Deftones – Gore (Reprise Records)

Deftones – Gore (Reprise Records)

Note de l'auteur

Définitivement émancipés de leurs racines « néo-métal », les skaters repentis de Sacramento reviennent avec le printemps, des flamants roses, et un nouvel album, Gore. Apaisé mais pas apaisant, ce nouvel album, s’il ne change pas la donne, marque une nouvelle étape dans l’évolution musicale du groupe.

Chino Moreno, chanteur et guitariste des Deftones (Ralph Ralph Arvesen, 2014)

Chino Moreno, chanteur et guitariste des Deftones (© Ralph Ralph Arvesen, 2014)

À la manière d’une comète, les Deftones sont un groupe qu’une course elliptique et régulière ramène périodiquement dans notre sphère musicale. Emporté par le courant « néo-métal » de la seconde moitié des années 90, le groupe aura été, quelques années plus tard, une victime collatérale du crash des titans du genre, Limp Bizkit et KoЯn ; les vitupérations fatigantes de Fred Durst pour les premiers et les jérémiades agaçantes de Jonathan Davis1 pour les seconds, ayant eu pour conséquence d’éclipser la mutation lente mais fascinante de Chino Moreno et de sa bande. Amorcée en 2000 avec l’album White Pony, cette métamorphose a progressivement éloigné les Deftones de leurs débuts punk-rock et hip-hop, pour les attirer vers les territoires plus alternatifs et expérimentaux du post-rock.

À l’image de Moreno, les Deftones changent peu d’un album à l’autre (les mauvaises langues diront qu’ils s’empâtent). Leur évolution est lente et ne s’observe réellement que sur le long terme. Pesant et aérien tout à la fois, tel un astéroïde, Gore s’inscrit donc dans la droite lignée de leurs deux précédents disques : Diamond Eyes (paru en 2010) et Koi No Yokan (en 2012). Le quintette californien reste sur sa trajectoire, laboure le même sillon, approfondissant à chaque passage un travail quasi hypnotisant sur les rythmes et les textures sonores. L’album n’est pas exempt de défauts. Après une ouverture magistrale, avec le single Prayers/Triangles, une certaine monotonie et quelques titres moins bien construits que d’autres font que l’album s’enlise à mi-parcours. Heureusement, Hearts/Wires (autre single) parvient à relancer notre intérêt et à nous propulser jusqu’à un doublé final absolument euphorisant.

Pochette de l'album Gore du groupe Deftones

« Et par-dessus les toits, soudain j’ai vu, passer les flamants roses »

Comme certains corps célestes qui deviennent de plus en plus massifs avec le temps, les Deftones semblent accroître en proportion leur pouvoir d’attraction. Par le passé, plusieurs « grandes voix » sont déjà passées derrière le micro : de Max Cavalera (Sepultura, Soulfly) à Serj Tankian (System of a Down) en passant par Maynard James Keenan de Tool pour le surpuissant titre Passenger (sur White Pony). Ici, l’invité surprise n’est autre que Jerry Cantrell (Alice in Chains) qui vient étayer le titre Phantom Bride avec sa guitare et ses accents blues. Collaboration inenvisageable il y a vingt ans, tant les deux groupes proposaient alors deux approches radicalement opposées, elle semble aujourd’hui tout à fait cohérente. Le solo de Cantrell soulève et porte la chanson jusqu’à son paroxysme, avant que Moreno et Stephen Carpenter (l’autre guitariste du groupe) ne l’achèvent en la disloquant complètement.

Si, pour les férus d’astronomie, le passage d’une comète est un spectacle qui peut justifier plusieurs années d’attente et de passer la nuit debout, le passant lambda peut lui aussi éprouver un certain plaisir à passer quelques minutes la tête en l’air. Il en sera de même pour cet album. Les aficionados se verront récompensés pour leur patience mais les autres pourront aussi y trouver leur compte.

1 Au point qu’on en oublierait presque qu’il a réellement eu une vie pourrie avant d’être rock star. 

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