Dédales de Charles Burns

Dédales de Charles Burns

Note de l'auteur

Charles Burns (Black Hole) nous revient enfin, cinq ans après la sortie du dernier tome de la trilogie Toxic. Ces passionnants Dédales brassent cinéma et névroses, “pod people” et fantasmes, dédoublements et relations humaines, vie réelle et vie rêvée. Et sèment le trouble. Évidemment.

L’histoire : Absorbé par l’image déformée que lui renvoie le grille-pain en face de lui, Brian Milner s’aperçoit qu’il est en train de dessiner un autoportait. Dans la pièce derrière lui, à des années-lumière de sa propre pensée, ses amis font la fête. L’esprit de Brian a déjà traversé l’espace pour se perdre dans un autre monde où tout est plus vivant, plus étincelant, lorsqu’une ombre se glisse derrière lui. Cette première rencontre avec Laurie marque le début d’une nouvelle histoire dont elle jouera le rôle principal.

Mon avis : On n’avait guère eu de nouvelles de Charles Burns, dont le Black Hole (publié chez Delcourt de 1998 à 2005 et sorti en intégrale en 2006), notamment, a sévèrement marqué les esprits au fer rouge de son imaginaire, depuis la sortie du 3e volet de sa trilogie Toxic, en 2014 (mis à part le recueil d’illustrations Vortex en 2016). Après le Tintin bizarro de Toxic, on attendait Burns au tournant.

Un tournant parfaitement négocié avec ces Dédales où le dessinateur américain, découvert en France dès 1985 grâce aux Humanoïdes Associés (avec la première édition d’El Borbah), explore cette interzone du cinéma où s’entremêlent “vie réelle” et “vie rêvée”.

Le résumé ci-dessus laisse penser que Dédales aurait un protagoniste en la personne de Brian, un jeune homme un peu étrange, réservé, fan de films d’horreur, dessinateur de mondes tout aussi étranges que lui. C’est un peu plus compliqué que cela. Et c’est l’un des intérêts narratifs de ce premier tome que d’entrecroiser les voix : celle de Brian, donc, et celle de Laurie elle-même. La jeune femme, de prime abord tout ce qu’il y a de plus “normal”, révèle alors sa propre bizarrerie.

Le rapport de Brian au grille-pain, loin d’être un simple artifice de mise en scène, évoque tout à la fois l’amour de David Lynch pour les zooms avant dans des orifices, et le 3” de Marc-Antoine Mathieu, qui retrace le parcours d’un photon durant 3 secondes, et tout ce que ce périple peut révéler au lecteur comme contexte et résolution :

En posant d’emblée son récit sous l’égide du point de vue, Burns nous oblige à plonger dans le reflet de Brian, qui est donc aussi notre reflet, notre image dans la fiction, expression littérale de la possession du corps de Brian par le lecteur/spectateur. Le jeune homme regarde son dessin comme un autoportrait. Dans le même mouvement, il renverse le point de vue en devenant un alien dessinant à l’autre bout du dessin, tandis qu’une fille apparaît dans son dos, qui le regarde dessiner selon le même angle à 45° que lui, tout en étant présente dans le dessin qu’il réalise et dans l’univers qu’il imagine. Vous suivez ?

Chaque élément s’infiltre et s’exfiltre de l’attention et de sa représentation dans la BD. Tout est ailleurs et ici, quelqu’un d’autre et pleinement soi. Brian impose au lecteur la sensation de son étrangeté à lui-même. Son rapport à Laurie n’est pas plus évident : « Lorsque je parviens enfin à lui répondre, ma voix sonne lointaine… étrangère. » Comme si sa voix venait de cet autre monde où il s’est momentanément (définitivement ?) perdu. Ce monde où, peut-être, se trouve le vrai « lui », cet alien qu’il est en réalité, et qui rêve cette vie d’humain où il se sent en décalage. Brian rêve-t-il qu’il est un alien, ou est-il cet alien qui rêve qu’il est Brian ?

