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Défense d’un film pestiféré (critique de La Chasse, de Thomas Vinterberg)

Défense d’un film pestiféré (critique de La Chasse, de Thomas Vinterberg)

Camarades lecteurs et trices ! Cette critique est préalablement parue en mai dernier, sur feu John Plissken of Mars, lors du dernier festival du film de Cannes. La Chasse y fut projeté en compétition officielle et très violemment attaqué par une partie de la critique. Récompensé d’une palme d’interprétation entièrement méritée pour Mads Mikkelsen, ce drame de la calomnie sort ce 14 novembre en salles. A vous de juger et en attendant, voici l’occasion de lire ou relire l’avis de votre serviteur !

C’est une sensation familière: ne pas détester un film qui vient de se faire défoncer au mortier par les confrères sur le plan moral. Expérience encore plus inconfortable lorsqu’on écrit soi-même en tant que journaliste sur le dit objet de haine collective, fût ce dans le cadre d’un simple blog personnel et confidentiel. C’est ce qui m’arrive avec La Chasse (Jagten en V.O).

Ce récit rondement mené dans sa linéarité (en gros : clair et pas chiant) suscite, depuis sa projection sur la Croisette, un torrent de superlatifs à rebours : « insoutenable », « nul et non avenu », « répugnant », « douteux et démago »… La Chasse compte également quelques supporters mais la violence des procureurs du film l’emporte largement sur le soutien plus mesuré de ses avocats. Quel est l’objet du (petit) scandale au juste ? Dans un commune danoise, Lucas (excellent Mads Mikkelsen, acteur fétiche de Nicolas Winding Refn et ex-vilain de Casino Royale), un quadragénaire fraichement divorcé, travaille comme animateur dans une garderie fréquentée par la petite Klara, fille de son meilleur ami et voisin Theo. Gamine paumée entre des parents négligents et un abruti de grand frère lui montrant des bites sur le web, Klara déclare un jour sa flamme au puériculteur en lui apposant un bisou déplacé sur la bouche. Lorsque Lucas la recadre, elle invente alors auprès de la directrice un odieux mensonge : Lucas lui aurait montré son zizi tout dur. Convoqué, Lucas se défend mal, la rumeur se répand, d’autres enfants accusent le malheureux, le citoyen respecté devient paria interdit de supérette… Klara aura beau revenir sur ses accusations et la police démonter rapidement les faux témoignages des gosses, rien à faire : aux yeux de tous, Lucas est coupable et les amis d’hier se transforment en bourreau du jour au lendemain.

Etrangement sourds au plaidoyer de Vinterberg pour la présomption d’innocence et sa condamnation d’une certaine forme de saloperie humaine, les détracteurs, pourtant si prompts à dégainer leurs leçons de morale en toute circonstance, reprochent au film son caractère « manipulateur » et « grossier ». Le personnage de Lucas, ils l’ont en horreur au simple prétexte que Vinterberg nous le montre dés le début innocent (donc nous, spectateur, serions « pris en otage », waouh !) et qu’il subit sa crucifixion publique sans réagir. Offusqués dans leur bonne conscience sédimentée par quarante ans de culture de « l’enfant roi », ils excècrent le parti pris provocateur du cinéaste de battre en brèche ce discours béat et montrer que, oui, un enfant peut aussi, pour plusieurs raisons extrêmement complexes, inventer les histoires les plus sordides et désintégrer involontairement la vie d’un homme. Et il faudrait vraiment avoir l’esprit sérieusement vérolé pour imaginer que le réalisateur signe parallèlement un blanc seing à tous les violeurs de la planète !

 

 

A titre personnel, j’ai en tout cas trouvé que sur ce sujet, un film ne jouant pas une énième fois la carte du « coupable ou pas ? » et déportant le propos sur les ravages de la rumeur n’était pas si fréquent. On sait que Lucas est innocent, c’est un choix de scénario, il me permet en tant que spectateur de mieux ressentir la dégueulasserie faite à un homme traîné dans la boue. Où est la manipulation ? L’affaire d’Outreau (dont le procès en appel révéla que trois des enfants accusateurs avaient finalement reconnu avoir menti) et ses innombrables dérapages devrait suffire à elle seule pour légitimer le propos de Vinterberg. Et le seul exemple du destin tragique de l’huissier de justice Alain Marécaux, l’un des accusés à tort d’Outreau, nous a aussi prouvé que même innocent, un homme peut totalement se laisser passivement écraser par le rouleau compresseur de la calomnie. Du moins pendant un temps. Car le personnage de Lucas, adulte doux aux manières délicates, finit par réagir dans le film, à l’occasion d’un spectaculaire coup de boule qui là aussi a suscité l’ire des gens de bon goût. Procédé « gratuit », « vulgaire »… certes peut être Vinterberg a-t-il cédé à une pulsion de « plaisir de spectateur ». Pêché véniel et en plus, la scène fonctionne.

Facilitée par l’exceptionnel charisme de Mads Mikkelsen, l’empathie pour Lucas est logique : on aime ce type et on voudrait qu’il s’en sorte parce que ses réactions n’ont absolument rien d’irrationnel, sauf peut-être lors d’une autre scène où il pète littéralement un plomb dans une église bondée de ses accusateurs, le soir de Noel. A l’évidence, ici comme à d’autres instants de ce film sur le fil du rasoir, le trait parait forcé mais Vinterberg ne s’égare jamais non plus dans l’outrage. Heureusement carrossé à l’opposé des règles formelles atroces et grotesques du « Dogme », La Chasse file superbement la métaphore de son titre, entre son ouverture très « Deer Hunter » et sa conclusion choc. Un ultime virage douchant brutalement l’optimisme général, une fin hantée par une silhouette à contre jour, mal distinguée, comme ces flous dans l’image créés par Vinterberg pour appuyer ce brouillage de la réalité et des esprits par un mensonge qui se nourrit de lui-même. Amusant, je repense soudainement à Paradis, amour, l’odieuse purge voyeuriste et complaisante d’Ulrich Seidl en me rappelant que d’autres critiques n’ont pas été choqués par ses procédés narratifs assez gerbants. Avec La Chasse, je me retrouve dans la position inverse. Mon point de vue n’est pas plus légitime que celui des pro-Paradis et des anti-La Chasse, dont les arguments s’entendent, mais c’est le mien. La morale étant décidément une affaire hautement personnelle, il ne vous reste plus qu’une chose à faire : lorsqu’il sortira en salles, allez voir La Chasse et faites vous votre propre opinion !

La Chasse, de Thomas Vinterberg (1h51). Sortie salles le 14 novembre 2012.

 

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