Découvrir…Daredevil (après tout le monde)

Découvrir…Daredevil (après tout le monde)

Note de l'auteur

Le titre peut prêter à sourire compte tenu de la récente diffusion de la série. L’amoureux du personnage et du comics que je suis n’a regardé la série qu’il y a seulement quelques semaines, et a quand même l’impression d’être un des derniers sur cette planète à l’avoir fait. Plus surprenant encore, après le visionnage des aventures télévisuelles du super héros de Hell’s Kitchen, j’ai surtout le sentiment d’être un des rares à les trouver d’une grande médiocrité.

Voila un paradoxe réjouissant. Netflix est la dernière expression d’une nouvelle manière de regarder les séries en se débarrassant de ce que beaucoup considèrent comme une contrainte (à savoir l’obligation d’être devant son écran à une heure précise¹) et pourtant le 10 avril, beaucoup de mes camarades et connaissances regardèrent le même programme au même moment. Plus ça change et plus c’est la même chose pourrait-t-on dire. Et moi de mon côté,  je préférais me perdre avec délectation dans la ville de Dillon et dans les aventures du coach Taylor et de ses joueurs². Mais voila t’y pas qu’une erreur de conditionnement d’un coffret dvd m’a stoppé dans le visionnage de Friday Night Lights. Avoir deux fois le même dvd dans le même coffret, je vous jure ce n’est pas humain. Et donc le temps de recevoir la galette nécessaire à mon plaisir, j’ai décidé de me plonger dans Daredevil, série que j’envisageais de toute manière de regarder très rapidement compte tenu de mon amour pour le personnage et la bande dessinée, du projet proposé et d’un casting alléchant.

 

Ce que je pensais trouver

 

Un mariage réussi : Sur le papier, le projet d’établir un pôle « urbain » de l’univers Marvel à la télévision via des séries centrées sur des personnages d’une ampleur moindre qu’un dieu du tonnerre ou un play-boy en armure, a de quoi intéresser. L’extension de l’univers cinématographique Marvel sur le petit écran a de quoi être réjouissant tant les spécificités de ce format peuvent, a priori, retranscrire idéalement le caractère feuilletonnesque de certaines séries. Bien que les comics et les séries télévisées soient deux médias ayant des grandes différences en ce qui concerne l’écriture et la grammaire inhérente à chacun des deux supports, ils partagent beaucoup de similarités quant à leurs structures narratives basées sur le feuilleton et le rendez-vous pris avec le lecteur et le spectateur.

 

635608174263291950-XXX-MARVELS-DAREDEVIL-TV-jy-4669-Une bonne adaptation : Les premières images et bande annonces auguraient du meilleur. On sentait une influence certaine des histoires de Frank Miller et notamment de sa minisérie Daredevil – The Man Without Fear (rééditée ce mois-ci chez Panini dans Daredevil par Frank Miller – Tome 3) qui est une très bonne base quant à l’origine du personnage permettant alors de construire une intrigue solide à partir de celle-ci. Et puis, il y a Vincent D’Onofrio ! Sa présence seule est une des raisons pour laquelle j’allais regarder la série. Après avoir incarné Bobby Goren dans Law & Order : Criminal Intent le voilà qui devient le Caïd. Dans le genre choix idéal ça se posait là, et les premières photos de la production laissaient espérer le meilleur quant à une incarnation parfaite de l’empereur de la pègre de New York. Fort de ces atouts, la série m’apparaissait donc comme une belle proposition et cela malgré certaines appréhensions engendrées par les déconvenues cinématographiques de mes super-slips d’amour. J’étais, malheureusement, bien loin de la cruelle réalité et pourtant cela commençait plutôt pas mal.

 

Daredevil c’est un peu comme un appart retapé à la va-vite avec un coup de peinture là où il faut, et deux ou trois réparations afin de cacher la misère. Visuellement, la série arrive à jouer habilement de son budget et varie suffisamment ses décors minimalistes pour donner l’illusion d’un vaste New York, alors qu’on se retrouve avec très peu de scènes en extérieur et un empilement incroyable de scènes entre quatre murs d’une usine, dans deux bureaux et un appartement. La lumière est bien utilisée également bien qu’on se lasse vite du jaune pisseux. Toutefois, cela fait partie de ces effets malicieux qui donnent de l’ambition à une série qui n’en a que peu les moyens.

 

Charlie-Cox-Daredevil-600x340La série sait user de plusieurs ficelles pour conquérir un vaste public allant du sériephile exigeant au spectateur lambda, en passant par l’amateur de comics. Je pense avant tout à cette approche déjà utilisée par Christopher Nolan pour sa trilogie Batman (qu’on définit un peu trop grossièrement de « réaliste ») et à ce choix de commencer la série par une origin story permettant à quiconque de ne pas se sentir largué face à un univers super héroïque, du moins qui tente de l’être. Daredevil (du moins sa première saison pour le moment) fonctionne car elle choisit de cibler en priorité un public qui n’est pas familiarisé avec les super héros au sein du comics en tant que support narratif. Un public qui ne connaît pas ou peu l’univers sur papier et qui apprécie une certaine vision décalée telle que la trilogie Batman de Nolan, ou Watchmen de Zack Snyder. Je le dis comme un simple constat et sans mépris ou jugement de valeur. Par-delà le cercle d’amateurs de super héros et de séries, Daredevil touche également un autre public. Force est de constater qu’il semble que cela marche.

