Découvrir… Friday Night Lights (après tout le monde) par Stéphane Chéreau

Découvrir… Friday Night Lights (après tout le monde) par Stéphane Chéreau

Ce mois-ci, le Daily Mars accueille en rédacteur invité Stéphane Chéreau de Serial Critics. Si vous ne le connaissez pas (bouuuuuh…(1)), lisez ce qu’il a à dire de lui : « Ça a démarré en 1994 avec Code Quantum, Friends, Urgences et X-Files. Et depuis ça ne s’est plus arrêté. J’essaye de passer du statut de sériphage boulimique à celui de sériphile plus gourmet. Je blogue sur Serial Critics et sur LePlus. Mais à coté de ça, j’ai un vrai métier : je développe des séries animées pour les petits, histoire de les rendre addicts le plus tôt possible. ».

Loin de l’actualité séries, Stéphane nous propose de nous replonger dans certains classiques à côté desquels il était passé pendant leur diffusion. Preuve, s’il en fallait une, que le sériephile peut vivre autrement que dans l’instant. Un dossier hebdomadaire qui commence cette semaine avec… Friday Night Lights.

FNL-Cast-friday-night-lights-5725956-2000-1629On a beau être fan de séries, il est difficile de tout voir. Et parfois, on passe à côté de certains bijoux devenus véritablement cultes pour la communauté des sériphiles. Alors pour ne pas mourir idiot et pour garder un minimum de crédibilité aux yeux du monde, on se doit de rattraper ses lacunes. Et des séries, j’en ai rattrapé plus d’une. Et pas des moindres. A commencer par Friday Night Lights, la série pour ados qui n’en est pas une.

Ce que je pensais y trouver

Du foot américain, bien sûr. Et c’est même ça qui m’avait freiné au début. J’ai déjà du mal avec le football traditionnel mais alors là, ce n’était à priori pas mon truc du tout. Et bien j’avais tort. Que l’on connaisse ou pas les règles de ce sport n’a aucune importance pour la bonne compréhension de la série. Finalement, le foot n’est qu’un prétexte pour raconter des personnages. Cela dit, comme je suis un monomaniaque qui refuse de ne pas comprendre la moindre réplique, je me suis penché sur les règles. Et bien c’est passionnant. 1er préjugé, 1ère erreur.

Des adolescents clichés. Les visuels de promotion de la série montraient un énième groupe d’adolescents dans des rôles immédiatement identifiables comme étant de gros clichés de la culture américaine : les joueurs de foot portés aux nues dans leurs armures improbables, accompagnés des incontournables cheerleaders en mini-jupe. Il y avait aussi quelques personnages en « civil » sur ces photos : sans doute les rôles des indispensables losers du lycée, les geeks au grand cœur. Et bien là encore, erreur. Je ne révèlerai pas grand-chose en racontant que le populaire quaterback se retrouve paralysé dès le pilote, redistribuant instantanément les cartes des rôles qu’on croyait préétablis.

Du soap. Après tout, de l’extérieur, ça ressemblait quand même vachement à un nouveau Dawson, The OC ou Les Frères Scott. Et si j’ai pu regarder (et aimer) ces séries en leur temps, je me trouvais un peu âgé pour retomber dans ces romances adolescentes. Erreur (et de trois). Jamais une série n’a parlé des teenagers avec autant de maturité et de justesse (à part peut-être Skins UK qui dépeint des personnages plus jeunes), et avec eux, les adultes qui les accompagnent jour après jour.

friday-night-lights_lKyle Chandler : plaisir coupable du samedi après-midi sur M6, Demain à la Une n’était pas foncièrement une bonne série mais n’était pas non plus une catastrophe industrielle. C’était surtout l’unique série où j’avais pu découvrir ce comédien que je trouvais sympathique sans être incontournable. Alors, ici, semi-erreur : j’ai bien retrouvé Kyle Chandler, mais il devient absolument incontournable, avec le rôle du coach Taylor moins sympathique que le gentillet Gary Hobson de Demain à la Une mais ô combien plus charismatique.

Quatre préjugés totalement faux en somme. Là où j’attendais un soap débile sur des teenagers américains qui pratiquent un sport que je n’apprécie pas, menés par un coach un brin simplet, j’ai en fait découvert une des séries les plus fines et les plus originales de ces dernières années. Mais il faut dire qu’on avait oublié de me donner quelques éléments clés vitaux.

