Découvrir… Les Soprano (après tout le monde) par Stéphane Chéreau

Découvrir… Les Soprano (après tout le monde) par Stéphane Chéreau

Ce mois-ci, le Daily Mars accueille en rédacteur invité Stéphane Chéreau de Serial Critics. Oui, oui : LE Stéphane Chéreau. Comme on aime beaucoup le name dropping chez nous mais que ça ne suffit pas toujours, petit rappel pour ceux qui ne connaissent pas le garçon (et son amour pour les séries). « Ça a démarré en 1994 avec Code Quantum, Friends, Urgences et X-Files. Et depuis ça ne s’est plus arrêté. J’essaye de passer du statut de sériephage boulimique à celui de sériephile plus gourmet. Je blogue sur Serial Critics et sur LePlus. Mais à coté de ça, j’ai un vrai métier : je développe des séries animées pour les petits, histoire de les rendre addicts le plus tôt possible. ». Loin de l’actualité séries, Stéphane nous propose de replonger dans certains classiques à côté desquels il était passé pendant leur diffusion. Après Friday Night Lights, il revient pour vous sur la mythique série de David Chase.

 

Photo HBO

Photo HBO

Après une première lacune comblée grâce au visionnage de Friday Night Lights, nouvelle séance de rattrapage avec l’un des monuments absolus de l’univers des séries : Les Soprano. Eh oui, là aussi, je suis passé à coté de ce qui, pour beaucoup, compte parmi les plus grandes œuvres sérielles jamais réalisées.

Il parait même que je n’aurais même pas dû avoir l’outrecuidance d’ouvrir un blog sur les séries tant il semble impensable de ne pas avoir vu celle qui est devenue une véritable institution. Alors, 15 ans après la diffusion du premier épisode, la série est-elle bien le chef d’œuvre dont on parle ?

Ce que je pensais y trouver
Steve Van Zandt. Photo HBO

Tony Sirico (Steve Van Zandt). Photo HBO

 

Des mafieux : c’est une évidence mais c’est quand même le premier mot qui vient en tête lorsqu’on mentionne les Soprano. Et de ce coté-là, on n’est pas déçu. Ne serait-ce qu’avec le physique des comédiens.

Là, c’est sûr, on n’a pas affaire à des enfants de chœur. En plus d’avoir trouvé d’excellents acteurs (j’aurai l’occasion d’y revenir), la série s’est dégotée des tronches. Il n’y a qu’à regarder James Gandolfini bien sûr, Tony Sirico mais aussi et surtout Steven Van Zandt. Pas croyable d’avoir une gueule qui colle autant à l’emploi. Cet ancien guitariste de Bruce Springsteen était fait pour jouer un mafieux. Le cadre de la série est donc déjà posé.

Pour tout dire, la mafia n’est pas forcément mon univers de prédilection en termes de fiction. J’ai vu et adoré la trilogie du Parrain mais c’est à peu près tout. J’appréhendais donc un peu de me plonger dans cet univers. Eh bien j’avais tort parce que Les Soprano ont été un fantastique moyen de comprendre le fonctionnement du crime organisé. Et même si tout ne se règle pas à coup de tête de cheval décapitée, on n’en est pas loin. Tout ça n’est pas toujours très joli joli.

Une psychothérapie : c’est le deuxième mot qui vient définir la série, puisque Tony Soprano entame une thérapie dans le pilote pour comprendre d’où lui viennent ses crises d’angoisse. Annoncé comme ça, le pitch de la série peut faire immédiatement penser à la comédie Mafia Blues. Mais que nenni.

Même si on peut trouver cocasse qu’un parrain ait besoin d’aller chez un psy (qui, en plus, se trouve être une femme) pour parler de ses petits problèmes, Les Soprano n’ont rien d’une comédie.

Le docteur Melfi. Photo HBO

Le docteur Jennifer Melfi (Lorraine Bracco). Photo HBO

Evidemment, on rit souvent et il existe une certaine ironie latente à voir ce gangster régler ses problèmes familiaux. Mais globalement, l’univers est rude et la thérapie est complexe. Complexe mais pas envahissante, ce dont j’avais peur. Et pour moi qui sortais tout juste du visionnage de En Analyse au moment où j’ai démarré Les Soprano, je redoutais de retomber dans des séances interminables de psychologie parfois un peu simplistes. Mais non, les choses sont parfaitement menées, avec finesse.

James Gandolfini : j’avais entendu que c’était un véritable monument. Eh bien il n’y a pas grand-chose d’autre à dire. C’est un monument. Acteur au charisme incroyable, Gandolfini incarne magistralement le personnage. Il est Tony Soprano. Il est même Les Soprano. Non, je n’exagère pas.