 

Après visionnage de la série, je comprends donc pourquoi la série plaise autant… et je comprends surtout pourquoi je la trouve médiocre pour ne pas dire mauvaise.

 

Ce qu’on avait oublié de me dire

 

Toute la série est une origin story. Pas juste quelques épisodes et puis let’s go pour les voltiges du diable rouge sur les immeubles de la grosse pomme. Non les treize épisodes ! Si je comprends cette approche et ce choix à titre d’observateur, je ne peux pas dire que je les apprécie à titre individuel et, surtout, qu’ils m’intéressent. Je me fiche d’avoir treize (treize !) épisodes qui me racontent comment Matt Murdock est devenu Daredevil. Oui je m’en fiche, ce qui m’intéresse c’est Daredevil. C’est autrement plus passionnant d’avoir des histoires qui racontent comment Daredevil combat le Caïd et d’autres menaces, que de savoir comment il décide de porter le masque. Si vous avez un doute, plus de six cent numéros de la série vous montreront que c’est le cas.

 

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Cette approche est d’autant plus contre-productive car si elle peut fonctionner dans un long-métrage de deux heures et demie (et encore, si on va au ciné pour voir les aventures de Spider-man ce n’est pas pour le voir voltiger entre les immeubles à 5 minutes de la fin du film), la voir appliquée sur treize heures me semble totalement exagéré. En outre, je me demande encore pourquoi Matt Murdock veut porter le masque (ou même être avocat) et pourquoi Fisk est considéré comme une menace. Il y a un refus d’aller au plus simple qui me rend perplexe. Je n’ai pourtant rien contre cette approche, il y a des auteurs qui ont raconté en détail les origines du personnage (encore une fois je pense bien sûr à Man Without Fear de Frank Miller et John Romita Jr) mais ceux-ci l’ont fait dans un cadre narratif et temporel tellement différent, que la comparaison ne sera pas à l’honneur de la série (pour rappel : treize épisodes !). Si le choix de raconter l’apprentissage du héros pouvait fonctionner il y a encore une dizaine d’années quand nous étions dans une phase d’apprentissage du genre au cinéma, cela n’a plus vraiment lieu d’être et cette approche s’apparente aujourd’hui plus à de la facilité scénaristique bien pratique qu’à un choix réfléchi. Si tel était le cas, je ne peux pas croire qu’on puisse trouver ce qu’on a vu à l’écran plus intéressant que les aventures d’un vrai super héros/avocat voltigeant dans les rues de New York, pour stopper les agissements d’un véritable empire de la pègre détenu par une sorte de Minotaure monstrueux et puissant.

 

grid-cell-5738-1428950950-2 Des personnages secondaires bien écrits mais des personnages principaux maltraités. Personnage faire valoir et peu développé durant des années dans les comics en dehors des épisodes écrits par Frank Miller et ceux, actuels, de Mark Waid, Foggy Nelson est pas mal. Sa nouvelle itération (ainsi que celles de Leland et Ben Urich) font partie des bonnes surprises. Il n’en est pas de même avec Matt Murdock et Wilson Fisk. Les deux piliers de la série souffrent d’une caractérisation traitée par-dessus la jambe soit dans l’idée (le vilain papa pas gentil de Wilson fondement du personnage) soit dans l’exécution (ces multiples épisodes basés sur des flashbacks répétitifs et ennuyeux). Si ces choix d’adaptation semblent raccord avec le projet de la série, ils n’en restent pas moins hallucinants quant à leurs vacuités et finalités. A bien y regarder, Daredevil nous raconte la vendetta d’un homme dont on se demande encore pourquoi il fait cela, tentant de combattre un autre dont ne sait pas vraiment ce qu’il fait de mal, et comment il conserve un statut si important au sein d’une organisation qui pourrait très bien tourner sans lui.

 