Ce qu’on avait oublié de me dire

Le Texas : qui dit jeunes lycéens américains dit forcément Los Angeles, non ? Si on en croit l’image d’Epinal imposée par Beverly Hills, on s’imagine forcément que les séries d’adolescents se déroulent à L.A. Ou au moins sur une grande ville des côtes américaines. Avant de lancer le pilote, j’ignorais totalement que Friday Night Lights se déroulait dans une petite ville fictive qui se trouve être le fin fond d’un Texas bien paumé. Et si j’avais su, j’aurais peut-être venu plus tôt ! C’est LE coup de génie de la série : parler de l’Amérique profonde, très profonde. Celle qu’on ne voit jamais (ou du moins qu’on ne voyait jamais, la tendance semble s’inverser avec des séries comme True Blood, Rectify ou True Detective). Une classe moyenne très modeste constituée en majorité de rednecks républicains qui ne sortiront probablement jamais de leur coin perdu. Mais attention, la série n’est absolument pas condescendante envers ses personnages : même si elle nous montre à voir des profils parfois limités intellectuellement ou financièrement, elle aime et respecte ces populations humbles et est bien décidée à nous faire adopter leur mode de vie et leurs habitudes. Au-delà de leur accent à couper au couteau, les mœurs et coutumes de ses populations m’étaient finalement assez inconnues. J’ai adoré que Friday Night Lights me fasse découvrir cette Amérique de W. Bush avec un filtre pour une fois positif.

La réalisation à trois caméras. Ça n’a l’air de rien dit comme ça, mais ça change tout. Au lieu de tourner les épisodes de la série avec un seul appareil, comme c’est le cas d’habitude, FNL s’en paye trois, qui tournent en même temps. Les scènes sont jouées dans leur intégralité. Charge aux cadreurs de réussir à suivre les comédiens et de les chopper au bon moment. Au final, on obtient un style très réaliste, proche du documentaire. Rarement les comédiens ont été aussi naturels que dans cette série. On sent même un peu d’impro derrière tout ça. Du coup, l’immersion dans l’univers texan est encore plus immédiate et efficace. Surtout qu’il faut ajouter à cette réalisation particulière des décors totalement naturels et authentiques.

Matt Saracen : Comme je le disais plus haut, le quaterback populaire du lycée est rapidement évincé de l’équipe pour cause de paraplégie. C’est donc un petit jeune discret qui se retrouve à ce poste hautement stratégique : Matt Saracen. Et là, on aurait pu craindre une trajectoire clichée du personnage : celle de l’outsider qui devient le prom king du lycée. Mais non, rien de tout ça. Matt est et restera un garçon introverti, timide, beaucoup trop gentil, légèrement phagocyté par son entourage. Bien sûr, il évoluera au fil des saisons, mais les scénaristes ne renieront jamais l’essence même de ce personnage, assez inédit à la télévision. Il faut rendre hommage à Zach Gilford dont la justesse de l’interprétation tout en retenue fait de ce personnage un must-see absolu.

Connie Britton : Autre découverte majeur de ce casting. Alors que j’attendais de Kyle Chandler qu’il attire tous les projecteurs à lui, voilà que les producteurs lui ont dégoté une comédienne à la hauteur. Je l’avais déjà vue dans des rôles secondaires (The West Wing, 24), mais c’est dans FNL qu’elle crève littéralement l’écran. Je dois pourtant avouer que sur le papier, son rôle est moins intéressant que celui de son mari. Toujours gentille avec tout le monde, raisonnable, parfaite, Tami Taylor pourrait paraitre lisse voire même agacer légèrement. Mais l’interprétation subtile de la comédienne et l’alchimie évidente qu’elle entretient avec Kyle Chandler ont provoqué chez moi un coup de cœur incontournable.

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Ce que j’ai pensé de la série, saison après saison (spoilers)

Saison 1 : mise en place très efficace d’un univers inédit à la télévision. La dimension quasi anthropologique de cette série me fascine. Je découvre à quel point certaines traditions culturelles sont ancrées dans la culture américaine : le foot omniprésent au lycée comme dans la ville, le rodéo, les compétitions de cheerleading, le Powderpuff (tradition un brin sexiste consistant à faire jouer au foot des filles qui n’y connaissent rien). La vie texane me captive.

Globalement les premiers personnages qui me tapent dans l’œil seront ceux qui me plairont tout au long de la série : Matt, Tami et Eric, bien sûr, Landry et Tyra que j’aime pour représenter ceux qui veulent fuir cette ville et ce football tellement envahissant mais aussi Billy (si, si), Corrina Williams. Certains personnages, Jason en tête de file, Julie, pas loin derrière, m’agacent aussi déjà. Et ça ne changera pas de la série.

Enfin, autre constat de cette première saison, elle est d’une richesse incroyable. Les choses avancent vite (le trio Jason-Lyla-Tim, le couple Matt-Julie…) et c’est tant mieux ; les problématiques abordées, graves pour certaines, sont légion à tel point que je me demande ce qu’ils nous trouveront pour la suite.

lg__FNL_2009_5Saison 2 : de loin la pire saison de la série. On frise même le shark jumping dans le season premiere avec la storyline totalement absurde de Tyra et Landry en parfait décalage avec la normalité que défend la série. Ajoutons à ça le fanatisme religieux de Lyla, l’attitude ridicule de Jason au Mexique, Matt et Julie qui se tapent des majeurs… J’ai vraiment pensé interrompre le visionnage. Même le cliffhanger de la saison tombe à plat. Encore une grossesse ? Seriously ?

