Blu-ray / DVD : Love Streams, de John Cassavetes

Blu-ray / DVD : Love Streams, de John Cassavetes

Note de l'auteur

 

Saluons l’édition Blu-ray et DVD d’un des plus beaux films du monde, le (quasi) dernier long métrage de John Cassavetes, dans une version HD et restaurée qui lui fait honneur.

 

LE FILM (5/5)
LoveStreamsAff

Synopsis : Romancier estimé dont les femmes sont le sujet de prédilection, Robert Harmon connaît un grand succès en même temps qu’une inexprimable insatisfaction. Rejetée par un mari et une fille qui ne supportent plus ses extravagances, Sarah Lawson est mue par un (gros) grain de folie qui a tendance à la faire déraper. Robert entretient un turbulent gynécée, Sarah est ouverte aux rencontres spontanées, et pourtant une même solitude les mine. Ils sont frère et sœur, investis dans une relation fusionnelle où il n’y a qu’ensemble qu’ils ne sont pas seuls.

 

La solitude est le grand thème de John Cassavetes, mais ses films ne s’y complaisent jamais. Ils restent mal élevés, d’une insolence qui exalte chez les personnages des sentiments tantôt salvateurs, tantôt dévastateurs. Cette joie de vivre malgré tout donne à Love Streams, comme déjà à Husbands (1970), Meurtre d’un bookmaker chinois (1976) et Opening Night (1977), une formidable énergie à mettre au crédit de l’amour sincère et sans concession de Cassavetes pour deux choses : le cinéma et l’alcool. D’ailleurs, il est le plus grand cinéaste de l’alcool, et il en fait ici, pour la dernière fois, la brillante démonstration.

Noyer le chagrin

LoveStreams2Lorsqu’il entreprend le tournage de Love Streams, Cassavetes vient d’apprendre que son foie est attaqué par la cirrhose qui l’emportera cinq ans plus tard, en 1989. [SPOILER] Il pense sans doute qu’il réalise son dernier film, d’où cet ultime plan bouleversant. [/SPOILER] S’il retrouve le chemin des plateaux en 1986, pour remplacer Andrew Bergman sur le tournage de Big Trouble à la demande de son ami Peter Falk, Love Streams est bien le dernier film qui lui ressemble, tourné, comme Faces (1968) et quelques scènes d’autres longs métrages, dans sa propre maison avec l’équipe de fidèles passionnés qui l’accompagne depuis longtemps, et produit avec garantie du final cut par Menahem Golan alors en pleine phase de légitimation artistique de la Cannon.

Gena forever

Love Streams3Pour ce dernier combat, Cassavetes donne tout ce qu’il peut à celle qui aura partagé sa vie pendant près de 40 ans. Sublime, Gena Rowlands trouve son plus beau rôle depuis Une femme sous influence (1974), à la différence que, cette fois, Cassavetes est aussi son partenaire à l’écran. Qu’ils interprètent le frère et la sœur de la pièce de Ted Allan servant d’argument au scénario s’avère une idée géniale : sans la moindre ambiguïté, leur amour s’en trouve élevé au rang d’absolu. Toujours là, sans début ni fin, il coule indéfiniment. Comme un torrent.

Love Streams (1984), de John Cassavetes. Scénario : Ted Allan et John Cassavetes. Durée  : 2h14. Avec Gena Rowlands, John Cassavetes, Seymour Cassel, Diahnne Abbot…

 

 

LES BONUS (4/5)

 

Le second DVD se contente de reprendre le DVD bonus de la précédente édition, datant de 2006. Y figure, entre autres, un long métrage de Cassavetes qui permet de comprendre pourquoi il est devenu un réalisateur aussi farouchement indépendant.

 

Un enfant attend

child is waitingAprès Shadows (1959), tourné avec ses propres économies et une liberté totale, Cassavetes tente l’expérience du studio avec, notamment, Un enfant attend (1963). Au service du producteur et réalisateur de films à thèse Stanley Kramer, il est à la tête d’une entreprise relativement imposante puisqu’elle réunit Burt Lancaster et Judy Garland, sur un sujet dit de société : dans une institution pour enfants déficients mentaux, un professeur de musique (Garland) se pique d’affection pour un jeune pensionnaire et s’oppose aux méthodes du médecin directeur de l’établissement (Lancaster). Impersonnel, quoique réalisé avec soin et comportant quelques belles scènes, le film a été sans vergogne remonté par Kramer, en désaccord avec Cassavetes sur le traitement du sujet. Après cette expérience qu’il jugea calamiteuse, Cassavetes ne tournera plus jamais sans la certitude d’avoir le final cut.

Un enfant attend (A Child is Waiting, 1963), de John Cassavetes. Scénario : Abby Mann. Durée : 1h36. Avec Gena Rowlands, John Cassavetes, Seymour Cassel, Diahnne Abbot…

 

 

I’m Almost not Crazy

Sur le tournage de Love Streams, ce passionnant documentaire de 56 minutes montre Cassavetes au travail, en répétition comme au moment des prises. On peut notamment y apprécier l’élaboration de la performance de Gena Rowlands dans une des scènes mémorables du film. Réalisé par Michael Ventura, il nous évoque fortement le film d’André S. Labarthe sur le tournage de Faces en 1969 pour la collection Cinéastes de notre temps, ce qui nous donne l’occasion de constater que, avec 15 années d’écart et quelques membres en plus, la famille et les amis étaient le véritable moteur du processus créatif cassavetésien. Oui, ça se dit.

Cassavetes tourne une scène arrosée de Love Streams.

Cassavetes dirige une scène arrosée de Love Streams.

Les deux featurettes extraites de l’émission Cinéma, Cinémas qui complètent ce second DVD présentent un intérêt variable. L’une, captivante, montre le tournage d’une scène à deux personnages classiquement découpée en trois plans simples – large, champ serré et contrechamp serré –, sauf qu’il n’y a jamais de plan simple. L’autre, inutile, reprend en quelques minutes l’essentiel de I’m Almost not Crazy.

 

L’Amour et le vertige, trajectoire d’une rébellion

Exclusif à cette édition, un livre de 212 pages, illustré de photos et de documents d’archives rares, revient sur Love Streams et sa genèse. Il est écrit par Doug Headline, cofondateur de Starfix, réalisateur, scénariste et fin connaisseur de Cassavetes puisqu’on lui doit la coréalisation du documentaire Anything for John. Pour être tout à fait sincères, nous n’avons eu le temps que de le feuilleter, mais il a vivement attisé notre curiosité !

 

Sortie Blu-ray + 2 DVD +Livre : 24 février 2016.

Editeur : WILD SIDE VIDEO.

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