E3 2019 : remakes, CGI et Keanu Reeves

E3 2019 : remakes, CGI et Keanu Reeves

Après une semaine de conférences et de previews dégainées aux quatre coins de l’internet, l’édition 2019 du salon de l’E3 prend fin. Une édition mitigée pour certains, riches pour d’autres, sans esbroufes ni surprises de dernière minute mais assurément très copieuse par son nombre de jeux présentés qui augurent du bon pour les mois à venir.

Car s’il y a bien un point où tout le monde est d’accord, c’est bien l’exceptionnelle qualité des projets présentés. Si l’on sort de la mitraillette habituelle des conférences présentant des blockbusters militaires attendus mais sans originalité, la nuée de titres enthousiasmants présents sur le salon donne le vertige et il est difficile de ne pas ressortir des montagnes de previews sans un jeu attisant la curiosité dans un style ou dans un autre. On n’échappe pas à quelques vilains petits canards néanmoins, même si cela reste de plus en plus rare.

Du côté de Microsoft et Electronic Arts, un article est déjà disponible pour relater les moments forts de chacune de ces conférences. En filigrane, Microsoft prend clairement les devants sur le cloud gaming, et mise avant tout sur son Game Pass, désormais porte-étendard d’un service bien plus important que la console elle-même. L’objet n’est plus qu’un prétexte à faire tourner une sélection de jeux savamment choisis, et il est clair que Microsoft préfère attendre dans l’ombre avec son bébé xCloud pour voir où Google ira se planter avec son Stadia avant de contre-attaquer. Une position de force lancée par son service de cloud gaming couplée à un abonnement fort avantageux, alors que son concurrent préfère laisser le client payer ses jeux le prix fort. Un mouvement stratégique et à suivre de près en fin d’année.

Même les éditeurs tiers prennent ce chemin pour asseoir une compétitivité économique autour d’un nouveau marché dont Netflix n’est pas étranger. Si Electronic Arts a déjà lancé la machine avec un Origin Access en branle depuis quelques années, Ubisoft a profité de l’E3 pour annoncer Uplay+, un service disponible en septembre permettant de jouer à tout le catalogue moyennant 14,99 euros par mois. Pour ce prix, tous les jeux et leurs DLCs sont accessibles, ainsi que les futures productions de l’éditeur et même les bêtas privées pour tester tout ça. Quand on voit à quel point l’éditeur privilégie le développement de contenu sur le long terme, un tel service devient logique. For Honor, Steep et Rainbow Six Siege, sortis il y a maintenant plus de deux ans, continuent à être alimentés et suivis comme l’a montré la conférence E3, et cela continuera avec The Division 2 et probablement le futur Ghost Recon Breakpoint. Ubisoft ne condamne pas non plus l’expérience solo, avec un Watch Dogs Legion dont le concept (incarner n’importe quel PNJ dans un Londres post-Brexit) rend curieux, et un Gods and Monsters aux atours plus cartoon et rappelant le grand Breath of the Wild.

 

Bethesda de son côté, a pris le temps de présenter Orion, une technologie maison pour répondre aux besoins du cloud gaming. Étonnant de la part d’un éditeur tiers, mais comme Bethesda le dit lui-même, cela fait plusieurs années qu’il est au centre des développements technologiques et il entend bien garder son avance. Mis en avant pour gérer les problèmes de latence et allant de pair avec les services déjà annoncés (Doom Eternal sera disponible sur le Stadia de Google), il aura bien fallu ça pour compenser un Fallout 76 dont les développeurs se sont confondu en excuses en début de conférence avec la promesse de régler tous les problèmes… avant d’annoncer un mode Battle Royale, à l’heure où le marché est tellement saturé qu’il est suicidaire de lancer un nouveau titre.

Si annonces de jeux il y a eu, ce n’est pas forcément en proposant quelque chose d’autres que des cinématiques CGI la plupart du temps, ou même avec le moteur du jeu. Bethesda a dévoilé deux titres prometteurs : Ghostwire: Tokyo par Tango Gameworks (Evil Within) et Deathloop par Arkane Studios (Dishonored). Deux trailers cinématiques dévoilant leurs concepts et leurs univers, mais un minimum appuyés par des développeurs présents sur place. On est loin d’un Starlink de l’année dernière, juste teasé sans explications. Un exemple qui ressemble à Outriders de People Can Fly (Painkiller), présenté chez Square Enix sans aucune autre forme qu’un trailer CGI. Et si Cyberpunk 2077 a frustré le public par une simple cinématique (rattrapée par la présence de Keanu Reeves), une vraie vidéo de gameplay a été montrée à un parterre de journalistes et il ne fait aucun doute qu’elle atterrira sur la toile dans peu de temps comme celle de l’année dernière. Mais comment expliquer qu’un titre comme Gears 5, prévu pour septembre prochain, ne daigne même pas montrer sa campagne solo alors que c’est l’une des forces de la licence ?

 

Et quand on voit la tronche de certaines vidéos de gameplay, on aurait finalement préféré en voir beaucoup moins. C’est le cas de Marvel’s Avengers, la future grosse production occidentale de Square Enix teasée depuis un moment, présentant une équipe de super-héros singeant les acteurs cinématographiques au moins aussi bien qu’un cosplay de piètre qualité. Entre un Steve Rogers bouffi et un Tony Stark sans charisme, c’est probablement l’un des plus gros ratés du salon, ne sachant même pas comment la dimension coopérative va s’articuler quand tout ce qui a été montré se limite à du solo. Mais ça ne sera peut-être pas un accident industriel comme va l’être le fameux Shenmue 3, dont les différents trailers sont sources inépuisables de mèmes. De l’aveu des journalistes qui ont pu poser leurs mimines dessus, la réalité est encore pire : animations dépassées, mécaniques d’un autre temps, ce troisième épisode donne l’impression d’être coincé dans une bulle temporelle à l’époque de la Dreamcast.

