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#Dossier : Souviens-toi, 7 été-là (1967 – 2017)  Chapitre 4 : Gloubi-boulga

#Dossier : Souviens-toi, 7 été-là (1967 – 2017) Chapitre 4 : Gloubi-boulga

Tout comme l’an passé, l’équipe du Daily Mars replonge dans ses archives pour évoquer en votre compagnie un demi-siècle de tubes de l’été… Cette semaine, bienvenue dans la décennie ingrate : celle du grunge et de l’eurodance. Chronique musicale d’une saison estivale où les amateurs de vrai bon cinéma pouvaient se délecter de merveilles comme Les Ailes de l’enfer ou encore Batman & Robin.

I do think we live right now at a time – at the fag end of the twentieth century – where there’s a lot of nostalgia, you know, and the musical climate is like karaoke. People aren’t liking things because they are great. They are liking them because they remind people of something that was great.

« J’ai l’impression qu’on vit à une époque – la toute fin du XXe siècle – où la nostalgie est omniprésente. L’ambiance musicale ressemble à du karaoké. Les gens n’aiment pas telle ou telle chose parce qu’elle est bien mais parce qu’elle leur rappelle quelque chose qui était bien. »

Bono (U2), 1997

Promis, la semaine prochaine, on vous lâche avec U2 mais en attendant… force est de constater que, deux décennies et quelques bricoles plus tard, la situation – dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres – est loin de s’être arrangée.

Parmi les choses qu’on ne choisit pas dans la vie, outre ses parents et sa famille, il y a son année de naissance. Et si, comme pas mal de lecteurs de ce site biberonnés à la « culture doudou », vous êtes nés au début des années 80, alors, pour vous, la fin de la décennie 90 a forcément une saveur particulière. Celle de l’adolescence, d’un moment de votre vie où vos goûts se cristallisent… et où il se passe tout un tas d’autres trucs sur lesquels on évitera de s’appesantir ici.

Corollairement, on choisit rarement la porte par laquelle on entre dans la discographie d’un groupe. Quand les saltimbanques sont encore en activité, c’est souvent par leur dernier album en date. Et comme – malgré les apparences – le galimatias que nous vous infligeons chaque semaine obéit à une certaine logique (la plupart du temps en tout cas), il y avait bien une raison à cet épigraphe du chanteur de U2. Parce que, début septembre ’97 le Parc des Princes accueille l’escale française du PopMart Tour. Quatre ans après avoir littéralement rincé la planète avec la tournée Zoo TV (mais vous étiez trop petits pour y assister), les Irlandais reviennent avec Pop… et une tournée réglée en mode « essorage ». Imaginez un peu : un écran de la taille d’un terrain de handball, une arche de 30 mètres de haut, un cure-dent géant surmonté d’une olive en plastique et un boule à facette motorisée en forme de citron… Ajoutez-y une bonne dose de show, un soupçon de rock n’ roll et agitez le tout sous le nez d’un môme d’une quinzaine d’années. Vous allez voir qu’après, pour lui, n’importe quel concert manquera cruellement de saveur.

U2 - PopMart Tour - 1997-1998 - ScèneScène de la tournée PopMart © 1997-1998, U2.com

Et tout cela même si aujourd’hui Pop est un album mal aimé ; tour à tour remisé, remixé (jusqu’à le rendre méconnaissable) puis oublié. Il faut dire que son titre le prédestinait à ça. « Pop » c’est le bruit net et bref que produit un bouchon de champagne quand on le fait sauter. Porté en grande pompe sur les fonts baptismaux, il a été accueilli avec frénésie (tant par le public que par les critiques), avant que le soufflé ne retombe brusquement. Comme le champagne : lorsqu’on le sabre, tout le monde s’excite et, quelques minutes plus tard, il ne reste qu’un fond de bouteille éventé dont plus personne ne veut. Pourtant Pop est l’aboutissement logique (et, en ce sens, quasi-parfait) de l’évolution du groupe au cours des années 90. On commence en faisant « tou-tou-U2 » sur le single Discotheque et on finit toutes lumières éteintes à prier pour que les morts se relèvent (avec le déchirant Wake Up Dead Man). On navigue entre les univers colorés de Keith Haring ou Roy Lichtenstein et la poésie Beat Generation d’un Allen Ginsberg (sur Miami). On a même droit à une séquelle dépressive de Sunday Bloody Sunday avec la supplique Please.

