Download Paris 2016 : des débuts bas débit

Download Paris 2016 : des débuts bas débit

En concurrence frontale avec notre Hellfest national, les Américains de Live Nation débarquent cette année sur l’hippodrome de Longchamp avec une version française du Download Festival. Pour une première édition à l’affiche allégée – une petite quarantaine de groupes sur trois jours et trois scènes – misant surtout sur une poignée de grands noms (Iron Maiden, KoЯn et Rammstein en tête), ce lointain héritier des « Monsters of Rock » des années 80 pouvait-il tenir la dragée haute à son homologue haut-breton ? Pour le savoir, le Daily Mars a dépêché sur place l’un de ses émissaires, dans son plus bel habit de carnaval.

On n’est pas fini quand on a 17 ans. Au milieu de la foule de plus en plus compacte qui se presse sur la pelouse de l’hippodrome de Longchamp en ce vendredi soir du mois de juin, un petit groupe de jeunes vérifie cette citation aussi poétique qu’approximative. À plusieurs dizaines de mètres de la « Main Stage » du festival, ils se bousculent, se chambrent, se chahutent, tentent d’apercevoir la scène en se hissant sur la pointe des pieds.
« Tu vois quelque chose ?
– Tu penses qu’on est bien placés ? Parce que j’entends rien.
– En même temps, là, il se passe rien…
– Je vois même pas les écrans d’ici.
– T’imagines comment ce serait si on faisait 1 mètre 90 ?
– Tu verras quand on reviendra et qu’on aura 18 ans. »
Tout semble indiquer qu’ils sont sur le point d’assister à leur premier concert d’Iron Maiden. Ils n’ont manifestement pas la moindre idée de ce à quoi s’attendre [note du rédacteur : et ils ont beau me casser les ouïes, à force de ne pas savoir dans quelle position se mettre et de brailler des insanités, une part de moi ne peut s’empêcher de les envier un peu].

Quelques heures plus tôt, à quelques mètres de là…

Les meilleurs amis du festivalier resteront toujours sa patience à toute épreuve… et une bonne paire de chaussures de marche. Aussi parisien soit-il, sur son carré de gazon à la lisière du très chic XVIe arrondissement, le Download reste avant tout un événement organisé à Tataouine-les-Bains. Après une heure et demie de trajet (en tram, en bus et en navette de festival), on passe avec un sourire compatissant devant une première victime collatérale, écroulée sur le bord de la route et entourée de deux sauveteurs, quelques mètres avant le contrôle des billets. Par-dessus la barrière, les Français de Gojira, avec leurs blast beats et leurs « riffs mitraillette » à la Metallica finissent de préchauffer un public épars en cet fin d’après-midi lourd et nuageux.

Download 2016 Deftones

Passons rapidement sur le festival dans son ensemble, tant la comparaison avec son concurrent de l’ouest lointain serait défavorable au Download. Disons simplement que, entre chaque concert, les déplacements sur le site s’apparentent à autant d’épreuves d’une espèce de Fort Boyard du galérien. À peine entré sur le site, le premier de ces travaux d’Hercule consiste à passer près d’une heure et demie à avancer péniblement dans une queue qui serpente à travers tout le site jusqu’à l’horizon pour parvenir à un guichet « Cashless » (les cartes prépayées censées remplacer les paiements en espèces sur le site). Pour un dispositif supposé vous faire gagner du temps, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça laisse un peu à désirer.

Deftones Logo (400 x 300 px)Après avoir pu accéder au bar et éviter la déshydratation, il est enfin possible de rattraper le concert des Deftones, qui en sont à leur deuxième morceau, le classique My Own Summer (Shove It). Malgré un son qui oscille, parfois au sein d’une même chanson, entre le correct et le médiocre, le groupe livre une bonne prestation, face à un public encore tiède et plus curieux que réellement investi. Ça cogne, ça hurle, ça transpire beaucoup, ça essaie de rester jeune… et, de loin, voir un Chino Moreno teint en blond se jeter dans la foule, ça fait illusion. Festival oblige, le groupe privilégie son fonds de catalogue aux titres de son dernier album, Gore, même si le nouveau single Prayers/Triangle ne dépareille pas à côté d’un morceau « culte » comme Change (in the House of Flies).

