Découvrir Eli Stone Après Tout Le Monde

Découvrir Eli Stone Après Tout Le Monde

Il y a les grands classiques que l’on tarde à découvrir, faute de temps ou un peu étouffé par l’ampleur du phénomène. Et il y a les séries confidentielles qui sont passées inaperçues, ont disparu des radars et qui émergent un peu par hasard au détour d’une filmographie. C’est le cas d’Eli Stone, série diffusée sur ABC et qui n’a duré que deux petites saisons. Amandine l’a découverte après tout le monde…

Avertissement : il faut lire « ilaye » comme « pain à l’ail » et pas comme « Elie Semoun ». Merci de votre attention.

Ce qu’on m’en avait dit et ce que je pensais trouver

Eli-Stone-Saison-2-down-films.net_Alors que la saison 5 d’Elementary m’a laissée sur ma faim, c’est au détour d’une recherche sur la carrière de Jonny Lee Miller que je suis tombée sur cette information : avant d’incarner Sherlock Holmes, Miller a été à la tête d’une autre série, Eli Stone. De cette série dont j’ignorais jusqu’ici l’existence, quelques critiques bien informés (dont le maître de ces lieux, Guillaume Nicolas) m’ont dit qu’elle était « une chouette série atypique hyper touchante ». Il ne me restait plus qu’à tester…

Eli Stone est une série ABC de 2008 créée par Greg Berlanti et Marc Guggenheim, devenus depuis maîtres d’œuvre des séries DC pour la CW. À la réalisation, on ne retrouve que des vieux routards des séries de David E. Kelley, Sorkin et autres solides productions de network. Annulée au bout de deux saisons de 13 épisodes chacune (avec une fin ouverte mais pas en cliffhanger), Eli Stone met en scène un avocat d’affaires qui mène sa vie en automate jusqu’au jour où il voit George Michael pousser la chansonnette debout sur la table de basse de son salon. Les visions vont devenir récurrentes et bouleverser sa vie, ainsi que celle de ses proches, notamment sa fiancée Taylor et son patron de père. Au casting, on retrouve donc Jonny Lee Miller mais aussi Victor Graber (Alias), Loretta Devine (Grey’s Anatomy), Jason George (Grey’s Anatomy), Matt Letscher (Flash), Sam Jaeger (Parenthood), Julie Gonzalo (Veronica Mars, Dallas), entre autres. La série s’est également offert des guest stars notables : George Michael donc mais aussi Sigourney Weaver, Richard Schiff, Laura Benanti, Katey Sagal, Taraji P. Henson et surtout Katie Holmes dans un épisode très réussi (elle aurait dû revenir en regular guest en saison 3…).

On m’avait dit que la série ressemblait à Ally McBeal (que je n’aime pas du tout…) et partout ailleurs, elle semblait classée entre Dead Like Me, Joan of Arcadia, Wonderfalls, voire Pushing Daisies. Autrement dit : des séries un peu surréalistes qui interrogent, religieusement ou non, le destin et le sens à donner à la vie.

Ce que j’ai découvert

elistone109En réalité, si Eli Stone devait ressembler à une autre série, ce serait un mélange entre Wonderfalls et The Good Wife. En effet, les visions d’Eli le guident (plus ou moins bien selon l’interprétation qu’il parvient à en tirer…) dans les affaires qu’il défend. Car Eli Stone est une véritable série judiciaire, chaque épisode tournant autour d’un ou plusieurs conflits/procès, chaque saison évoluant au rythme des péripéties du cabinet. Même si, contrairement à Law & Order, les intrigues sont d’abord au service du cheminement personnel d’Eli et de ses proches, tous les codes du genre sont respectés et la série est clairement d’obédience démocrate.

Lorsqu’une série a pour titre le nom d’un prophète et met en scène un homme recevant des visions « d’en haut » (même si c’est accompagné de symptômes médicalement observables), on est en droit de craindre une série missionnaire comme les États-Unis en ont le secret. Il n’en est rien : Eli Stone n’est pas un Sept à la maison, ou plutôt au palais de justice. La présence de George Michael est d’ailleurs un bon indice de son refus de la bigoterie. L’équilibre est précaire et pourtant toujours maintenu grâce à quelques éléments : un effort de syncrétisme (mélange des religions) avec le personnage de Frank Chen qui guide Eli (oui, c’est un acupuncteur chinois, c’est cliché mais n’ayez crainte : la série en a bien conscience et en joue), Eli lui-même ne manifeste aucune dévotion à aucune religion et la série est très avare en symboles religieux. À peine voit-on une fois un personnage se rendre à l’église mais c’est dans le cadre d’une intrigue judiciaire. Si Eli Stone avait une religion, ce serait le déisme (mais avec des prophéties…) : l’existence d’un Dieu, ou plutôt d’une force supérieure qui guide, est clairement affirmée mais elle ne s’incarne dans aucune religion. Dans la pratique, la série pose d’ailleurs plus souvent la question du don comme le ferait une histoire de super-héros : l’acceptation des responsabilités qu’il implique, la solitude et le sacrifice qu’il entraîne. Quant aux visions d’Eli elles-mêmes, elles s’apparentent en général à des hallucinations ou des séquences surréalistes (numéros musicaux, séquences oniriques) et jamais à des apparitions divines façon Bernadette Soubirous. Si la série échappe intelligemment au prêchi-prêcha, c’est également parce que Eli n’essaye jamais de convertir son entourage, il ne leur fait pas la morale. En revanche, à son contact, certains de ses proches évoluent positivement. Comme si la série tenait à montrer que le bien entraîne le bien.