C’était dans l’air du temps… et le temps était un peu détraqué. Pas encore complètement ruiné, pas comme aujourd’hui mais c’était une drôle d’époque, où David Bowie sortait Earthling, un curieux album de drum ‘n’ bass. Rétrospectivement, ça donne un peu l’impression d’avoir assisté à un aboutissement tardif et complètement à contretemps du courant « progressif » initié dans les années 70. Comme si tous les genres musicaux convergeaient, au mieux (pour les plus optimistes) dans une « world music » symbole d’une mondialisation musicale heureuse. Au pire (comprendre “la plupart du temps”) ça tenait davantage du gloubi-boulga, même pas régressif, simplement vomitif.

1997, c’est l’année où, plus que jamais, on est persuadé qu’on peut encore marier la musique électronique avec d’autres styles et que la noce sera mémorable. C’est oublier un peu vite vite qu’en ’97, Spawn, le film et sa bande originale, sont sortis. Les cinéphiles, les mélomanes et les amateurs de comic books en pleurent encore. Pourtant, on y croyait presque. L’été précédent, un duo anglais, les Chemical Brothers, avaient fumé le calumet de la paix avec Noel Gallagher d’Oasis sur le morceau Setting Sun. Un an plus tard, ils récidivent avec l’album Dig Your Own Hole. Des campings aux boîtes de nuit en passant par les Eurockéennes de Belfort, impossible de ne pas au moins taper du pied au son de leurs Block Rockin’ Beats.

Oasis, justement, sort son troisième album – le fameux album « de la maturité », blah blah blah, yada yada… – Be Here Now, disque de facture classique, non dénué de qualités… si ce n’est que, selon Liam Gallagher lui-même, ce « n’était pas Morning Glory, tout simplement ».

Cependant, il est un groupe qui parviendra magnifiquement à faire entrer le rock contemporain dans l’ère numérique, et ce d’une manière totalement inattendue considérant leur début de carrière. En effet, lorsque Radiohead publie OK Computer, c’est une petite révolution qui s’opère dans le style du groupe emmené par Thom Yorke. Délaissant les guitares massives de The Bends (1995), Radiohead accouche de son meilleur album à ce jour, une collection de titres où la machine fait les yeux doux à l’analogique (logique), entre rêve angoissé et agression subite, le tout saupoudré de paroles à la fois énigmatiques et annonciatrices des maux du siècle à venir.

Sur le front du métal industriel, alors que des groupes comme Ministry, White Zombie ou Nine Inch Nails damaient patiemment le terrain depuis les années 80, contre toute attente, c’est un groupe est-allemand qui va décrocher la timbale. En août, Rammstein, sort son deuxième album, Sehnsucht. Profitant de l’aspiration médiatique créée par David Lynch et de Trent Reznor suite à la sortie du film Lost Highway (et de sa bande originale), ils coiffent tout le monde au poteau, avec des paroles compréhensibles par des élèves de quatrième option allemand-LV2. Wunderbar !

On parle quand même d’une époque où on sample Ain’t Talkin’ ’bout Love de Van Halen pour agiter les dance halls. C’est à cette ultime profanation que se livrent les anglais d’Apollo 440 sur leur album Electro Glide in Blue. Toujours sous l’Union Jack, The Prodigy enfonce le dernier clou dans le cercueil de l’eurodance (et c’est heureux) avec The Fat of the Land. Après avoir aguiché pendant près d’un an avec deux singles (Firestater et Breathe) en rotation lourde à la radio, la sortie de leur troisième album les catapulte directement sur la grande scène du festival de Glastonbury au début de l’été. Plus qu’un son, c’est toute une esthétique qui se déploie sur album, vidéoclip et en concert. Pour preuve : ce scopitone sulfureux du morceau Smack My Bitch Up, réalisé par l’ancien batteur du groupe de viking metal suédois, Bathory, Jonas Åkerlund.