Jamie-Lynn Sigler : pour moi, avant d’être Meadow Soprano, elle était Jamie-Lynn Sigler, interprétant son propre rôle dans les saisons 5 et 6 d’Entourage. Et j’étais même un peu frustré de ne pas connaitre Les Soprano à l’époque puisque les garçons d’Entourage y faisaient perpétuellement référence. Alors forcément, redécouvrir l’actrice avec 10 ans de moins, ça surprend. Un peu comme regarder L’Homme qui murmurait à l’oreille de chevaux après avoir vu Match Point.

La fin (no spoil, don’t worry) : toute personne ayant vu Les Soprano finit à un moment ou à un autre par mentionner la fin. « Tu verras, fin de ouf ! Incroyable ! Parfaite ! ». C’est donc assez original d’entamer une série en ayant hâte d’en voir la fin pour pouvoir enfin participer aux discussions des fans. Et vous savez quoi ? Ça n’est pas ma fin de série préférée. Même si c’est très réussi, hein (je vais finir par me faire taper).

Carmela Soprano (Edie Falco). Photo HBO

Carmela Soprano (Edie Falco). Photo HBO

Contrairement à FNL, les a priori que j’avais sur Les Soprano étaient plus proches de la réalité. Mais j’ai aussi vite découvert des éléments jusque-là inconnus ou sous-estimés qui font l’identité de la série selon moi.

Ce qu’on avait oublié de me dire

Carmela Soprano : le novice que j’étais pensait que le premier rôle féminin de la série était la psy de Tony. Mais que nenni ! La série ne manque pas de personnages féminins fascinants (notamment Adriana que je trouve absolument bouleversante) mais la femme de Tony les surpasse toutes.

Je ne devrais peut-être pas le dire mais c’est elle mon personnage préféré de la série. Desperate Housewife avant l’heure, qui ferme les yeux sur les activités criminelles et extraconjugales de son mari pour profiter d’un niveau de vie convenable, Carmela n’a pourtant rien d’une femme soumise. C’est même l’une des rares à pouvoir tenir tête à Tony.

Naturellement, Carmela doit tout à Edie Falco. Remarquable comédienne qui a su incarner à merveilles les frustrations du personnage pendant les premières saisons avant de les laisser exploser en fin de série. Mention spéciale aux costumiers, coiffeurs et maquilleurs pour avoir affubler Edie Falco de tenues toujours à la frontière entre l’élégance et la vulgarité. Un look soigné jusqu’au bout des ongles french-manucurés.

La bouffe : Il aurait fallu me prévenir qu’il valait mieux regarder cette série le ventre plein. Qu’est-ce que ça bouffe, dans cette série ! Et forcément que des trucs qui font plaisir.

Entre les plats de pates mijotés par Carmela, l’osso bucco et les délicieux vins italiens d’Artie au Vesuvio, le pastrami de la boucherie-charcuterie Satriale et les sandwichs avalés par kilos de douze dans les bureaux du Bada Bing, on s’empiffre bien comme il faut chez les Soprano. Et on n’a pas beaucoup de mal à comprendre le surpoids de Tony, AJ, Jancie ou Bobby.

Tony Soprano (James Gandolfini). Photo HBO

Tony Soprano (James Gandolfini). Photo HBO

Ça parait anodin comme ça, mais cette omniprésence de la nourriture est centrale dans la série : elle représente l’un des rares liens concrets que ces mafieux du New Jersey entretiennent avec une Italie fantasmée dont ils se revendiquent mais qu’ils ne connaissent qu’à travers leur assiette.

La galerie de personnages : Si l’on se réfère au nombre de personnages présents dans la série, Les Soprano est une œuvre magistrale. C’est une véritable dynastie qu’on nous présente ici. Les liens qui unissent les membres très nombreux du clan DiMeo sont pour le moins compliqués.

Plusieurs fois, j’ai eu recours à Wikipédia pour être sûr de comprendre que machin était le cousin de bidule et que truc était le fils de tartempion. Mais tout ça est parfaitement maitrisé du début à la fin. Chaque personnage a sa place bien définie dans cette grande fresque. Avec ce cheptel impressionnant de personnages secondaires parfaitement écris, la série gagne en profondeur et en crédibilité.

Le violent réalisme du milieu : Moi qui m’attendais à une gentille déclinaison de Mafia Blues (j’exagère un peu), j’ai été surpris. Qu’on ne s’y trompe pas, Les Soprano sont des mafieux. Et des mafieux méchants. Ils ont beau avoir l’air sympathiques, voire rigolos, ils sont dangereux et ont recours à des méthodes barbares. Coup de génie des scénaristes d’avoir su susciter une empathie sincère pour ces pourris.