© Charles Burns / Cornélius 2019

À travers Brian et Laurie, mais aussi les films projetés, les dessins, les scénarios, les idées et les rêveries/fantasmes, Charles Burns travaille la vieille question de la monstruosité, de la différence et de son rejet. Mais cette dimension n’est pas la plus intéressante du livre. Il y a mieux.

Les dessins d’aliens de Brian se révèlent très organiques, comme des excroissances corporelles partiellement calcifiées, ou des éléments minéraux qui prendraient vie, une vie en mouvance. Quelque chose d’assez cronenbergien, aussi. Burns s’avoue d’ailleurs constamment comparé à David Cronenberg, mais les choses ne sont pas si simples, comme il le disait dans une interview accordée en 2010, autour de la publication en France du premier tome de Toxic : « Il est difficile d’ignorer le fait que nous ayons exploité des thèmes similaires dans nos travaux. Mais il n’a jamais été un de mes réalisateurs favoris, ni même une influence. » Une proximité de motifs, donc, mais pas une influence directe.

On pense aussi, bien sûr, au cinéaste d’Eraserhead et de Blue Velvet : « David Lynch est quelqu’un dont j’admire et apprécie le travail, même si je n’ai jamais consciemment tenté d’imiter ses idées. D’évidence, il accorde beaucoup d’attention à ses obsessions et fait de son mieux pour ne pas se censurer. Je fais la même chose. »

© Charles Burns / Cornélius 2019

Dans Dédales, Burns revient plutôt sur ces classiques du cinéma d’horreur et des séries B voire Z, qui l’ont marqué depuis son plus jeune âge. Les métrages de Roger Corman, notamment. Et surtout ce classique absolu qu’est Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel (1956, adaptation d’un roman de Jack Finney sorti en 1955, précisément l’année de naissance de Burns), auquel le dessinateur consacre quasiment 5 pages entières, en de larges cases d’un noir et blanc grisé magnifique. Il y recapture tout ce qu’un enfant ou un adolescent peut ressentir comme émotions fortes à la vision du film.

Le choix de Body Snatchers n’est, bien entendu, pas dû au hasard. Tout, dans ce film, fait écho à Dédales. Les personnes remplacées par des hommes-plantes qui, eux, sont incapables de montrer des émotions ; c’est d’ailleurs cela qui trahit celles et ceux qui n’ont pas encore été copiés. Or, Brian, dans son état « hors cinéma » (lire plus loin), ne manifeste aucune émotion… contrairement à la fin de la projection, où Laurie réalise que des larmes coulent sur ses joues.

Le regard jeté par la femme du film, lorsque le héros la réveille et que le spectateur pressent qu’elle aura été “remplacée” (voir l’extrait ci-dessus), préfigure-t-il la relation entre Laurie et Brian ? Celui-ci pleure-t-il parce qu’il sait déjà que leur lien ne peut être que brisé ? Aucune réponse dans ce premier tome d’une série qui en comptera trois ou quatre – car Charles Burns, indique l’éditeur Cornélius, se réserve la possibilité d’étoffer son histoire en cours de route.

© Charles Burns / Cornélius 2019

Revenons un peu en arrière. Car la première occurrence des “pod people” arrive bien plus tôt dans Dédales. Un peu après le milieu du livre, durant l’une des “visions” de Brian, celui-ci découvre dans une forêt obscure une cosse à taille humaine. Lorsqu’il l’ouvre, il dévoile le corps nu de Laurie – avec, à la clé, la dimension hautement sexuelle de la main de Brian creusant la paroi du cocon pour l’ouvrir comme un sexe féminin. Il dit : « Oh, merde… L-Laurie ? » C’est la première fois que l’on entend ce prénom, comme si Brian lui donnait enfin un/son nom en l’éveillant, à l’instar d’un Prince Charmant de conte… en la délivrant et, d’une certaine manière, en la violant tout à la fois.

