édito, épisode 2 : séries blues

édito, épisode 2 : séries blues

Le Palace de Beaumont-sur-Oise

Le Palace de Beaumont-sur-Oise

La lumièr’ revient déjà
Et le film est terminé
Je réveille mon voisin
Il dort comme un nouveau-né
Je relèv’ mon strapontin
J’ai une envie de bailler
C’était la dernièr’ séquence
C’était la dernière séance
Et le rideau sur l’écran est tombé

C’est probablement l’effet du temps et son rôle de tamis sur nos souvenirs qui joue, et qui nous fait oublier les petites douleurs du passé pour ne garder que les bons moments ;ou c’est peut-être que la chanson vient juste de passer une énième fois sur mon baladeur (867 morceaux et c’est toujours les quinze mêmes chansons qui reviennent bordel !) mais je me sens d’humeur nostalgique aujourd’hui. C’était chouette La dernière séance pour le gamin que j’étais. C’était même devenu un rituel avec mes parents à l’époque. On avait le même quand on se mettait devant le Disney Channel le samedi soir. Jean Rochefort nous présentait les aventures de Winnie l’Ourson mais ce que j’attendais le plus c’était les aventures de Zorro. Un petit ours amateur de miel et ses copains ne peuvent pas rivaliser contre le renard masqué chevauchant son fidèle Tornado !

On ne s'étonne pas d'aimer les super-héros quand on découvre, gamin, Zorro

On ne s’étonne pas d’aimer les super-héros quand on découvre, gamin, Zorro

Je crois que c’est à partir de 1987 que toute la petite famille s’est posée devant l’écran de la télévision (le nouveau, celui qui avait une télécommande pour la grande joie de bibi qui était toujours de corvée pour changer les chaînes). Avant cette date je n’avais pas trop le droit de veiller tard, mais l’arrivée récente d’un petit marmot sous notre toit avait fait passer mon statut d’enfant unique à celui de grand frère, m’octroyant quelques privilèges supplémentaires dont celui de regarder la télévision le soir après 21h30 !

Je profitais donc de ces nouveaux pouvoirs pour découvrir les films que nous présentait monsieur Eddy Mitchell. Les Chevalier de la Table Ronde, Le Tour du monde en 80 jours,Voyage au centre de la Terre, Soleil Vert, De l’or pour les braves, Les aventures de Robin des bois, Les douze salopards, Les trois mousquetaires… voila les films qui ont marqué le gamin puis l’adolescent que j’étais. Ha punaise qu’est ce que c’était bien La dernière séance ! Même au delà de cette émission qu’est-ce que c’était chouette cette période où tu n’avais le choix qu’entre quelques chaînes et qu’on découvrait autant de nouveaux films que d’anciens. Je me rappelle encore la trouille bleue qui montait en moi quand on regardait des films catastrophes tels que La tour infernale, L’aventure du Poséïdon, Météor ou Le jour de la fin du monde (oui pour certains c’était surtout des films catastrophiques).

Ne vous inquiétez pas j’assume totalement l’aspect vieux con de cet édito, et je suis persuadé que la réalité n’était pas si belle que cela. Mais tout de même, je trouve qu’on vit aujourd’hui dans une époque qui cultive le paradoxe. Nous voilà aujourd’hui maître de notre consommation et pourtant, nous sommes quelque part esclaves de notre environnement. Nous avons la capacité de regarder quand nous le voulons la quasi-totalité de la production culturelle actuelle, mais il faut absolument avoir vu le dernier épisode de la série à la mode deux heures après sa diffusion, sous peine de passer pour un ringard et se faire balancer des pierres à la machine à café.

Je spoile si je veux, je suis le roi !

Je spoile si je veux, je suis le roi !

Prenons Game of Thrones tiens. C’est un bon exemple ça Game of Thrones. Ha si quand même ! Tu fous Game of Thrones à n’importe quelle sauce et c’est la garantie du succès. Tu deviens beau et riche, et les femmes tombent à tes pieds. Game of Thrones, Game of Thrones, Game of Thrones. Tenez ! Je sens déjà du changement en moi, je me sens plus homme et mon compte en banque est tout de suite plus garni. Game of Thrones donc (ha tiens des rides en moins sur mon divin visage) est un parfait exemple de notre dépendance à l’actualité. A peine le dernier épisode de Game of Thrones est-il sorti (Bonjour Sofia Vergara. Oui j’accepte de vous faire l’amour pendant des heures) que les médias plus ou moins généralistes te font regretter de ne pas l’avoir regardé. Le site jeprendstonpognon.com n’hésite pas à mettre en place une cellule psychologique suite aux événements relatés, le blog cliquesurmonlienjeveuxdublé.fr nous pond un article pour nous expliquer en quoi la série est une métaphore sur (au choix) la politique américaine/la politique européenne/le conflit ukrainien/la dernière dispute de mes voisins/la réponse D. Un article qui serait magnifique si ce n’était pas le 351ème déjà fait et lu sur la toile ou dans mes chiottes. Et je ne vous parle pas des réseaux sociaux bien sûr. Entre ceux qui spoilent, ceux qui ne veulent pas spoiler, ceux qui sont aux aguets parce qu’on risque de probablement de les spoiler (éventuellement) etc etc, la vie de l’internaute lambda amateur de séries ressemble à un parcours du combattant.