Ce que j’en ai pensé saison après saison (gros spoilers, énormes spoilers !!)
Modern Family… bien avant Modern Family ? Photo HBO

La Famiglia Soprano. Photo HBO

Saison 1 : Avec le pilote, les choses sont mises en place assez rapidement et les différentes problématiques des personnages principaux sont exposées dès le début de la saison. Curieux de voir que pour certains d’entre eux, elles ne changeront pas jusqu’à la fin de la série (sans pour autant devenir ennuyeuses).

Tony doit composer avec ses activités professionnelles et une conscience morale et paternelle qui le titille, AJ et Meadow apprennent à tirer profit d’un milieu qu’ils maîtrisent mal, Junior et Christopher, chacun à leur manière, essayent d’asseoir leur légitimité, et Carmela tente de régir tout ce petit monde à coup d’événements sociaux et de dîners gargantuesques.

Finalement, la saison 1 sera la seule à autant jouer du danger que représente la thérapie de Tony, pour lui et pour le docteur Melfi.
Je suis également surpris de découvrir que Tony n’est pas le parrain de la famille dans cette saison 1, mais la lutte que lui et Junior se livrent pour accéder au pouvoir place des pions pour le reste de la saison, voire de la série.
Comme souvent, certains persos (Livia et Christopher, pour ne pas les citer) m’agacent dès le début et ne réussiront jamais à trouver grâce à mes yeux.

A noter que l’épisode 5 de la série apporte son premier choc : Tony assassine un ennemi sous nos yeux. Alors qu’HBO hésite à diffuser cette scène, David Chase insiste et il a bien raison. Cette scène est fondamentale pour comprendre le personnage et le ton global de l’univers de la série. Après tout, on n’est pas chez les Bisounours.

Saison 2 : Saison marquée par l’arrivée de la sœur insupportable de Tony, Janice, et par la sortie de prison de Richie Aprile, frère de Jackie, l’ancien parrain mort en saison 1. A eux deux, ils viennent mettre un sacré bordel dans la vie de Tony. Et on comprend un peu mieux ses crises d’angoisses. Les deux parasites finiront pas se mettre ensemble avant que la folie de Janice ne vienne nous offrir une des meilleures scènes de la série.

Adrianna (Drea De Matteo). Photo HBO

Adrianna (Drea De Matteo). Photo HBO

Tony doit aussi gérer Big Pussy, l’un de ses plus fidèles collaborateurs qui l’a trahi en fin de saison 1 en bossant pour le FBI. Ce personnage, ma foi assez attachant, est le premier d’une longue liste de proches dont Tony devra se débarrasser avec plus ou moins de scrupules.
J’ai beaucoup aimé le voyage en Italie de Tony qui permet au spectateur de comprendre à quel point ces Italo-Américains se réclament d’une culture qu’ils ne connaissent pas. L’arrivée de Furio, un de mes personnages préférés, en est l’une des meilleures conséquences.

Christopher reste une tête à claques mais il draine avec un lui un certain nombre de personnages vraiment intéressants, parmi lesquels Adriana, qui incarne à merveille la pimbêche bien plus fine qu’il n’y paraît.

Saison 3 : je retiens deux storylines centrales pour cette troisième saison. Le retour dans le New Jersey de Ralph Cifaretto, qui tente de draguer la veuve de Jackie Aprile, l’ancien parrain.

Encore une fois, comme avec Richie, ce nouvel arrivant met des bâtons dans les roues de Tony en agressant cette fois l’une des stripteaseuses de son club. Tony, qui malgré tout, a une morale plus élevée que ses petits copains, se bat avec lui pour défendre l’honneur de son employée. Affront suprême dans le monde de la mafia. Tony l’élèvera en grade à contrecœur.

L’autre histoire majeure concerne Meadow et son aventure amoureuse avec Jackie Aprile Jr, fils de, qui ne plait pas du tout à Tony. D’autant que Jackie Jr fait de grosses conneries en voulant jouer au gros dur. La mort commanditée de celui-ci fait monter d’un cran le génie des Soprano : la vie familiale et personnelle de Tony vient plus que jamais se mêler à son business. Et ça le travaille.

Mafieux au bord de la crise de nerfs. Photo HBO

Mafieux au bord de la crise de nerfs. Photo HBO

Gros point positif de la saison : Livia meurt. Pas prévue par les scénaristes (la comédienne est décédée en pleine production), cette mort laisse un gout d’inachevé, notamment dans la thérapie de Tony mais c’est pas moi qui m’en plaindrais. Tatie Danielle n’est plus.