Autre constat (pour ceux qui en douteraient encore) : le public de ce genre d’événement ne se limite désormais plus du tout à des adolescents mal dans leur peau habillés tout en noir ou à des motards nazis de l’enfer qui sentent très fort l’alcool et la transpiration. Au milieu d’un public assez largement féminin, on croise pêle-mêle des gens de toutes les couleurs de peau et de cheveux, un Viking en slip et en crocs roses ou un grand dadais, suant bière et eau dans son costume d’alligator en pilou.

Anthrax Logo (400 x 300 px)C’est ensuite au tour d’Anthrax de subir les conséquences d’un nouvel arrêt technique. Après une demi-heure de queue pour réussir à obtenir un burger (sans frites, faute d’une capacité d’emprunt suffisante), c’est parti pour un bon de 30 ans en arrière. Pour un groupe qui avait justement réussi à se renouveler au tournant des années 90 (notamment en recrutant le chanteur d’Armored Saint, John Bush) le retour à sa formation quasi initiale confère à l’ensemble un goût presque rance. Sans compter qu’à l’inverse de leurs compatriotes des Deftones, Scott Ian & Co. misent beaucoup sur leurs deux derniers opus, les passables For All Kings et Worship Music. Avec quatre titres, ces deux disques occupent près de la moitié de leur temps de présence sur scène. Restent donc deux reprises – Got the Time de Joe Jackson et Antisocial de Trust (chanté en français par plusieurs personnes sur le site à ce moment-là) – et deux titres d’Among the LivingCaught in a Mosh et Indians – pour mettre tout le monde d’accord et montrer que la machine fonctionne encore. C’est certes suffisant mais surtout décevant.

Here is the soul of a man…”

Peu après 20 h 30, les accords de la chanson d’UFO, Doctor Doctor, résonnent dans les haut-parleurs au-dessus du champ de courses. Ce titre, annonciateur du début imminent des hostilités pour Maiden depuis plus de quinze ans, suffit à porter le public à ébullition. Les deux écrans géants, disposés de part et d’autre de la scène, s’allument pour diffuser une séquence en images de synthèse qui n’est pas sans rappeler le jeu vidéo Ed Hunter (évoqué par notre confrère, Guillaume Nicolas, dans cet article) et les heures les plus sombres de l’histoire du groupe.

Iron Maiden Logo (400 x 300 px)Passée cette introduction dispensable et cette petite inquiétude, vient la première (vraie) bonne surprise de la soirée. Une voix, chaude, grave et bien vivante attaque, a capella, les premières mesure d’If Eternity Should Fail (là où d’autres groupes auraient sans doute eu recours à une bande préenregistrée). À peine un an auparavant, Bruce Dickinson, le chanteur du groupe, était officiellement guéri d’un cancer de la langue diagnostiqué quelques mois plus tôt. Depuis, la question de savoir s’il avait récupéré toutes ses capacités vocales était légitime. La réponse est là devant nous : “So here is the soul of a man…”. Sur ces mots, les lumières s’allument et en avant la musique !

Maiden n’est pas un groupe rare. Depuis le retour de Dickinson au micro en 1999, ils ont donné une vingtaine de concerts en France (dont une douzaine à Paris). Pour qui les suit un peu, la mécanique de leurs spectacles est connue et ils ne réservent en général que peu de surprises. La tournée qui les amène au Download, pour la promotion de The Book of Souls, fait donc la part belle aux titres issus de ce double album. Comme on pouvait s’y attendre à l’écoute de l’album, le single Speed of Light, le morceau fleuve The Red and the Black avec sa rythmique folle ou Death or Glory et son refrain super accrocheur n’ont aucun mal à soulever les foules parisiennes. Le reste de la setlist n’est constitué que de (très) vieux titres, en grande partie tirés de l’album mythique The Number of the Beast, qui fête ses 35 ans cette année. Exception faite de Fear of the Dark (et des morceaux du nouvel album), jusqu’au rappel, le groupe ne jouera pas un seul titre composé après le milieu des années 80.

