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Disney revient dans le jeu (critique des Mondes de Ralph, de Rich Moore)

Disney revient dans le jeu (critique des Mondes de Ralph, de Rich Moore)

Précédé d’une flatteuse réputation, gros carton au box-office américain, Les Mondes de Ralph marque une nouvelle rupture dans les codes graphiques et narratifs de l’animation à la Disney mais lorgne un peu trop ouvertement sur les précieuses recettes de la filiale Pixar. A l’arrivée, le charme finit tout de même par gagner la partie…

En 1982, Disney faisait figure de pionnier en propulsant un être de chair et d’os dans l’univers du jeu video avec Tron. Trop déroutant, trop expérimental pour le grand public, le film, sans être pour autant un bide cinglant, ne connut hélas pas la carrière attendue et disparu sans gloire des écrans. Humiliation du studio, une de plus après les foirage du Trou Noir et du Dragon du lac de feu, fin de la SF en live et des bidouillages geek chez Mickey. Trente ans plus tard, alors que les geeks ont justement pris le pouvoir dans l’industrie du divertissement, Disney s’envoie de nouveau en l’air avec les gamers, via la case animation et sans propulser d’être humain dans le monde des jeux vidéos. Cette fois, l’intrigue rentre de plain pied de l’autre côté du miroir et les héros sont les créatures pixellisées dont on découvre qu’elles ont une vie propre et même des états d’âme.

Et deux ans après la déception Tron L’héritage, première tentative disneyienne de réclamer sa part directe du gâteau de la “geek craze”, Les Mondes de Ralph sonne enfin comme l’heure de la récolte pour l’antique studio d’animation. Sorti le 30 octobre aux Etats-Unis, le film a terminé premier du week end au box-office avec 49,1 millions de dollars de recettes, soit le meilleur score jamais réalisé en salles par un Disney hors Pixar. C’est un peu mieux que Raiponce (gros succès qui avait rassemblé 48,7 millions pour son premier week-end) et surtout, le département animation du groupe semble enfin revenir dans la course, éclipsé depuis tant d’années par sa filiale Pixar et la concurrence de Fox et Dreamworks. Un beau début de revanche, donc, d’autant que Les Mondes de Ralph faisait figure d’arlésienne depuis la fin des années 80.

Il y aurait par ailleurs bien des choses à écrire sur la portée symbolique et stratégique de ce Wreck it Ralph dans l’histoire du studio. Alors que le groupe Walt Disney poursuit à pleine puissance une politique d’ogre industriel avalant toutes les grandes fabriques à propriétés intellectuelles mondiales (Pixar, Marvel, Lucasfilm et, dit-on, bientôt Hasbro !), son département animation est encore en pleine convalescence artistique. Même si Raiponce a marqué le grand retour commercial et médiatique du studio après le gentil succès de La Princesse et la grenouille, la place de Disney dans le concert des cadors du secteur se cherche encore. Rester fidèle aux racines 2D/princesses/chateau ou avancer à plein régime vers la 3D/films référentiels pixarisant ?

Témoin du dilemme : ce Mondes de Ralph qui, après deux Disney classiques à base de conte, princesse et prince charmant, cible directement les jeunes garçons au risque pour Disney de se couper sévèrement de sa traditionnelle audience enfantine féminine. C’est d’ailleurs ce qui agace un brin lors d’une bonne première moitié du récit : son ciblage marketing un peu trop voyant, son adéquation trop visible à l’air du temps geek et un côté récup’ pas obligatoirement sympathique. On prend le point de vue d’un gros méchant en pleine crise d’identité (coucou Monstres et Cie !), on donne vie et conscience aux compagnons de jeux des gosses (hello Toy Story !), on saupoudre avec de la guest star licenciée (Pacman, Zangief et Bison = les toons people dans Roger Rabbit)…. Assaisonnons le tout d’une B.O tzimboum comme ils aiment les djeun’s, type Skrillex (assourdissant, je dois être trop vieux) ou Rihanna, et marchons tranquillement sur les traces de Pixar, sans oublier de glisser une mini princesse, plus un château avec roi malfaisant pour ne pas totalement égarer les petites soeurs.

Sauf que les dialogues et les gags des Mondes de Ralph stagnent à plusieurs levels de la finesse, de la poésie et de la drôlerie des meilleurs Pixar et la comparaison, obligatoire, fait très mal au film. Les Toy Story et Monstre & Cie semblent avoir tellement quadrillé tout le terrain émotionnel de l’humour métaculturel que les atermoiements sans surprise de Ralph paraissent un peu fades à côté de ceux de Woody, Buzz et Sulley… Heureusement que de bonnes idées de mise en scène maintiennent par intermittence l’attention et parviennent à provoquer le rire tout en alimentant la réflexion sur l’obsolescence. Bien vu, par exemple, de caractériser la nature 8 bit désuète de Ralph, Félix Fixe et tous les personnages du jeu Fix-it Felix par rapport aux personnages en HD des jeux plus récents comme la sexy sergent Calhoun de Hero’s Duty. En disséquant un peu, on y trouverait presque un parallèle entre le statut actuel de Disney et celui de Pixar dans leur discipline. L’animation et le graphisme 3D quant à eux dépotent sans égaler l’imagination esthétique des Pixar (pardon pour la fixette…), tandis qu’une impressionnante palette de couleurs caractérise les différents jeux explorés par Ralph lors de son périple.

Mais c’est surtout dans son dernier tiers qu’enfin le film, malgré son air de prendre en permanence le train en marche, finit par nous avoir. Difficile de ne pas craquer sur la relation affectueuse progressivement nouée entre ces deux outcast attachants que sont Ralph et la petite Vanellope Von Schweetz. Et même si, là encore, la logique narrative du climax semble trop familière, les personnages sont devenus à ce stade suffisamment choupis pour que leur sort nous touche et que sans crier gare, cette foutue larmichette nous tombe sur le poil au générique de fin. Le triomphe de Wreck it Ralph appellera forcément une suite et les gamers qui ont apprécié le film se délecteront (peut-être) de l’inévitable jeu vidéo associé qui prolonge son univers. Bref, Les Mondes de Ralph, c’est peut-être du Pixar light qui ne casse pas des briques mais supervisé par John Lasseter en personne (patron créatif de l’animation chez Disney depuis 2006), le résultat mérite tout de même de glisser une pièce dans la machine. Curieux de constater au passage qu’alors que Pixar vient de produire le plus disneyien de ses films avec Rebelle, Disney sort avec Les Mondes de Ralph le plus pixarien de ses long métrages d’animation. Avec au centre un héros dont le salut moral passera obligatoirement par l’acceptation de ses racines… Drôle d’époque.

 

Les Mondes de Ralph, de Rich Moore (1h41). Sortie en salles le 21 novembre, en 2D et Disney Digital 3D.


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