Déterminisme à retardement (Devs / FX / Canal+ Séries)

Déterminisme à retardement (Devs / FX / Canal+ Séries)

Note de l'auteur

Le romancier et cinéaste Alex Garland (Ex Machina, Annihilation) poursuit son exploration de la science-fiction à teneur philosophique, mais cette fois-ci au format sériel. Une conversion qui ne devrait toutefois pas décevoir les habitué.e.s de son cinéma.

En évoquant ses films, Alex Garland explique qu’à peine terminés et bien qu’il ne fussent pas encore montrés en salle, “il avait l’impression qu’il avait déjà déçu quelqu’un*”. Il fait ainsi référence aux nombreux problèmes de distribution rencontrés par ses deux longs métrages, authentiques succès critiques qui n’avaient pas le même pouvoir d’attraction auprès des grands argentiers. Une défiance qu’il affirme avoir complètement laissée derrière lui en trouvant refuge chez FX pour créer avec Devs une oeuvre sur laquelle il a eu toute liberté, pour huit épisodes formant une minisérie au récit bouclé qu’il a intégralement réalisée. Le spectre du “long film” n’est pas loin mais l’investissement de Garland sur le format semble sincère.

Les deux premiers épisodes que nous avons pu voir prolongent parfaitement, que ce soit thématiquement et sur la forme, sa filmographie. Il y a peut être même une plus forte proximité avec Ex Machina, dont le point de départ est relativement similaire.

Sergei (Karl Glusman) habite un appartement cosy avec sa compagne Lily (Sonoya Mizuno, déjà présente dans les deux films de Garland) à San Francisco et tous deux prennent le bus quotidiennement pour se rendre chez Amaya, firme Googlesque implantée dans un cadre verdoyant à l’extérieur de la ville. Sergei se fait remarquer par le C.E.O., un certain Forest (l’inénarrable Nick Offerman) et se voit promu vers un service de développeurs aussi mystérieux qu’isolé. En l’accompagnant dans le Saint Graal, Forest ne lui dit pas sur quoi il va travailler et le laisse découvrir par lui-même le projet façonné par une escouade de concepteurs hétéroclites, parmi lesquels Katie, interprétée par une Alison Pill qui fait fichtrement froid dans le dos (pour une performance à des années-lumière, soit dit en passant, de son rôle très convenu dans la surgelée Star Trek: Picard).

À ce stade, l’auteur de ces lignes imitera le sus-présenté Forest et vous laissera découvrir la suite pour ne rien divulgâcher. Précisons simplement que Garland ne se répète pas. Il n’est plus question d’intelligence artificielle mais de libre arbitre. Que se passe-t-il si le cours de l’humanité devient une séquence de causes à effets prévisible ? Nos actions se résument-elles alors à la conséquence logique de notre construction sociale, psychologique et autres ? Devs tente ainsi d’imaginer ou tout du moins d’entrevoir la théorie du déterminisme.

Le sujet est vaste et ambitieux. Il faudra pouvoir juger de l’ensemble de la série pour en évaluer la réelle valeur de l’enjeu. On peut néanmoins remarquer que Garland l’installe idéalement autour d’un thriller efficace. Deux obstacles se dressent pourtant. De manière frontale, une contradiction devra être levée, à savoir comment expliquer l’usage du calcul quantique, lequel se confronte justement à l’indéterminisme. De manière plus insidieuse, on sera attentif au degré de maîtrise dont Garland fera preuve pour gérer l’allongement de son récit (passant de 2 à 8 heures). Les débuts sont clairement délivrés par infusion lente.

Car Garland est un metteur en scène d’atmosphères. Le travail de ses éclairages est très soigné (son chef opérateur, Rob Hardy, est à nouveau aux manettes) mais Garland s’y complaît un peu langoureusement. Ce choix divisera sans doute encore un peu plus à l’échelle sérielle. Le travail formel est indiscutablement inspiré. Une certaine apathie qui s’en détache et le manque de caractérisation des personnages le sont moins.

Il y a là quand même une proposition intéressante en cela qu’elle s’empare du futur sans forcément empiler les fioritures pseudo-techniques, rappelant ainsi le meilleur de Black Mirror par exemple. On y verra d’ailleurs, à n’en pas douter, une comparaison d’extrêmes assez savoureuse avec le retour imminent de Westworld pour une saison 3.

Enfin, le lancement de Devs marque également l’ouverture d’une nouvelle ère pour FX. Sa maison mère, la Fox (FX fut un temps assorti du supplétif “Fox gone cable”), est passée définitivement sous pavillon Disney l’an dernier. Les contenus FX sont donc désormais intégrés à Hulu, autre offre de streaming détenue par Disney, cohabitant avec le tout frais Disney+…

L’attelage FX on Hulu a-t-il de l’avenir ? Difficile de souscrire à la théorie du déterminisme en ce qui le concerne !

DEVS (FX) en 8 épisodes
à voir sur Canal+ Séries à partir du 6 mars et sur MyCanal / Canal+ à la demande.
Série créée, écrite et réalisée par Alex Garland.
Avec Sonoya Mizuno, Nick Offerman, Jin Ha, Zach Grenier, Stephen McKinley Henderson, Cailee Spaeny, Alison Pill et Karl Glusman.
Musique originale de Ben Salisbury, Geoff Barrow & The Insects.

* Source : Indiewire.

Visuel : Raymond Liu/FX

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