Dissonance artificielle (Westworld / HBO / OCS)

Dissonance artificielle (Westworld / HBO / OCS)

Note de l'auteur

Westworld se voit reconfigurée au format épisodique par un attelage classieux (J. J. Abrams, Lisa Joy, Jonathan Nolan, Ramin Djawadi et HBO). Le résultat déçoit sur le front de l’intelligence artificielle mais l’univers déployé intrigue néanmoins.

Dans un futur non daté, un parc à thème très évolué permet d’accueillir des clients – fortunés – en leur proposant une destination sans aucune règle. Westworld est en effet une reconstitution de l’ouest américain circa 1800 et au-delà, dans laquelle tout est permis, ou presque. Mais outre les décors, son intérêt est d’y interagir avec une multitude d’autochtones qui ne sont autres que des androïdes. L’expérience est d’emblée bluffante pour les visiteurs mais la mécanique de l’attraction semble déjà s’enrayer…

Avant d’être une série, Westworld fut un film projeté sur nos écrans en 1974 (sous le titre de Mondwest). Ce long métrage fut écrit et réalisé par Michael Crichton, que les sériephiles connaissent bien pour avoir créé ER (Urgences) et que les cinéphiles associent, quant à eux, à Jurassic Park – il était l’auteur des romans qui ont inspiré le film réalisé par Steven Spielberg. De prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit là d’une œuvre bien éclectique mais il se trouve pourtant qu’elle forme un tout cohérent.
Avant de devenir un romancier à succès, Crichton s’était spécialisé en biologie anthropologique, une spécialité pour laquelle il fut diplômé à Harvard. Il devient ensuite docteur en médecine, faisant ses classes dans un hôpital à Boston. De la médecine (Urgences) à la biologie (Jurassic Park) en passant par la cybernétique (Westworld) – puisqu’il sera amené à collaborer également avec le M.I.T, la préoccupation scientifique imprégna profondément la production de Crichton (il est décédé en 2008).
Aujourd’hui, son Westworld apparaît un peu tendre, notamment parce qu’il se contente d’évoquer ce divertissement robotique comme une manipulation humaine incontrôlée. Pourtant, à travers la description du dysfonctionnement de ses robots humanoïdes, il introduit l’idée du virus informatique (à une époque où il n’existait pas encore concrètement), démontrant ainsi une imagination tout à fait visionnaire.

À partir de ce matériau original, la déclinaison HBO ne se contente pas d’en répliquer le disque dur. Là où le film proposait un point de vue centré sur les visiteurs humains (Guests), la série déplace sensiblement le curseur vers les “hôtes” humanoïdes. Sensiblement, car le deuxième épisode reprend l’introduction du long métrage en accompagnant deux hommes (un initié et un non-initié) au cœur de ce far west plus vrai que nature.
Cette adaptation est un projet de longue date de J. J. Abrams qui chercha longtemps comment le moderniser pour le grand écran. Et puis, il eut l’idée d’en faire une série et confia cette tâche au couple à la ville comme au travail  Lisa Joy (Pushing Daisies, Burn Notice) et Jonathan Nolan (avec lequel il collabore sur Person of Interest). Leur travail de conversion ne fut pas un long fleuve tranquille mais les Nolan ont fait les choix de conversion qui s’imposaient.

Thandie Newton (Maeve)

La représentation de l’androïde est un événement désormais bien plus fréquent dans le champ culturel qu’il ne l’était lors de la sortie du film. Le sujet fait notamment l’affiche actuellement avec le film Morgane de Luke Scott, fils d’un certain Ridley, lui-même réalisateur de Blade Runner (la boucle est bouclée). Il était donc relativement logique d’adopter le point de vue des hôtes et d’évacuer ainsi, du moins dans un premier temps, les enjeux habituels de la responsabilité humaine.
Le deuxième choix intéressant des Nolan consiste à avoir choisi une apparence humaine parfaite. Oubliées les mains rédhibitoires qui trahissaient les androïdes dans le film original, ainsi qu’une éventuelle connectique USB dans le cou comme dans Real Humans. Il n’est pas possible de faire la différence immédiatement et cela crée un intérêt dramatique immédiat.
La performance des acteurs devient alors décisive et, à ce jeu-là, Evan Rachel Wood (Dolores) et Thandie Newton (Maeve) font forte impression. De manière générale, la distribution ne passe pas inaperçue. Anthony Hopkins (Dr. Robert Ford) fait froid dans le dos avec un personnage très ambivalent. Ed Harris est un successeur plus que convaincant à Yul Brynner (qui campait son équivalent dans le film original). On sera juste un peu déçu par la prestation froide de Sidse Babett Knudsen, à moins peut-être qu’il faille y voir l’indice d’une nature artificielle…

Ce caractère artificiel évanescent déconcerte justement. L’absence des stigmates d’une quelconque manufacture finit par desservir Westworld. Les hôtes sont enfermés dans des boucles répétitives qui n’évoquent pas tant une itération programmée mais plutôt un maelstrom désorganisé. Cet aspect expérimental de la gestion des interactions au sein d’un groupe d’intelligences artificielles ne trouve aucune justification logique dans le cadre d’un projet aussi ambitieux que celui-là.
En choisissant de limiter à sa plus simple expression, dans ces premiers épisodes, les relations entre les androïdes et les humains chargés de les faire fonctionner, Westworld se prive d’un biais fantastique pour appréhender les enjeux et la beauté de conception de l’intelligence artificielle en tant que telle.

Toutefois, il faut pouvoir entrevoir la série à longue échelle (la production envisagerait 5 saisons). Le choix d’écarter dans un premier temps une approche trop axée sur les canons de la science fiction est peut-être volontaire et vise ainsi à s’offrir une base de public plus large.
Du reste, l’envergure du projet masque, lors de ces débuts, la vraie nature d’un thriller intéressant. La tonalité très mélancolique de la série pourrait donner une belle confrontation émotionnelle dans le cadre de ce parc d’attraction au destin imprévisible.

WESTWORLD (HBO) Saison 1 en dix épisodes
Diffusée en US+24 sur OCS dès le 3 octobre.
Série créée par : Lisa Joy et Jonathan Nolan.
D’après le film de Michael Crichton (1973).
Épisodes écrits par : Lisa Joy, Jonathan Nolan, Daniel T. Thomsen, Ed Brubaker, Dominic Mitchell.
Épisodes réalisés par : Jonathan Nolan, Richard J. Lewis, Neil Marshall, Vincenzo Natali, Jonny Campbell, Frederick E.O. Toye, Michelle MacLaren.
Avec : Evan Rachel Wood, Thandie Newton, Sidse Babett Knudsen, Anthony Hopkins, Ed Harris, James Marsden, Jeffrey Wright, Tessa Thompson, Jimmi Simpson et Shannon Woodward.
Bande son originale de : Ramin Djawadi.

Visuels : John P Johnson © 2016 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ¬Æ and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.

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