grid-cell-5738-1428950950-5Si Wilson Fisk arrive à nous tenir en haleine grâce à la prestation d’un D’Onofrio souvent sur le point de tomber dans le ridicule, son personnage apparaît au fil des épisodes comme totalement incapable et inoffensif. La scène de sa capture (censée tout de même être le sommet de l’apprentissage du héros qui doit alors faire face à son terrible adversaire) ne fait que couvrir de ridicule un personnage qui n’en demande pas tant, et dont la réputation n’est jamais vraiment justifiée. Si on devait trouver un équivalent cinématographique, cette scène me ferait toute de suite penser à la fin de La Revanche des Sith et le piteux « nooooooo » de Darth Vader. Ou comment décrédibiliser un personnage qui a déjà du mal à imposer sa puissance et à justifier sa réputation si ce n’est lors du quatrième et du cinquième épisode de la série, représentant avec le recul le sommet créatif de celle-ci. Quant à Matt Murdock, malgré la pertinence de l’évolution physique du personnage et de son alter ego, il souffre lui aussi d’une écriture qui se perd en digression. Les multiples flash-backs et autres discussions avec le prêtre pour savoir si c’est bien de faire le bien en faisant mal aux gens pas bien, ne font qu’obscurcir un personnage dont les motivations sont pourtant d’une limpidité exemplaire dans le comics. Ici, on cherche encore à comprendre pourquoi Matt est devenu avocat, pourquoi il est devenu justicier et comment ses pouvoirs fonctionnent. Bien que les passages obligés soient présents (la mort du père de Matt, l’apprentissage avec Stick), la série manque de clarté quant aux motivations primaires (voire primales) d’un héros dont on peine, de plus, à admettre les capacités exceptionnelles, la supériorité sur ses adversaires et le cheminement vers le statut de super héros au fil des épisodes. Ceci est d’autant plus rageant qu’il y a ici et là quelques éclairs de lucidité de la part des scénaristes qui nous offrent alors des scènes où l’incroyable transparaît enfin.

 

(Rappel : 13 heures de show pour nous montrer Daredevil)

(Rappel : La série s’appelle Daredevil)

 

Une série qui fait mal au petit cœur du fan. Vous avez compris que je n’ai jamais vu Daredevil, Matt Murdock ou le Caïd à l’écran, mais des espèces d’ersatz qui tentent péniblement de donner le change. Mais je reconnais tout à fait que c’est là un jugement basé sur une opinion tranchée concernant les choix narratifs et la vision des personnages. Pour être clair, je prends ici le costume de l’amateur de l’œuvre et du genre qui a certes les idées larges, mais faut pas non plus pousser mémé dans les orties. On rentre là dans le débat classique du respect vis-à-vis de l’œuvre mère et de l’intérêt de la « trahison ». Je ne vais pas m’y aventurer plus. Si je pense qu’il y a des fondamentaux et un cadre à respecter, c’est surtout une question de cas par cas, de rapport personnel vis-à-vis de l’œuvre et, surtout, de résultat à l’écran. Et c’est justement sur ce dernier point que la série se condamne.

 

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Une série ennuyeuse. Les trahisons se pardonnent face à la qualité et c’est là mon plus gros reproche vis-à-vis de la série. Car si j’admets tout à fait que ce j’ai écrit plus haut, soit une opinion très personnelle basée sur mon amour de la BD, il y a un point sur lequel je ne comprends pas que la série soit si peu critiquée. La série est chiante ! Mortellement ennuyeuse ! Il faut sacrément ne pas avoir honte pour pondre des épisodes aussi mal rythmés, aussi mal fichus, aussi chiants où il ne se passe quasiment rien. Treize épisodes d’une heure chacun dont les trois-quarts atteignent des sommets de vide abyssal, de scènes de dialogues à rallonges qui ne font que répéter et répéter les mêmes choses. Il y a un véritable déséquilibre narratif qui plombe la série. Mauvaise gestion des arcs narratifs internes aux épisodes (quand ils sont présents), absence d’identité claire pour certains, abus de la technique des flash-backs etc., etc.. D’un point de vue narratif, la série est une horreur de moins en moins pardonnable au fil des épisodes et surtout quand elle offre le meilleur d’elle-même au cinquième épisode. Un climax fort qui clôture le parcours du Caïd tel qu’on espérait le voir tout du long de la série. Autant dire que la suite n’est qu’une succession de déceptions.

 

J’aurais pardonné beaucoup à la série si celle-ci avait su offrir le minimum. Une écriture rigoureuse de chaque épisode leur conférant une identité propre à renforcer la qualité globale du show. Est-ce trop demander ? Daredevil tombe dans les travers d’un certain nombre de séries actuelles qui n’arrivent pas à comprendre qu’une saison n’est pas une entité en soi mais la somme de plusieurs épisodes. Si je me suis gaussé à foison du ridicule d’un dernier épisode lamentable dans l’apparition de ce qui doit être le sommet épique du héros, ce n’est au final pas le pire. La série avait déjà utilisé toutes ses cartouches bien avant. Le seul espoir que j’ai dorénavant est qu’avec cette stupide origin story derrière nous, et le changement de showrunnerDaredevil va vraiment raconter les aventures du héros dont elle porte le nom. Cela m’apparaissait comme le strict minimum à avoir quand j’ai commencé à regarder la série pourtant.

 

 

 

Mais sinon mon collègue Martien, Pierre-Alexandre Chouraqui, a bien aimé la série et il vous en explique les raisons ici

 

¹ Ainsi que l’impossibilité de ne pas pouvoir combler immédiatement son besoin de connaître la suite mais c’est un autre aspect dont le changement aura peut-être beaucoup d’impact à long terme sur la narration de la fiction télé.

 

² Je vous aurais d’ailleurs écrit avec joie un Découvrir…Friday Night Lights (après tout le monde) mais Stéphane Chereau l’ayant déjà fait et d’une belle manière, je vous invite à aller le lire ou le relire.

 

 

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