C’est peut-être le choix et l’enchaînement des morceaux qui constituent les plus gros points noirs du concert. Les Anglais nous avaient habitués, depuis toujours ou presque, à mener des prestations flamboyantes au pas de charge. Ici, soit les morceaux se ressemblent trop, soit ils ne s’enchaînent pas très bien. Pourtant, il est difficile de leur reprocher de jouer la facilité. Les titres de près d’un quart d’heure se succèdent. Dickinson, même s’il est plus « sec » et s’il peine de plus en plus dans les aigus avec les années, conduit sa troupe avec toujours autant d’allant. Les titres sont interprétés ici dans des versions plus « groovy » que par le passé, plus proches de celles présentes sur les albums.

Il faudra attendre le rappel, après un classique Number of the Beast et son refrain repris en chœur par la foule pour entendre un morceau de moins de vingt ans d’âge : Blood Brothers (dédié aux victimes du Bataclan). Le spectacle s’achève ensuite sur un énergique Wasted Years, inhabituel à cette place dans la setlist, avant qu’Eric Idle ne se mette à siffloter Always Look on the Bright Side of Life dans la sono, marquant ainsi la fin du match. Le public reflue, content d’avoir une fois de plus pu admirer le Rock ‘n’ Roll Circus de Maiden, de passage dans notre ville, avec son lot de pyrotechnie et de monstres en latex. Un spectacle réjouissant mais auquel il manquait un grain de folie pour être réellement euphorisant (même si ce genre d’étincelle a du mal à jaillir dans le cadre rigide d’un festival).

La messe est dite !

Ghost Logo (400 x 300 px)À peine le temps de retraverser tout le site, pris dans un flux de gens extrêmement égocentriques et mal élevés (on se croirait dans le métro aux heures de pointe), pour assister au concert de clôture de cette première soirée : Ghost. Les Suédois maquillés et masqués déboulent sur scène, tambour battant et toutes guitares dehors. Malgré un chanteur – Papa Eponymous troisième du nom – qui a oublié sa voix là où il a attrapé un bon coup de froid, le concert reste extrêmement agréable à suivre. Avec son mélange de hard rock mâtiné de doom à la Black Sabbath et de pop lumineuse, le groupe égrène quelques titres de leur dernière grande réussite, Meliora (Cirice, Absolution ou Mummy Dust), avant de finir sur un Monstrance Clock en forme d’apologie de l’orgasme féminin, doublé d’une petite pichenette à la religion catholique. Un brin provocateur peut-être, mais pas non plus totalement déplacé. Ces faux-gentils bien habillés et bouffeurs de curés savent qu’il ne sert à rien de prêcher des convertis… et que tant qu’à faire de tenir un discours quasi féministe, autant le faire dans ce grand-messe de la testostérone (parce que les clichés, même battus en brèche, reposent quand même sur des fondements de vérité).

Au final, cette première édition du festival sera à ranger au rayon des bons moments et pas des événements de légende. À force d’entasser n’importe comment un trop grand nombre de personnes sur un site trop petit, les festivaliers auraient pu se sentir floués si les têtes d’affiche présentes ce vendredi n’avaient pas « fait le job ». La preuve qu’il ne suffit pas de signer un gros chèque et de planter trois scènes et une demi-douzaine de buvettes dans le Bois de Boulogne pour concurrencer un festival installé depuis plus de dix ans sur le même créneau (et c’est rassurant).

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