Peu importe la qualité de la série ce qui compte c’est d’en parler, de générer du clic. Si vous vous posez la question, hé bien oui, je me rends tout à fait compte du paradoxe à participer à un phénomène que l’on dénonce. Ainsi va la vie et Game of Thrones (non mais c’est gentil mais je la gare où la Maserati ?) n’est au final que le dernier avatar d’une longue liste d’oeuvres victime de son succès. Aujourd’hui on ne peut plus parler de la série pour son histoire, mais pour ce qu’elle représente, c’est à dire un phénomène de société. Une société ou il faut tout et tout de suite au risque d’être ringard 24 heures après.

Je critiquais le culte du spoiler plus haut, mais celui-ci est au final intéressant, car il peut également se voir comme une manifestation concrète de notre penchant à ne s’intéresser qu’à ce qui va se passer encore et toujours. Le présent est déjà has-been et le passé est inintéressant dans notre société. A l’heure où beaucoup pense que Netflix va résoudre le problème de la faim dans le monde, et que les épisodes de séries tv se consomment massivement par paquet de douze, je me sens étranger moi qui regarde un seul épisode par soir de seulement quelques séries et pour certaines assez anciennes.

Je vous avoue que l’homme que je suis regrette le petit garçon fan des vieux films qu’il regardait devant sa télé. Aimant autant le cinéma que la série télévisée comme beaucoup d’entre vous, j’ai aujourd’hui un regret. Si je veux revoir La prisonnière du désert ou Planète interdite je sais que je trouverais facilement un DVD ou qu’une chaîne de télé axée sur les films anciens le proposera. Il est même possible (rare mais possible) de le voir au cinéma lors d’une rétrospective ou un festival. Mais la série télé, qu’en est-il ?

La série télévisée est un art et comme tout art elle a une histoire. Une histoire vieille de plus de cinquante années de production quand même ! Et pourtant j’ai la désagréable sensation de n’entendre parler que des fictions diffusées après les années 2000. Oui j’exagère, j’en suis conscient, mais tout de même laissez-moi rêver un peu. Laissez-moi rêver d’une émission de télé héritière de La dernière séance qui nous diffuserait des épisodes des Incorruptibles, de La quatrième dimension, d’Alfred Hitchcock présente…, de Destination Danger, de Cosmos 1999, des épisodes classique de Doctor Who, ou de Clair de Lune avec un érudit nous présentant les épisodes, laissez moi rêver d’un équivalent de TCM pour les séries télé, laissez-moi rêver de sériephiles qui ne s’intéresseraient qu’a la production américaine des années 70 ou à la production française des années 60, qui remettrait en avant des oeuvres oubliées et pourtant déterminantes dans l’histoire de la fiction. Je rêve de festival qui proposerait de véritable rétrospective ou d’émission où l’on reviendrait sur les oeuvres de Bochco ou Serling comme on revient sur celles de Ford ou Hawks. Laissez moi rêver d’une vraie sériephilie en quelque sorte !

Hill street Blues

Hill street Blues

Je vais être franc avec vous : tout le blabla qui a précédé est né d’un besoin égoïste inassouvi pour le moment. A la fin du mois d’avril les Américains pourront jouir de l’intégralité de la série Hill Street Blues en dvd. Alors que seules les deux premières saisons furent éditées en dvd il y a déjà quelques années, voilà enfin qu’une des séries phares de la fiction tv peut être disponible aux USA. Mais chez nous ? Oui c’est un peu tôt pour regretter mais je serais étonné que le coffret soit disponible. L’amateur de série actuelle a tout ce dont il rêve pour être heureux, les DVD et les Blu-Ray sont là, et les épisodes passent rapidement et sûrement sur les chaînes de télé. Mais celui qui veut découvrir l’intégralité en version originale d’Hill Street Blues, de La loi de Los Angeles, de St. Elsewhere, d’Un flic dans la mafia (dont la rediffusion est passée totalement inaperçue il y a quelques mois), de Cheers, de Golden Girls, du Prisonnier, du Fugitif, d’Hulk, de Bienvenue en Alaska ou du Muppets Show etc, doit affronter un parcours du combattant plus ou moins difficile (et légal) selon les séries.

Alors oui ce n’est pas le cas pour toutes les séries et il y a aussi des questions complexes de droits, mais c’est aussi une simple question d’offres et de demandes. L’offre est là où elle peut l’être, mais la demande ? A l’heure où va s’ouvrir le festival Séries Mania (que mes collègues d’amour vont couvrir. Attendez-vous à du lourd) je ne peux m’empêcher de penser, au regard du programme, que si on veut que la série télévisée soit reconnue comme un art à part entière chez nous, on se doit de bien présenter et soutenir l’offre actuelle. Cependant la mise en valeur du patrimoine est quelque chose d’encore trop rare.

N’écoutez pas le vieux con nostalgique des premiers paragraphes. On vit une époque formidable où le spectateur peut décider de ce qu’il veut regarder, et où les canaux sont là pour avoir à disposition toute l’offre que l’on désire. Alors soyez curieux, plongez vous dans le passé, n’ayez pas peur des « vieilles » séries, exigez la mise à disposition du patrimoine, voyez comment certaines périodes sont riches, retournez à la source, constater en quoi certaines histoires sont avant-gardistes et osez découvrir les oeuvres qui ont permis à celles que vous aimez aujourd’hui d’exister !

Et, surtout, évitez les numéros… !

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