DMM #7 : Et si Anakin avait connu un autre système de droit ?

DMM #7 : Et si Anakin avait connu un autre système de droit ?

Après l’expérience “6 en 1” du psychédélique mashup Star Wars Wars vu en fin de DMM #5, je n’en ai pas fini avec la saga. En effet, le mashup cinéma, c’est suivre le courant… pour mieux le détourner. Anakin MarcheurCéleste, ton exemple pourrait bien servir notre cause !

Au risque d’en décevoir plus d’un, je dois bien vous le dire, je n’ai pas – comme Philippe Guedj, notre maître Jedi à nous – une passion chevillée au corps pour la saga Guerre des Étoiles. Trop jeune pour avoir eu la chance de voir la trilogie fondatrice au cinéma, trop vieux pour goûter au réchauffé de la seconde. Dans un monde idéal, j’aurais fait un bien meilleur montage de l’épisode 1 ! Mais si Luke MarcheurCéleste est fadasse, que Jar Jar Binks se veut artificiellement drôle, il reste un mythe que je partage au tréfonds de mon être avec tous les apprentis Jedi de la galaxie : Dark Vador. J’ai donc assisté hier à son procès qui se tenait au Grand Rex devant près de 3 000 personnes.

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Je rêvais d’une ferveur populaire. Amoureux de l’imaginaire, je me voyais faire la queue avec Chewbacca, sa meuf, ses marmots poilus et aussi geignards que leur père. Sous le ciel gris de ces dernières semaines, je pensais pouvoir attendre avec eux devant un petit combat improvisé de street sabre laser. Je me voyais déjà en train de draguer une princesse Leia ne cachant plus son appétit et conseiller Padmé Amidala d’arrêter de broyer du noir. Première déception : si la foule était bien là, elle était complètement emmitouflée. Quant aux quelques Stormtroopers qui gardaient le hall, on pouvait leur faire des petites tapes sur la tête. Mais mon propos n’est ni de vous faire la critique de Star Wars, ni celle de ce combat d’éloquence organisé par la Fédération Francophone de Débat. Une chose me turlupine plus que tout : pourquoi suis-je autant attiré par l’histoire d’Anakin Skywalker et sa transformation en Dark Vador ?

C’est parce que, comme tous les jeudis, j’avais rendez-vous avec vous pour parler mashup dans les colonnes du Daily Mars qu’eurêka, j’ai trouvé : Anakin est un créatif déviant ! Que les spécialistes me corrigent si je me trompe, mais ce que les Jedi appelle la Force, ce n’est pas une force brutale. Au contraire, elle permet au plus inspiré de vaincre le plus musculeusement bas de plafond. C’est pourquoi même une crevette comme Luke peut faire des miracles. On utilise d’ailleurs le terme de “sensitif à la Force”. La Force est donc synonyme de Créativité. 

Pour devenir un Jedi, il faut d’abord un certain taux de midi-chloriens dans le sang. En effet, nous ne naissons pas égaux génétiquement et cela vaut sans doute également pour le talent créatif. Mais, vous le savez bien, la création est avant tout une question de travail. Afin de devenir un Chevalier Jedi, le jeune Padawan doit suivre l’enseignement des maîtres qui l’ont précédé. N’est-ce pas là ce que je disais à propos de la création emprunteuse la semaine dernière avec les mots de Bernard de Chartres ? À partir d’un savoir commun alors partagé, celui qui ambitionne d’atteindre le statut de chevalier puis maître Jedi doit ensuite désapprendre et interpréter la Force en son âme et conscience. Alors pourquoi ne pas permettre aux Singes Hurlants de décliner Star Wars en film muet ?

 Vous avez goûté au côté-clair obscur Noir&Blanc de la Force ? Vous en voulez encore un peu ?

Maître Yoda entraîne Luke Skywalker sur la planète Dagobah en s’exprimant ainsi : « Mon alliée est La Force. Son énergie nous entoure et nous relie. Nous sommes des êtres illuminés, pas une simple matière brute ! ». La créativité nous reliant à condition de transcender une matière brute, vous qui avez lu tous les précédents épisodes de la saga Daily Mashup Mars, cela ne vous rappelle pas quelque chose ?

Au-delà du niveau de maîtrise, la Force de maître Yoda est-elle exactement de même nature que celle des autres maîtres Jedi comme Mace Windu, Qui-Gon Jinn, Obi-Wan Kenobi ? Quoi qu’il en soit, ils ont tous fait le serment de l’utiliser pour Le Bien de l’Humanité. Excusez-moi pour la naïveté de ma question mais y a-t-il un seul Bien et une seule Humanité ? Anakin MarcheurCéleste tranche dans le vif et prend le parti de détourner la Force pour servir ses propres intérêts. Et c’est là que réside selon moi toute l’ambiguïté et par conséquent tout l’attrait de ce personnage. Nous pourrions bien sûr dire qu’Anakin est un créatif qui a mal tourné, qui est tombé dans l’immoralité. Il n’utilise son art que pour des objectifs égoïstes d’ambition personnelle. Mais nous aurions tout aussi raison de dire qu’en se libérant d’une morale limitative, le désormais Darth Vader est devenu le plus créatif d’entre tous. Comme le Morgoth inventé par J.R.R. Tolkien.

Morgoth

Dans le Silmarillion, on apprend que le Sauron du Seigneur des Anneaux n’est seulement que le plus puissant lieutenant de Morgoth, équivalent du Diable, ange déchu par Illuvatar, le Dieu des dieux dans le panthéon du célèbre écrivain-professeur d’Oxford.