Saison 4 : Pas ma saison préférée, même si j’en ai adoré le final. On pourrait dire que cette saison 4 est la transition entre tout ce qui est arrivé jusqu’ici et tout ce qui se prépare pour la fin de la série.
Ralph, le caillou dans la chaussure de Tony dans la saison 3 continue de faire des siennes et menance même l’équilibre entre Tony et Johnny Sack, le parrain new-yorkais et collaborateur/ennemi des Soprano.

Non, les vrais retournements de situations qui laissent entrevoir des cataclysmes pour le futur et qui arrivent en fin de saison viennent des femmes : Adriana se retrouve prise au piège par le FBI et devient une informatrice malgré elle. Et surtout, Carmela tombe amoureuse de Furio. Idée de génie de la saison qui fait (enfin) voler en éclats le couple Soprano et qui donne à Carmela la possibilité de montrer tout la force de son caractère.

Oncle Junior (Dominic Chianese). Photo HBO

Oncle Junior (Dominic Chianese). Photo HBO

L’épisode qui oppose les deux personnages dans des engueulades rarement vues ailleurs signe le climax de la saison. Rarement une telle tension conjugale a été dépeinte à l’écran. Vive James Gandolfini, vive Edie Falco.

Saison 5 : C’est quand même bien le chaos pendant cette saison et Tony a du mal à tenir son clan en ordre. Et ce n’est pas l’arrivée de son cousin Tony Blundetto (interprété par le toujours génial Steve Buscemi), tout juste sorti de prison, qui va arranger les choses.

Au contraire, Tony B. tend les relations fragiles que Tony S. entretient avec Johnny Sack au point que Tony S. sera obligé d’éliminer lui-même son cousin. Grand drame parfaitement orchestré une fois de plus. Tony est rattrapé par les règles imposées par le milieu dans lequel il évolue et qui le dégoute, au fond. Ce sont, à mon sens, les meilleurs moments du personnage.

Adriana finit elle aussi par être victime de ces règles. Longtemps, j’ai espéré que ce personnage s’en sorte indemne mais c’était sans compter sur le rouleau compresseur impitoyable de la mafia. De toutes les morts de la série, c’est elle que je regrette le plus. Je reste choqué par la dernière apparition d’Adriana La Cerva. Et j’en voudrais toujours à Christopher pour ça. Et à Silvio aussi.

Saison 6 : C’est la saison des conclusions. D’abord Junior perd définitivement la boule et livre des scènes qui m’ont tiré des larmes : le grand doyen de la famille n’est plus que l’ombre de lui-même et Tony s’en trouve tout chamboulé. Ensuite, Christopher trouve lui aussi la mort dans des conditions plus que traumatisantes. Il est la dernière victime dans l’entourage proche de Tony. Pour moi, même si Chris me gonfle depuis le début de la série, il faut reconnaitre que cette fin est perturbante et inattendue.

SopranoD’autres y passent aussi dans cette saison et notamment le gentil Bobby, homme de main de Junior depuis le début de la série. Innocent, coupable de peu de choses (si ce n’est d’avoir épousé la vénéneuse Janice en secondes noces), le pauvre Golgoth est victime de la guerre des clans qui fait rage entre le New Jersey et New-York.

Cette guerre justement voit aussi son issue en fin de série. Tony reste le seul maître à bord et peut ainsi peu à peu reconstruire sa famille qui a explosé en saison 4. Et d’ailleurs, la scène finale ne s’y trompe pas : la série a beau avoir vu un certain nombre de personnages secondaires s’en aller, mourir, être avalé par le système gangréné de la mafia, Tony a toujours agi pour la survie de sa famille proche : Carmela, AJ et Meadow.

Quant à savoir ce qui adviendra d’eux après le générique de l’épisode final, je ne saurais trop me prononcer. N’étant pas de ceux qui anticipent ce qui arrive dans les séries, je ne suis jamais trop fan des fins ouvertes. J’aurais voulu avoir une réponse, je n’en ai pas. Tant pis, Les Soprano reste une œuvre magistrale.

C’est drôle parce qu’avant de rédiger ce billet, je n’avais jamais pris conscience à quel point cette série m’avait manqué et à quel point elle est parfaitement écrite et interprétée.

J’ai mis plus de temps à rentrer dedans que des séries comme The Wire ou Six Feet Under ; je me suis même forcé à certains moments pendant les deux premières saisons. Sans doute parce que, comme je le disais en début d’article, j’ai été moins surpris par ce que j’y ai trouvé que je n’ai pu l’être avec d’autres séries. Mais finalement j’ai bien évidemment adoré et j’en garde un souvenir très marquant. Le monde complexe et cohérent des Sopranos n’a pas fini de me hanter. Et peut-être même que j’y replongerai un jour.

Partager