Laurie l’agresse verbalement, soulignant le peu d’originalité de cette scène précisément inspirée de Body Snatchers, et demandant s’il ne s’agit pas tout simplement d’un bon vieux fantasme, un prétexte pour la voir/l’imaginer nue. Brian a envie d’aller au bout de son fantasme mais quelque chose l’en empêche : un cliquetis, « comme celui que fait le film en arrivant au bout de la bobine ». On ignore si l’on est dans un film, dans un fantasme de Brian, dans la “vraie vie”… ou tout cela à la fois.

Brian saisit ce prétexte pour s’échapper. Laurie : « Hé, ne regarde pas la caméra… Tu es censé me regarder, moi ! » Le fantasme est déjà la reproduction, la représentation du fantasme par le biais du cinéma. Le fantasme est du cinéma, et le cinéma, pour Brian, est du pur fantasme. Il n’y a peut-être plus de différence entre ce qu’il a dans la tête et ce qui est projeté sur l’écran. Même si, pour se défendre lorsque Laurie découvrira dans les pages de son carnet le dessin de son corps nu dans la cosse, celui-ci prétendra : « C’est qu’un dessin, un dessin sur un bout de papier. »

© Charles Burns / Cornélius 2019

Ses dessins ne sont peut-être qu’un peu d’encre sur du papier, mais ils délimitent une forme de passage pour Brian, une porte vers ce monde où tout est plus brillant, où il se sent sans doute plus vivant. Une autre porte est ouverte par le cinéma. Dans une salle obscure, Brian est comme réactivé. Son corps physique manifeste des émotions, des sensations. Il n’est plus un homme-plante.

Il est presque “trop” homme, jusqu’à une forme de harcèlement sur Laurie. Durant la soirée de projections de films d’horreur, Laurie sent sa main « toujours là, faisant des mouvements de va-et-vient sur mes reins ». À la fin de Body Snatchers, il pleure et, juste après, paraît plus animé que d’habitude, plus avide de contact.

Le Brian de la salle obscure n’est pas le Brian de la lumière allumée et des questions directes. Tant qu’il s’agit de montrer ce qu’il a dans la tête – une histoire tordue de créature de l’espace qui transforme un humain en machine à tuer – il est vivant ; lorsqu’il doit « revenir sur terre », il reprend ses distances, son regarde redevient « froid et distant ».

Laurie elle-même, qui observe ces transformations avec une certaine méfiance, n’est pas exempte de dédoublement. La Laurie apparemment équilibrée des débuts manifeste des névroses, des peurs, des incapacités intellectuelles insoupçonnées. Confrontée au mutisme relatif de Brian, elle aussi se réfugie dans l’obscurité : le début de Body Snatchers déçoit Laurie « mais l’obscurité me délivre… Mon regard se promène dans le vide. Je n’ai plus à me soucier de parler à Brian. »

© Charles Burns / Cornélius 2019

Brian est quant à lui « totalement absorbé par le film », ce qui est une intéressante remarque intérieure de Laurie, au vu du sujet du film. Son intérêt pour Body Snatchers, tel qu’il était exprimé dans son fantasme autour de Laurie nue, n’est donc pas dû au hasard : il a dit l’avoir « vu un paquet de fois quand j’étais môme ». Faut-il en induire un trauma d’enfance ?

Beaucoup de questions pour un début de récit absolument passionnant, vénéneux comme Charles Burnes sait en faire, avec un jeu subtil sur les références, un entrelacs de trames narratives (plus complexe que le simple dédoublement de voix), des systèmes de miroir raffinés et hypnotiques… Cornélius devrait publier le deuxième tome d’ici à deux ans. Cela fait long à attendre mais ne nous plaignons pas : les Américains devront attendre la publication en intégrale dans cinq ou six ans !

Si vous aimez : les films de David Lynch, les livres de William S. Burroughs, et les comics noir de noir.

En accompagnement : la BO d’Eraserhead (même si celle de Candyman, signée Philip Glass, fonctionne assez bien aussi) et le tout premier Invasion of the Body Snatchers, le roman ayant connu plusieurs adaptations au cinéma.

Dédales, tome 1
Écrit et dessiné par
Charles Burns
Édité par Cornélius

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