Deauville 2014 : Le choc Whiplash ! (critique)

Deauville 2014 : Le choc Whiplash ! (critique)

Note de l'auteur

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Auréolé d’une rumeur élogieuse, la sensation indé de Sundance débarque enfin à Deauville, en compétition, après un détour triomphal à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs. Le buzz est-il réellement justifié ? Réponse ici, maintenant.

afficheLauréat du Grand Prix du jury et du Prix du public au dernier Festival du cinéma indépendant de Sundance, le second long métrage de Damien Chazelle, au parfum autobiographique, a réveillé Deauville de sa torpeur et électrisé le public du C.I.D. d’un coup de baguette magique.

Co-produit par Jason Blum et sa société Blumhouse, Whiplash raconte en effet l’histoire d’Andrew, un jeune batteur qui a intégré un orchestre de jazz dans un prestigieux conservatoire de New York. Fan de Buddy Rich (un batteur connu pour sa technique, sa puissance, sa vitesse et son habileté à improviser), Andrew a pour professeur Terence Fletcher, un chef d’orchestre aux méthodes pédagogiques douteuses. Face à cet homme tyrannique, aux éclats de colère imprévisibles, le jeune musicien ressent la peur de rater une mesure, de perdre le tempo. Alors Andrew répète jusqu’à épuisement, jusqu’à se retrouver les mains en sang sur sa batterie. Les innombrables face-à-face entre la victime et le bourreau sont d’ailleurs dans le film d’une violence psychologique inouïe. Fletcher inflige souffrances et humiliations à ses élèves, avec une cruauté qui dépasse les bornes (Dr House, à côté, c’est Mère Teresa !).

Variation du rapport maître-esclave, Whiplash (« coup de fouet ») est un grand film SM. Et il faut être deux pour une relation sado-maso ! Sans atteindre la violence verbale de R. Lee Ermey, l’inoubliable sergent instructeur de Full Metal Jacket, J. K. Simmons trouve enfin ici un rôle à sa (dé)mesure. Crâne rasé, tout de noir vêtu, l’acteur est extraordinaire dans la peau de ce professeur féroce et intraitable, au langage ordurier (quelle voix !). Connu pour avoir incarné le rédacteur en chef du Daily Buggle, J. Jonah Jameson, dans la première trilogie Spider-Man, réalisée par Sam Raimi, le white supremacist de la série Oz décroche enfin un vrai premier rôle, après tant d’années à jouer les seconds couteaux, notamment dans les films des frères Coen.

Face à lui, une révélation : le jeune Miles Teller, qui lui tient la dragée haute (il interprétera prochainement Reed Richards / Mr Fantastic dans le reboot des Quatre fantastiques, signé Josh Trank, le réalisateur de Chronicle). Dès le premier plan du film, un travelling avant virtuose, Damien Chazelle annonce la couleur : son acteur, qui s’acharne sur sa batterie, là, au fond du couloir, est un vrai batteur, pas une doublure. On ne triche pas ici ! Tout est crédible. Enfin, presque : en réalité, Miles Teller n’a accompli « que » 70% des prestations du film, le reste a été doublé par son professeur.

whiplash_batterieChazelle, qui adapte ici son court métrage tourné en 2013, pratique le cinéma comme un sportif de haut niveau. La maîtrise et la précision de sa mise en scène laisse carrément bouche bée. Écrit à la perfection, l’énergique Whiplash est une bête à concours : cette œuvre bénéficie d’un montage novateur (quoique très scorsesien), de mouvements d’appareil parfaitement exécutés (ah, ce plan à 360° suivant à la volée le bras du chef d’orchestre en pleine répétition), d’une intensité de dingue et d’une puissance phénoménale (l’anthologique solo de batterie final). Coup d’essai, coup de maître ! À mes côtés, Plissken exultait, pleurant des larmes de joie et surkiffant la moindre ligne de dialogue sorti de la bouche de J. K. Simmons.

Le réalisateur, accompagné de son jeune acteur Miles Teller (mâchant du chewing-gum) sont montés sur scène pour présenter le film au public. Teller, dont c’est la première visite en Europe, semblait impressionné par la taille du grand auditorium aux 1500 places.

Quand le générique de fin s’est mis à défiler, que la salle s’est rallumée, l’équipe du film a reçu une standing ovation de plus dix minutes pour cet exploit filmique (ce qui n’arrive quasiment jamais) et la salle entière applaudissait à tout rompre. Chacun avait la sensation, ce soir, d’avoir assisté à quelque chose d’exceptionnel. Croyez-nous, aujourd’hui, à Deauville, un géant est né. Retenez bien son nom : Damien Chazelle. Le grand prix de Deauville lui est déjà acquis (on prend les paris ?). Réponse à la cérémonie du palmarès, samedi soir… Et quoi qu’il arrive à la clôture, Whiplash restera longtemps dans nos mémoires. C’est beau, c’est rare. On appelle ça du cinéma.

Film écrit et réalisé par Damien Chazelle (USA, 2014). 1h45. Avec Miles Teller, J. K. Simmons, Paul Reiser, Melissa Benoist, Austin Stowell, Jayson Blair. Sortie le 24 décembre 2014.

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