10Heartbeat1Avant son épiphanie, Eli menait une vie d’avocat toute tracée, ne faisant pas le mal à dessein mais évoluant dans cette zone morale grise consistant à aider des clients fortunés à gagner plus d’argent encore en toute légalité. C’est sans doute à ce niveau-là qu’on pourrait reprocher à la série d’être un peu caricaturale par moment, entre les gentils avocats adeptes du pro bono et les méchants avocats qui ne pensent qu’à leur porte-monnaie. Pourtant, le fait qu’Eli soit forcé par ses visions de s’occuper de ces cas de veuve et d’orphelin aide paradoxalement à rendre ses croisades plus crédibles. De plus, un certain nombre de ces affaires posent aussi des dilemmes moraux intéressants et bien exploités. La série brille en effet par ses thèmes progressistes, que ce soit dans le traitement des personnages (notamment celui de Taylor en saison 2) ou dans le choix des procès. (On oubliera cependant le cas présenté dans le pilote et qui a créé la polémique à sa diffusion…) On retrouve ainsi pêle-mêle : un jeune avocat noir accusant un vieil avocat réputé noir lui aussi de l’avoir discriminé à l’embauche, un révérend transgenre victime d’un licenciement abusif, une adolescente qui s’est rebellée contre le programme d’abstinence sexuelle de son lycée ou encore un homme défendant son droit à refuser une chimiothérapie car il souhaite aller vers la mort selon ses propres termes. Quant aux cas moins intéressants éthiquement (quoique…), ils servent à mettre en lumière les dilemmes intimes ou les prises de conscience personnelles des personnages, souvent entre Eli et son père décédé avec qui il essaie de se réconcilier par-delà la mort (c’est l’une des plus belles thématiques de la série).

Ce que j’en ai pensé

c8e6b041478e803e8eded49838d8b747En définitive, Eli Stone est une série très constante en qualité mais qui ne stagne pas pour autant. D’épisode en épisode, les personnages avancent dans leurs cheminements respectifs, les intrigues se déploient avec fluidité et les épisodes parviennent bien à ne pas se répéter malgré l’effet formula show que laissait craindre le concept (Eli a une vision d’un cas, Eli défend le cas). D’une saison à l’autre, la série évolue beaucoup tant dans la structure narrative que dans l’esthétique qui s’assagit. Alors qu’en saison 1 les visions d’Eli assumaient leur onirisme et étaient porteuses d’enjeux émotionnels pour le personnage, on pourra regretter que la saison 2 s’éloigne peu à peu de ce surréalisme, tendant à réduire les visions à de simples indices servant à remporter un procès. Mais cela s’explique par le déploiement de l’écriture de tous les personnages qui gravitent autour d’Eli, ce qui entraîne un changement d’axe de la série. En saison 1, Eli était de toutes les scènes ou presque, portant la série avec aisance, mais la saison suivante a élargi le spectre laissant de l’espace pour que se développent plus largement les personnages de Jordan, Taylor, Matt et Maggie dont les intrigues ne tournent plus toutes autour d’Eli. On aurait pu craindre une perte d’identité de la série mais en réalité ça n’a fait que consolider l’atmosphère unique qui fait sa force.

De mon point de vue, l’un des gros points forts de la série est son impeccable casting sur lequel les scénaristes s’appuient de plus en plus, faisant des relations entre les personnages le cœur de la série. Tout en incarnant au départ des types, ils échappent assez bien aux stéréotypes. Cela est particulièrement visible dans le cas de Taylor dont la caractérisation gagne en profondeur alors qu’on aurait pu craindre au début un énième cliché de très belle avocate superficielle et sans merci. Même l’idéaliste Maggie gagne en consistance. Les personnages principaux (pas vraiment les secondaires cependant) sont tridimensionnels et terriblement attachants. La série multiplie les relations, dans des configurations variées et souvent riches : les duos père/enfant (Jordan/Taylor mais aussi symboliquement Jordan/Eli), les amitiés tendres mais un peu houleuses (Eli/Pattie, Eli/Maggie, Taylor/Matt) etc. Mais le cœur de la série est la relation entre Eli et son frère, Nate. L’alchimie entre Jonny Lee Miller et Matt Letscher fonctionne vraiment bien et leurs scènes constituent souvent des moments forts des épisodes. Il n’est pas si courant qu’une relation fraternelle soit aussi justement et tendrement décrite.

x240-CtQVous l’aurez sans doute compris, Eli Stone a été un véritable coup de cœur pour moi. Elle n’est pas parfaite bien sûr et d’aucuns la trouveront peut-être juste sympathique ou même agaçante avec son mélange de surréalisme à la sauce prophétique et de sous-The Good Wife. Pourtant, Eli Stone est plus subtile qu’il n’y paraît, respectueuse de ses personnages et de ses spectateurs, extrêmement attachante. Le personnage principal habite chacune des scènes, les émotions à fleur de peau, si bien qu’on peine à reconnaître qu’il s’agit là du même acteur à qui on doit le Sherlock distant et introverti d’Elementary. La différence est saisissante.
Eli Stone fait partie de ces séries émotionnellement intelligentes qui laissent une trace durable dans la mémoire du sériephile. Elle a beau évoquer des croyances sur le destin que je ne partage pas du tout, elle n’en reste pas moins touchante et inspirante. Mon expérience avec Eli Stone pourrait peut-être être résumée par une de ses répliques : « I don’t believe you Eli, but I believe in you. »

Amandine SRS
(@amdsrs)

Eli Stone
Série créée par Greg Berlanti et Marc Guggenheim
Avec Jonny Lee Miller, Natasha Henstridge, Victor Graber, Loretta Devine, Jason George, Matt Letscher, Sam Jaeger, Julie Gonzalo

 

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