Autre jeu, autre temps : Final Fantasy VII Remake. Square Enix a mis les petits plats dans les grands, et quatre ans après son annonce, on y voit enfin du concret, avec une mise en scène à la hauteur et des graphismes époustouflants. Doté d’un gameplay à mi-chemin entre le système de combat de l’épisode original et celui de Final Fantasy XV, le jeu s’annonce réellement comme une refonte complète de l’original, à tel point que ce premier opus prévu pour mars 2020 contiendra uniquement toute la partie autour de Midgard mais sera construit comme un épisode autonome. Et comme la mode des remake/remaster n’a apparemment pas de limites, c’est Seiken Deinsentsu 3 qui aura le droit à son remake, nommé Trials of Mana, tandis que la collection des trois épisodes originaux (Collection of Mana) a droit à sa sortie immédiate avec nouvelle traduction française à l’appui.

Embrayant le fossé creusé par des années de remasters et portages, Nintendo et Square Enix se sont engouffrés en masse dans cette manne d’argent facile. On brosse le joueur dans le sens du poil, sans pour autant lui proposer de nouvelles licences. On est ravi de voir le fabuleux Final Fantasy VIII subir un Remaster dans les règles par DotEmu après des problèmes de droit autour de la chanson Eyes On Me, mais un Final Fantasy Crystal Chronicles avait-il besoin d’un remaster, si ce n’est pour avoir droit à une deuxième chance ? Même topo pour The Last Remnant, J-RPG de l’ère Xbox 360 mais qui n’a jamais déchaîné les foules à l’époque.

Autre ambiance, Nintendo a préféré miser sur ses grosses productions que sont les suites de Luigi’s Mansion, Pokémon et Animal Crossing, qui seront probablement de très bons titres vu l’excellence de Nintendo ces derniers temps. Mais le géant nippon n’échappe pas au remake avec la présence de ce Legend of Zelda: Link’s Awakening, qui a le droit à un sérieux lifting tout choupi et probablement quelques sacrés changements pour s’adapter au rythme des jeux de 2019. La Switch mise à fond sur les portages et remasters, souvent logiques comme ces Resident Evil 5 et 6, mais parfois improbables comme l’arrivée de The Witcher 3, dont on est très curieux de voir le sacrifice graphique qui a été fait pour garder l’expérience intacte. Mais avec des titres au potentiel fort (Astral Chain de Platinum Games) ou des suites attendues (No More Heroes 3) voire même de simples personnages longtemps espérés dont Nintendo ne se prive pas de troller (Banjo et Kazooie au roster de Smash Bros Ultimate), ces 40 minutes de Nintendo Direct ont été exemplaires et parfaitement calées avec la ligne directrice du constructeur, se concluant par un merveilleux teaser pour une future suite plus sombre au grand Breath of the Wild.

Fort heureusement, à côté de ces grosses productions prometteuses mais souvent très calibrées, les jeux indépendants sont toujours en grande forme, qu’ils soient soutenus ou non par des éditeurs. On a déjà évoqué le fabuleux Ori and the Wind of the Wisps dont la beauté est sans égale, mais Devolver Digital, toujours à l’affût des bons coups, a su profiter de l’évènement pour montrer ses futurs projets, comme Carrion, Metroidvania où le joueur incarne un monstre digne de The Thing, mélangeant exploration et gestion de tentacules visqueuses. Fall Guys Ultimate Knockout, de son côté, mise sur le Battle Royale façon Takeshi Castle avec des petits personnages tentant d’accéder à la ligne d’arrivée en évitant les obstacles sur le chemin. Pour le reste, John Wick Hex (Keanu Reeves jamais très loin) adapte la licence en un jeu tactique et chorégraphié, Maneater laisse le contrôle d’un requin mangeur d’homme à travers un monde ouvert et un arbre de compétences (!) tandis que Superliminal joue sur le terrain de The Stanley Parable à base de jeux d’échelles et de faux-semblants.

Nous aurons donc eu une édition 2019 particulièrement riche en termes de jeux à un fort potentiel, autant chez les blockbusters que sur la scène indépendante, mais sans réelle surprise. Les conférences sont loin d’avoir brillé, même si les jeux répondaient présents. Comme souvent, c’est un E3 de transition qui précède l’arrivée des nouvelles consoles. Mais on sent malgré tout la volonté des constructeurs et éditeurs de se démarquer, pas simplement par leurs jeux mais surtout par leur catalogue. Chacun met en avant ses positions fortes, laissant de côté la variété et la volonté de toucher un public plus large et misant sur la loyauté du joueur pour justifier les multiples abonnements en ligne. Ubisoft compte sur des jeux avec du contenu au long terme, tandis que Square Enix privilégie des licences fortes avec moult remakes, remasters et suites à outrance et en mettant très souvent les moyens de leurs ambitions. Plus question de concurrencer directement le voisin, mais plutôt d’être le premier à réussir à imposer sa vision économique. Les prochains mois risquent d’être intéressants.

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