Il était une fois Dick Wolf

Il était une fois Dick Wolf

Après plusieurs mois de pause, le Daily Mars reprend sa série dédiée aux producteurs qui marquent la télévision américaine. A quelques semaines du lancement de Chicago PD sur NBC (le 8 janvier), place aujourd’hui à un poids lourd : Dick Wolf, roi de la franchise Law & Order… et bien plus que ça.

Quand, à la fin d’un entretien pour CNBC enregistré en 2006/2007, on lui demande quelle est la clef pour réussir dans ce métier, il réfléchit longtemps. Son regard un peu blasé se perd dans ses pensées avant qu’il ne se mette à rire. « Je pense que la grande leçon, c’est ne jamais considérer un Non comme une réponse. Ce qui n’est pas évident parce qu’en fait, très peu de gens disent oui ».

La formule est assez bateau, mais elle renvoie à une vérité de fond. Depuis septembre 1985 et l’épisode « Somewhere Over The Rambo » de Hill Street Blues (saison 6, épisode 5) co-écrit avec Walon Green et Jacob Epstein, le nom de Dick Wolf est toujours associé à une création télé, à un coin de grille des programmes.

Si le bonhomme occupe toujours une place respectée dans le petit monde des producteurs télé (début 2014, son nom sera associé à trois séries : Law & Order : Special Victims Unit, Chicago Fire et Chicago PD), c’est certes parce qu’il ne lâche jamais l’affaire mais également parce qu’il sait toujours s’adapter. Vendre aux chaînes des projets susceptibles de les séduire. Décennie après décennie.

S’adapter et savoir vendre. Deux qualités que Richard Anthony Wolf, né en décembre 1946, a sans doute développé au côté de ses parents. Fils d’un juif et d’une catholique irlandaise, véritable enfant de New York, Wolf a d’abord suivi les traces paternelles, qui était publicitaire.

L’affiche de Skateboard, film écrit par Dick Wolf.

Son premier job, il le décrochera chez Benton & Bowles, une agence fondée en 1929 et qui doit sa notoriété à l’invention du soap opera radio. Dans une société où l’on ne vend jamais mieux un produit que lorsque l’on raconte une histoire, celui que l’on appelle encore Richard va affiner un sens de la vente très pointu.

Son terrain d’expression favori ? La télévision, pour laquelle il signe plus d’une centaine de spots publicitaires entre 1969 et 1976. A l’époque déjà, Wolf a la tête à la fiction : parallèlement à son travail quotidien, il travaille à l’écriture de scénarios. Le bonhomme voit grand, notamment pour la taille de l’écran. Ce qui l’intéresse alors véritablement, c’est le cinéma.

S’il s’essaie un peu à tous les formats (on lui prête une collaboration avec Oliver Stone pour une pièce de théâtre, à une époque où le réalisateur de Platoon est encore inconnu), il signe son premier script de film en 1978. Le titre du long métrage: Skateboard, l’histoire d’un agent qui essaie de payer ses dettes en embarquant des skateboarders dans une compétition richement dotée. Il enchaînera avec Gus, une comédie avec Howie Mandel et Helen Shaver (1981), avant d’écrire l’histoire de 260 Chrono (1987, avec Charlie Sheen) puis Masquerade (1988, avec Rob Lowe).

Entre temps, et sans le savoir, Wolf donne une direction décisive à sa carrière en acceptant un boulot de consultant sur l’avant-dernière saison d’Hill Street Blues. On est en 1985.

A l’époque, Steven Bochco, créateur de la série, vient de se faire virer par la MTM, la toute puissante société de production. Ce sont David Milch et Jeffrey Lewis qui tiennent désormais les rênes de la fiction chouchoutée par la critique et ils ont besoin de nouvelles plumes autour d’eux.

Wolf ne restera qu’un an : juste assez de temps néanmoins pour recevoir l’Emmy du meilleur scénario en 1986 – pour l’épisode 9 de la saison 6, « What are Friends for ? ». Et surtout, juste avant de rejoindre Michael Mann sur Miami Vice, alors que la série débute sa troisième saison.

