Et il faut avoir un profil très précis pour travailler avec lui. Être capable d’apporter des idées, des sujets de société susceptible de l’intéresser (et de l’inspirer, quand vous êtes acteur) mais respecter la prééminence qu’il a sur ses personnages porte-voix. « David n’est pas le genre d’hommes qui a besoin de tout écrire pour une question d’ego, expliquait Peter Roth, PDG de la Fox en 1998. C’est plus quelqu’un qui a une telle connaissance de ses personnages qu’il a peur de les laisser partir et qu’ils soient mal mis en valeur ».

Du coup, les collaborateurs qui durent sont peu nombreux. Et on les voit souvent prendre la lumière quand le big boss est parti. C’est le cas de John Tinker, qui a repris Chicago Hope derrière lui (Pour Kelley, ce projet était une commande de CBS : il n’a jamais vraiment voulu être sur cette série à plein temps, comme l’explique le livre The Man Behind Ally MacBeal, de Josh Levine). C’est la même chose pour Jason Katims (Friday Night Lights, Parenthood), qui a produit Boston Public puis The Wedding Bells avec lui. Mais d’autres scénaristes ont fait leurs premières armes à ses côtés et ont aussi aimé ça. A l’image de Lukas Reiters qui, au moment de lancer l’adaptation de The Firm sur NBC en 2012, n’a pas manqué de rendre hommage à « l’apprentissage » dont il a bénéficié sur The Practice. 

Alan Shore et Denny Crane (Boston Legal) : le plus grand duo imaginé par Kelley ? Sûrement.

Brillant et souvent surprenant, Kelley est surtout un auteur qui dure. The Practice, Ally MacBeal et Boston Public ont consacré un style et raffermi ses liens avec un public fidèle. Girls Club, The Brotherhood of Poland et The Wedding Bells se sont plantées ? Boston Legal, authentique missile anti-Bush, a résisté aux changements d’horaires continus pendant cinq ans sur ABC. Harry’s Law a été annulée l’an dernier ? C’était pourtant une des meilleures audiences de NBC (le problème, aux yeux des exécutifs de la chaîne, était l’âge avancé des téléspectateurs).

Voilà pourquoi Monday Mornings, sa nouvelle série sur TNT, et Crazy Ones, son prochain projet pour la rentrée avec Robin Williams et Sarah Michelle Gellar, méritent toujours un coup d’oeil, voire plus. Même si l’on sait que les idées du bonhomme peuvent parfois ne jamais sortir des pochettes cartonnées (Legally Mad, et un remake de Wonder Woman notamment), le fait est que quand il produit une série, il arrive toujours à capter l’air du temps au détour d’une intrigue.

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, la Kelleyvision a une place à part sur le petit écran… et ce n’est sans doute pas prêt de s’arrêter.

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