Heureusement quelques points de réussite : le rôle de Smash, que j’aime moyennement mais qui recentre la série sur les problématiques du football. Et l’arrivée de Santiano, personnage très secondaire et un peu cliché mais sauvé par son touchant interprète. Il permet d’aborder à nouveau ce problème du racisme encore trop présent dans ces états du Sud. Ca me perturbe toujours énormément dans les séries de voir à quel point c’est toujours une réalité aux US.

Saison 3 : Heureusement, la série reprend de belles couleurs dans cette saison. Tami qui s’oppose au sacro-saint lobby du football est une excellente idée. Le fait qu’elle échoue encore plus. L’apparition de JD est une bonne surprise même si son rapport avec son père aurait pu aller encore plus loin. Matt continue de suivre une très belle trajectoire. Enfin la mise en place de la division de Dillon est parfaitement amenée. J’ai senti une saison véritablement maitrisée par les scénaristes.

Les premiers personnages principaux s’en vont en cours de saison, comme Smash qui part bien joliment (sa mère me manquera) ou Jason, dont personnellement je me fous éperdument. A la fin de l’année, c’est au tour de Matt, Lyla et Tyra de quitter Dillon. J’avoue que je ne m’attendais pas à un tel écrémage mais c’est tout à l’honneur de cette série lycéenne que de ne pas suivre indéfiniment ses personnages vieillissants.

La place du père dans cette série est une problématique qui me marque de plus en plus : Smash, Tyra et Tim n’en ont pas, celui de Matt est démissionnaire. Buddy Garrity n’assure pas des masses. Et même Eric Taylor parait un peu déphasé et réac’. Heureusement Billy, toujours émouvant, promet peut-être de remonter le niveau, étonnament.

Saison 4 : on prend les mêmes et on recom… ah bah non. Redistribution totale des cartes. Nouveaux persos (Luke est mon préféré depuis sa scène d’intro face à Tami sous la pluie), nouveau lycée, nouvelles couleurs. C’est osé et c’est très réussi. Les débuts laborieux des Lions pourraient être clichés mais ça fonctionne. Avec la saison 3, c’est sans doute ma saison préférée, hormis le personnage insupportable de Becky, son rapport ridicule à Tim et sa grossesse pénible (c’est quoi le problème des scénaristes de FNL avec les grossesses ?). Mais ça permet de voir la place prépondérante du conservatisme religieux, notamment par rapport à l’avortement.

De même, de nouveaux thèmes tentent de briser le machisme latent : Jesse est une fille qui aime le football, le coach adjoint est un homo dans le placard. Ca reste timide mais parfaitement crédible avec l’environnement de Dillon.
Zack Gilford nous offre un des plus beaux et des plus émouvants moments de la saison voire même de la série. Cela dit, même si j’aime beaucoup Matt et Tim, ils étaient temps qu’ils partent : ils finissaient par lasser, surtout Tim qui faisait un pas en avant pour trois pas en arrière depuis longtemps.

friday-night-lights-182Saison 5 : la dernière. Pas la meilleure de la série mais pas décevante pour un sou. La storyline de Vince, prédominante, aurait pu encore une fois friser le cliché mais est finalement bien tenue. Je ne le dirai jamais assez, mais Billy m’amuse et me touche. Spécialement cette année. Et Mindy, sa femme, prend elle aussi une place qui me plait bien.

Le retour des anciens est toujours agréable. Déjà la saison précédente, Lyla avait fait une jolie apparition. Là, ce sont Matt et Tyra qui viennent faire un dernier coucou sympathique. Jason aussi, mais comme d’hab’ avec lui, ça me passe au dessus.

Très très bon final. En dehors du mariage de Julie et Matt qui est un poil convenu (mais bien géré), cette fin me plait beaucoup: Billy garde son taf, Mindy est ultra touchante avec Becky (si, si) ; les Lions gagnent ; Tami a le dessus sur Eric (pour une fois) ; Tyra et Tim ne finissent pas ensemble (elle suit son chemin la petite), et Luke part faire l’armée. Crédible pour ce petit fermier. Quant à Jess’, elle atteint son rêve. Au fond, avec sa victoire et celle de Tami, FNL serait-elle ultra féministe?

Dans son ensemble, FNL n’a rien d’une série spectaculaire. On ne joue pas sur le show off ni sur le suspense. Mais au contraire, sa proximité avec ses personnages, son réalisme dans sa réalisation et ses dialogues en font une superbe série d’ambiance qui marque, longtemps après l’avoir vu. Elles sont rares les séries qui donnent cette impression d’intimité. Friday Night Lights en fait partie à coup sur. Elle me manque déjà.

(1) : Moi je disais Bou-urns (ceux qui ont compris cette référence gagnent leur poids en saindoux)

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