Pour les MTV Cops de NBC, Dick Wolf écrira huit épisodes en deux saisons. L’expérience s’avèrera cependant décisive sur deux autres plans : c’est sur cette fiction que l’intéressé commence sa carrière de producteur (il est co-producteur en saison 3 puis co-producteur exécutif en saison 4) et c’est également à cette période qu’il commence à travailler pour Universal. L’union sera plus que solide, puisque le studio a produit toutes les séries de Wolf à ce jour.

Le logo d’Arrest & Trial, série diffusée sur ABC en 1963/1964.

1988. L’heure est venue pour notre homme de faire le grand saut en proposant ses propres créations. Le tout premier projet qu’il développe s’appelle au départ Night & Day, il se présente comme une description plutôt optimiste du système pénal américain, avec des inspecteurs et des procureurs.

Si cela vous dit quelque chose, c’est normal : le show est très rapidement rebaptisé Law & Order et adapte le concept d’Arrest & Trial, une série de 1963 avec Ben Gazzara et Chuck Connors. Dans cette création, un flic met la moitié de l’épisode à arrêter le coupable présumé d’un crime… pendant qu’un avocat passe la seconde à démontrer qu’il n’est pas fautif.

Si Wolf reconnaît volontiers qu’il est possible que ses inspecteurs fassent fausse route, ce qui l’intéresse avec ce projet, c’est bel et bien d’aborder le fonctionnement des institutions policière et judiciaire d’un point de vue crédible. En ce sens, Wolf est l’un des premiers à ouvrir l’ère du drama réaliste sur les networks (ère qui aura NYPD Blue et Urgences pour symboles).

Solidement structuré, le projet Law & Order attire rapidement l’attention de la Fox. Le nouveau network commande dans un premier temps 13 épisodes sans faire tourner de pilote. Juste avant que Barry Diller, le big boss, ne fasse machine arrière. « Je ne suis pas sûr que ce soit une série pour nous », avance ce dernier. Wolf se tourne alors vers CBS, qui donne son feu vert pour le tournage d’un pilote – « Everybody’s favorite bagman ». L’épisode ne déplaît pas à la chaîne mais ne donne pas non plus envie à ses responsables d’en commander d’autres. Le projet se retrouve au point mort.

A la fin du générique de Christine Cromwell, Jaclyn Smith regarde au loin pour réfléchir. Joey Tribbiani aime ça.

Le scénariste-producteur, qui va avoir 42 ans en fin d’année, n’a pas franchement le temps de s’en émouvoir. En 1989, il crée ses deux premières séries : Gideon Oliver (avec Louis Gossett, Jr.) au printemps et Christine Cromwell (avec Jaclyn Smith) à l’automne. Deux séries policières avec des épisodes de 90 minutes qui tentent de profiter de l’appétit du network pour les crimes à énigme. A l’époque, la nouvelle version de Columbo marche bien sur la chaîne. Ce n’est pas le cas de ces deux créations qui ne font pas long feu.

Pendant l’été 1989, Wolf revient à la charge avec Law & Order. Il contacte NBC et Brandon Tartikoff et Warren Littlefield, patrons de la division Entertainment… qui décident de commander la série, avec un nouvel épisode inaugural (« Prescription for Death », écrit par Ed Zuckerman, qui va devenir un des fidèles du producteur).

Les deux exécutifs de la chaîne s’interrogent cependant : le show peut-il vraiment se renouveler semaine après semaine ? Le producteur désamorce l’inquiétude avec culot. Sa réponse : « La bible de la série, ce sera la une du New York Post. On ne pourra jamais faire mieux que « Une danseuse sans tête retrouvée dans un bar topless » ! ». La formule claque comme un coup de feu. Elle est assez éloignée de ce que sera la série en réalité, mais elle a au moins le mérite d’enlever le morceau.