Côté musique de bikers, les Harleys des métalleux sont au garage, tous feux éteints. La vague grunge s’est brisée sur les même écueils que leurs ancêtres punks. Quelques vieux de la vieille font de la résistance. Bruce Dickinson, en délicatesse depuis quelques temps avec ses anciens collègues d’Iron Maiden, retrouve son ancien guitariste Adrian Smith (lui aussi rescapé de la vierge de fer). Venu prêter main forte pour une chanson, Smith finira par rester pendant toute la session d’enregistrement de l’album Accident of Birth. Peut-être l’album solo le plus « maidenien » de son auteur. Toujours au rayon challengers, Dave Mustaine entraîne Megadeth encore un peu plus loin dans registre toujours plus mainstream avec Cryptic Writings. Des mélodies presque pop, des riffs accrocheurs et des refrains entêtant propulsent l’album à la dixième place du classement des ventes de disques aux États-Unis. On en vient presque à oublier qu’Aerosmith aussi a sorti un album, Nine Lives, à peu près au même moment.

Pendant ce temps, en France, on est en train de forger ce qui deviendra le fer de lance de la « french touch ». L’été pulsera au rythme du premier album des Daft Punk, Homework. Ou comment la techno music devient electro, parce que techno ou dance, ça fait vulgaire.

En même temps, avec Daft Punk, les étiquettes ont vite tendance à se décoller, laissant apercevoir non seulement la mécanique du robot, mais aussi son âme. Homework aurait d’ailleurs pu s’intituler Blueprint, tant le disque annonce clairement le chemin que vont emprunter Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo par la suite, revenir à la funk originelle tout en servant de medium avec le fantôme dans la machine. Faire tourner les tables en somme, turntables qu’ils disent de l’autre côté de la Manche. Le résultat, quinze ans plus tard, s’appellera Random Access Memory mais nous n’en sommes pas encore là…

Dans un autre style, au printemps, les Marseillais d’IAM sortent la nouvelle unité de mesure du rap français : L’École du micro d’argent. Encore aujourd’hui, cet album est à la fois le mètre-étalon et le crash test ultime : la galette contre laquelle 90 % du hip-hop tricolore vient se fracasser allègrement. Réalisé entre la France et les États-Unis, l’album réussit une synthèse parfaite entre le fond et la forme, entre un rap « à l’ancienne » et un son qu’on croirait produit aujourd’hui (mais en mieux). Des textes sans affabulations ni complaisance… et ces instru’ ; rarement le travail des DJs Imhotep et Kheops aura été aussi splendide. Un coup de maître, irreproductible et c’est sans doute cette singularité qui en fait valeur.

Outre un certain nombre d’obsessions (parmi lesquelles certaines ont été listées plus haut), chaque génération partage le même double fantasme. Le premier est de croire dur comme fer qu’elle sera la dernière, qu’après elle, il n’y aura plus rien et qu’ils seront au premières loges pour Armageddon. L’autre truc dont ils sont sûrs et certains, c’est que leur jeunesse était sans équivalent dans toute l’histoire et qu’elle restera supérieure à tout et en tout point jusqu’à la fin de l’éternité. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, bien sûr, aucune de ces deux assertions n’est vraie. Même en y mettant beaucoup de bonne volonté, il est peu probable que la promotion ’97 assiste à la fin du monde sans passer par la case Mad Max. De même, l’année où est sorti Spice World, le film peut difficilement se targuer d’être à l’apex la courbe d’évolution de l’espèce humaine. Il n’empêche, que c’était une bonne cuvée, quand même.

Pour le prochain épisode, nous rendons les platines à Monsieur scRed pour la suite de notre saga d’été mais, pour patienter pendant cette quinzaine ensoleillée, nous vous proposons une petite liste de lecture Spotify de morceaux écartés du montage final ; voyez ça comme un mélange entre une director’s cut et un bêtisier.

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