Avec tous les autres dieux subalternes, Morgoth devait jouer la Grande Musique écrite par Illuvatar pour créer le monde. Mais comme Anakin, il n’a pas voulu se plier à l’ordre établi et, plutôt qu’agir de concert avec ses semblables, il s’est mis à inclure dans la partition ses propres créations. Il altéra ainsi l’harmonie de la Grande Musique mais les dissonances qu’il apporta donnèrent à la mélodie plus de diversité, de nuances et de beauté. Vous voyez où je veux en venir ?

L’envie d’Anakin de briser les règles est à l’œuvre dans toute création digne de ce nom et la respiration-souffle dissonante de Vador est la voie qu’emprunte tout bon mashupeur. Sauf qu’à l’opposé de l’image de pirate-téléchargeurs sans foi ni loi que certains voudraient leur coller, les cinéastes mashupeurs ont un sens aigu du bien commun. Un bien commun plus souple et interprétatif. Un bien commun plus métissé. Si l’on devait dresser le portrait-robot du cinéaste mashupeur type, il ressemblerait à un Anakin Skywalker qui aurait goûté au côté obscur de la Force, aurait aimé ses aspérités, s’en serait bâfré… puis l’aurait intégré au côté clair tiré des enseignements de ses maîtres en cinéma pour finalement partager la mixture avec tous. Le courant de son sabre-laser serait alternatif et bigarré. Il n’aurait surtout pas écouté le persiflage de Palpatine et aurait combattu de toutes ses forces l’Empire en rejoignant les rebelles.

Le droit d’auteur-copyright, comme nous l’entendons aujourd’hui, a été inventé à la Révolution Française pour protéger les auteurs et leur permettre de vivre de leur art. Les révolutionnaires leur accordèrent “le droit exclusif d’autoriser la reproduction de leurs œuvres pendant toute leur vie puis aux héritiers pendant une durée de cinq ans”.  Ensuite, le capitalisme impérial est passé par là et a dévoyé les beaux idéaux issus de la Révolution. Pour des raisons pécuniaires, il n’a cessé d’étendre le nombre d’années où les ayants droit ont tout pouvoir jusqu’à l’amener en France en 1993 à 70 ans après la mort de l’auteur. Quand l’ayant droit œuvre à la conservation, la restauration et la mise en valeur du film des auteurs décédés, il est juste qu’il use de ce droit pour financer ce travail. Mais est-il juste que de jeunes auteurs de films mashups doivent verser à des ayants droit multimillionnaires des sommes d’argent hors de portée pour utiliser comme matière première un extrait de quelques secondes d’un film de leur catalogue ?

Malgré la révolution numérique qui bouleverse notre relation à la création, le droit d’auteur n’a connu aucun changement majeur depuis bien longtemps et il est avant tout utilisé aujourd’hui par de grands groupes de l’industrie culturelle. Car celui qui palpe le plus, c’est bien Palpatine ! Encore plus depuis qu’il a été racheté par The Walt Disney Company.

Comme on l’a vu dans le cinémoulinade de Jupiter Ascending, à l’origine cette entreprise a basé sa force sur la remise au goût du jour-recyclage d’anciens contes et illustrations par son génial fondateur. Aujourd’hui, elle est la championne de l’abus de droit d’auteur et empêche quiconque de toucher à ses créations. Son lobbying est tellement puissant en la matière que la loi d’extension du terme des droits d’auteur votée en 1998 par le congrès américain a été rebaptisée par de nombreux observateurs la “Mickey Mouse Act” ! En effet, il y avait alors une menace fantôme sur l’entrée du personnage de Mickey Mouse dans le Domaine Public. Le Melkor de Tolkien est devenu Morgoth car il ne voulait pas avouer que ses créations avaient été rendues possibles grâce au souffle premier d’Illuvatar. Il affirmait qu’elles étaient sa propriété exclusive.

 

Le droit moral est essentiel pour protéger l’auteur de toute utilisation abusive de ses œuvres et empêcher un détournement à caractère raciste ou incitant à la violence. Mais pour le reste, il y a désormais dans les textes un hic numérique comme le dit Alexis Genty. Maintenant que le numérique permet la retouche sans altération de l’originale, “On peut alors se demander s’il est encore légitime de donner le pouvoir exclusif à une personne – l’ayant droit après la mort de l’auteur – de faire valoir ses goûts, alors que d’une l’intégrité physique de l’œuvre n’est pas touchée et de deux il est impossible de savoir si ses goûts sont similaires à ceux du défunt auteur.”

Pour encourager la création, ne pourrait-on pas inverser la perspective et présumer de la bienveillance de l’artiste recycleur ? Le cinéaste mashupeur n’aurait plus à faire la démarche de demande de droits mais ce serait au détenteur des droits de présenter un argumentaire détaillant le préjudice moral subi. Sur son blog S.I.Lex, le juriste et bibliothécaire Lionel Maurel analyse toutes les pistes d’évolutions possibles pour légaliser la pratique du Mashup. Nous pourrions nous inspirer d’un mécanisme comme le fair use américain tout en gommant ses défauts et en le rendant compatible avec notre culture de droit à la française. Nous pourrions introduire une nouvelle exception au droit d’auteur pour permettre les pratiques transformatives. Ainsi, un long-métrage mashup comme Final Cut Ladies and Gentleman de György Pálfi pourrait sortir en salles et profiter au plus grand nombre, notamment à tous les amoureux du cinéma. Jusque-là, il n’a été vu que par une poignée de privilégiés au Festival de Cannes et sur Mashup Cinéma bien sûr !

 

On se retrouve jeudi prochain avec une interview ou une cinémoulinade ! D’ici-là, si vous voulez voir d’autres détournements mashup de Star Wars, je vous conseille ceux compilés par les bons soins de Jean-Baptiste Gauthier.  Celui montrant les réactions des spectateurs internautes à la découverte du trailer du nouvel opus n’est pas piqué des hannetons.

 

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