Savoir vendre, et ne jamais prendre un Non comme une réponse…

La « fameuse » une du New York Post. Elle date de 1983 mais est restée dans les têtes (pardon)

A l’époque, Wolf ne se doute pas qu’il vient de réussir le plus gros coup de sa carrière. D’abord parce que les audiences de la série sont honnêtes mais pas non plus étourdissantes. Ensuite parce que le scénariste-producteur a plein d’autres idées à explorer.

Si le succès de Law & Order est une bénédiction absolue pour l’intéressé, il a tendance à occulter aujourd’hui toute une série de projets qui n’ont pas duré. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient dénués de qualités. C’est même assez souvent le contraire.

En tête de gondole de ces séries oubliées, on citera Nasty Boys, créée par David Black, produite par le New-Yorkais et diffusée en 1989/1990, un an avant Law & Order. Un show qui s’intéresse à la vie des officiers de la brigade des narcotiques de Las Vegas Nord.

Bien médiatisée à l’époque (ses membres étaient lourdement armés et habillés comme des ninjas, ça aide à marquer les esprits), la véritable équipe des Nasty Boys vient donner de nombreux conseils à Wolf et aux auteurs. Benjamin Bratt (futur Rey Curtis de Law & Order) et Dennis Franz (bientôt dans NYPD Blue) font partie du casting. La façon dont Wolf aurait vendu la série à Tartikoff est aujourd’hui entrée dans la légende.

« (Lors de notre rencontre), j’ai donné à tout le monde un dossier avec des photos des Nasty Boys. Il y avait des graffitis au-dessus de leur tête et aussi un slogan : « C’est nous qui faisons les visites à domicile », raconte Dick Wolf dans un extrait de Top of the Rock, le livre dans lequel Littlefield revient sur ses années NBC.

« Je leur ai tous dit : « OK, ouvrez vos dossiers maintenant ». Brandon a regardé la photo et il a dit « Vendu ». C’est le seul pitch sans dire un mot que je n’ai jamais fait ! Le problème, c’est que la série coûtait trop cher. On a commencé à tourner à Las Vegas avant de nous rendre à Los Angeles. Ca n’avait plus rien à voir ». La série, qui a un petit côté Miami Vice où ça défouraille sévère, s’arrêtera après 13 épisodes.

D’autres séries de Wolf méritent un peu mieux que le dédain : Feds (1997) avec Adrian Pasdar et Dylan Baker dans le rôle d’avocats fédéraux ; Players (1997/1998), avec Ice T ; DC (2000), avec Mark Paul Gosselaar ; voire Deadline (2000) avec Oliver Platt, toutes ont un petit quelque chose qui vaut le coup d’œil. Sauf qu’elles ne sont pas Law & Order. Et hormis New York Undercover (1994/1998), cop show qui revisite sensiblement l’univers de Miami Vice (encore…), aucune d’elles ne passe le cap de la première saison.


Players, Les Maîtres Du Jeu par einstein-rosen-podolsky

Dire que Wolf a su dupliquer son succès numéro 1, c’est vrai. Ca ne veut pas dire qu’il n’a toujours songé qu’à ça. Si l’on en croit Warren Littlefield dans Top of the Rock, lorsqu’il a développé le projet de Law & Order : Special Victims Unit, le producteur ne pensait pas forcément en faire un spin off de sa série vedette. A la base, le projet s’appelait effectivement Sex Crimes… et mettait NBC dans l’embarras. « L’idée est intéressante mais nous n’arriverons jamais à convaincre des publicitaires de vendre des espaces pour une telle série. Essaie d’en faire une série dérivée de Law & Order », lui conseille le boss de NBC Entertainment en 1998.

Cette photo aura 15 ans en 2014. Eh oui.

L’idée est judicieuse : couronnée de l’Emmy de la meilleure série dramatique en 1997, Law & Order possède une cote de popularité croissante auprès des téléspectateurs. Et il y a clairement de la place pour une extension de cet univers. Juste au moment où l’appétit du public pour les procéduraux va commencer à grandir.

