Edito : comment classer efficacement les arts

Edito : comment classer efficacement les arts

Dans les colonnes du Daily Mars, on a l’habitude de s’insurger contre les phrases toutes faites sur la culture. On se bat pour ne plus lire que la série c’est “presque aussi bien que du cinéma”, on grince fort des dents quand on nous dit que “la science-fiction c’est segmentant” et on préférait être sourd plutôt que d’entendre que “la BD est un art mineur”. Mais pour une fois, nous faisons fi de nos combats pour aider un homme. Cet homme, vous le reconnaissez probablement sur cette photo.

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut, tout jeune académicien, a manifesté son dégoût pour les petits Mickeys, à l’occasion de son émission sur France Culture Répliques. Il n’aime tellement pas ça Alain, qu’il mettait alors au même niveau discrimination raciale et artistique. :

“Je ne sous-estime pas, bien au contraire, la nécessité de lutter contre discrimination raciale, à l’embauche ou au logement. Mais on a l’impression, aujourd’hui, que c’est toute discrimination qui est mise en cause. C’est le droit de discriminer qui est refusé au nom de l’égalité de tous. C’est ainsi qu’on peut se targuer d’aimer la bande dessinée. Pourquoi ne pas aimer la bande dessinée ? Mais s’en targuer c’est autre chose. C’est dire, en sous main, il n’y a pas d’art mineur. Et quand on dit il n’y a pas d’art mineur, non seulement on réhabilite les arts mineurs mais on vide les autres.”

Son attaque vise autant la bande-dessinée, que la musique non-classique, les séries ou la mode. Quitte à tirer sur une « minorité », autant toutes les viser. Mais ce que ne dit pas clairement Alain, c’est sa déception profonde à l’égard du classement majeur/mineur qui manque de précision. Heureusement, au Daily Mars, on sait déceler ce genre d’allusion subtile.

Si on veut vraiment être pointilleux, on peut noter que la classification des arts, c’est presque aussi vieux que les civilisations (un peu comme la connerie en fait). Du temps de l’Antiquité, chaque Muse avait son art associé et à l’époque la littérature n’en faisait pas encore partie, le truc « in » c’était la poésie et la rhétorique.

A la Renaissance, on s’est mis à distinguer les arts du savoir, les “majeurs”, (peinture, architecture, sculpture) des arts matériels, les “mineurs” (décoration, mode, dessin…). Cette distinction a continué à perdurer jusqu’au XXème siècle.

Au XXème siècle, grâce à Hegel et son Esthétique, on a trouvé un nouveau moyen de classifier les Arts avec des numéros, du premier (architecture) au cinquième (la poésie). C’est pratique les numéros et surtout c’est sans fin, ça permet de corriger les oublis. Ou de rajouter ceux qui obtiendront le nom “d’art” un peu plus tard (comme la danse, ou le cinéma).

Malgré toutes ces tentatives plus ou moins efficaces, aucun système de classement ne semble pourtant satisfaisant. La numérotation, apparemment c’est trop approximatif pour Finkie. Alors si on veut s’obstiner à faire une classification impossible, alors que l’Histoire nous a démontré que ça ne marche pas, comment fait-on ? On peut exclure l’ordre alphabétique au risque de voir la BD avant la cuisine, la littérature et la danse (des canards). On peut s’essayer au tableau périodique des éléments et faire un tableau périodique des Arts, mais il n’y a pas de numéro atomique pour point de départ.

Ça devient complexe, mais il faut toujours envisager une solution de repli. Au pire, on peut se baser sur la valeur marchande, celle que notre société capitaliste ET consumériste valorise plus que tout : quelle industrie rapporte le plus ? On regarde l’art qui vaut le plus et on devrait avoir une échelle assez sûre. Et ça nous permettra enfin de clore le débat : c’est qui le plus cher, toute la discographie d’AC/DC ou un Degas ?

Et si jamais celui-ci ne vous convient toujours pas (parce que vraiment, vous êtes difficiles), on pourra toujours mesurer les arts en degré d’énervement et de sourcils relevés de Finkie. Il semble que l’agacement d’un académicien, qui prône la diversité d’expression, mais ne la met en pratique que quand ça l’arrange, soit désormais la seule valeur sur laquelle on puisse compter.

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