Débute alors la grande décennie de Wolf Films, la société de production du bonhomme. Au début des années 2000, les audiences de Law & Order et de SVU continuent à monter. Alors que CBS trouve une nouvelle poule scientifique aux œufs d’or avec CSI d’Anthony Zuiker, NBC, dirigé par Jeff Zucker, manque cruellement d’idées pour renouveler sa grille. Une aubaine pour Wolf et son équipe : producteur plus productif que jamais, le New Yorkais, qui s’est assez vite éloigné des salles d’écriture, sait s’entourer de scénaristes qui ne manquent pas d’idées.

Le casting de Law & Order : Criminal Intent saison 7.

Après avoir confié SVU à Robert Palm puis Neal Baer (ex-Urgences), il soutient Rene Balcer, cheville ouvrière de Law & Order depuis 1990, en train de développer Law & Order : Criminal Intent (2001). Avec Vincent D’Onofrio incarnant une variation de Sherlock Holmes dans la Grosse Pomme, la série démarre bien. La franchise, elle, cartonne avec une série centrée sur les forces de l’ordre (Law & Order), une autre sur les victimes (SVU) et la troisième sur les criminels (Criminal Intent).

Avides de succès, Zucker et son état-major commandent de nouveaux projets au producteur. Une série documentaire (Crime & Punishment, en 2002) un reboot de Dragnet (2002/2003), un troisième spin off de Law & Order (Law & Order : Trial by Jury, 2005), suivi d’un quatrième (Conviction, centré sur le personnage d’Alexandra Cabot de SVU, en 2006)… La machine Wolf Films s’emballe. Ses équipes vendent des versions étrangères de la franchise en Angleterre, en France, en Russie. Le monde devient son nouveau terrain d’investigations.

Problème : le public américain s’excite beaucoup moins. Si l’échec de Trial by Jury est sans doute le plus regrettable, les scénaristes de Wolf ont du mal à apporter quelque chose de vraiment neuf. L’audience se lasse. Quelque chose se casse.

Porte drapeau des dernières bonnes années du network (du point de vue des audiences), les séries de Wolf deviennent le symbole de son recul. Peu à peu, les chiffres de la franchise s’érodent. Law & Order s’arrête en 2010, après 20 saisons (record, à égalité avec Gunsmoke). Law & Order : Los Angeles (2010/2011), nouvelle déclinaison lancée dans la foulée, ne tient qu’une saison. Quelques mois plus tard, Criminal Intent, émigrée sur USA Network, s’arrête en 2011.

L’équipe de Chicago Marcel saison 1, au grand complet.

Certains imaginent peut-être que Wolf va devoir quitter la scène. S’éclipser doucement, comme Bochco avant lui. Sauf que le bonhomme a la souplesse d’un chat. Alors que NBC traverse une nouvelle période de vaches maigres, il répond à une demande du network : produire une série de pompiers. Ayant visiblement compris que les séries les plus audacieuses (Friday Night Lights, Hannibal) ne sont pas celles qui marchent le mieux sur la chaîne, il décide de lâcher deux bleus dans l’arène (Derek Haas et Michael Brandt) encadrés par un producteur hors de son cercle (Matt Olmstead) pour produire une série très, très basique.

On pourrait taxer le producteur d’opportunisme. A raison en partie, tant certains épisodes sont convenus (ceux qui ont vu l’affligeant « Joyriding », l’épisode 6 de la saison 2, comprendront). Mais peut-être a-t-il tout simplement pris le parti de faire quelque chose de très simple, pour faciliter le suivi des épisodes et répondre à un besoin de fond pour une chaîne en perdition.

Les meilleures heures de Law & Order paraissent loin lorsque l’on regarde Chicago Fire mais rien ne dit qu’il ne va pas encore surprendre dans les prochains mois. Avec Chicago PD ou un autre projet. De par sa capacité à trouver des auteurs pointus, son aptitude à sentir ce qui va devenir la tendance du moment depuis plus de 25 ans, il mérite en tout cas que l’on garde un œil sur lui.

Ne serait-ce que parce qu’il sait vendre un projet mieux que personne. Et qu’il ne comprend toujours pas le mot « Non ».

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