#Edito Gloire au jeu vidéo japonais

#Edito Gloire au jeu vidéo japonais

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La vie et la mort du jeu vidéo japonais

Il fut un temps pas si lointain où le jeu vidéo japonais régnait en maître, et où les périodes sacro-saintes du 8 et 16 bits ont donné naissance à de vénérables licences : Metroid, Castlevania, Contra, Super Mario, Sonic the Hedgehog, Legend of Zelda et plein d’autres. Une supériorité nippone telle que même les Occidentaux venaient toquer à leur porte pour profiter de leur savoir-faire sur leurs grandes franchises, notamment Disney. Séga, Capcom et d’autres s’en occupèrent avec panache, enchaînant les coups de maître comme Duck Tales, Castle of Illusion, Aladdin, Quack Shot et tant d’autres. Même chez nous, on a été forcé de reconnaître que notre moustachu Astérix n’avait jamais été aussi bien traité que chez Konami avec son titre de 1992 : parlez des adaptations Infogrames des années 90 à un trentenaire et vous le verrez se défenestrer du cinquième étage en lançant un cri à vous glacer le sang.

L’arrivée de la PlayStation a chamboulé quelque peu la donne, mais le Japon tient bon la barre et déferle sur le monde avec quelques pépites comme Metal Gear Solid ou Resident Evil. C’est surtout le RPG japonais qui traverse les océans, un genre jusque-là réservé au territoire du soleil levant : Final Fantasy VII, Vagrant Story, Parasite Eve, des titres cultes aujourd’hui qui ont permis à tout un pan du jeu japonais d’émerger chez les joueurs sans faire exploser son PEL en passant par l’import. À partir de la PlayStation 2, les choses sont devenues un tantinet plus compliquées. L’excellence artistique 2D des Japonais n’est plus à faire, histoire que les créateurs se concentrent sur le gameplay, l’âme véritable de leur jeu. Le fond plutôt que la forme, les idées de jeu avant l’enrobage. Une démarche tout à fait pertinente, mais en désaccord avec l’ère du temps et l’explosion de la 3D. Le grand public occidental veut sentir le soufre des explosions de la Seconde Guerre et s’ébahir devant les modèles des personnages toujours plus soignés et détaillés.

Mis à part Square-Enix et dans une moindre mesure Konami avec les équipes de Metal Gear Solid, le Japon a bien du mal à s’en sortir pour égaler les grosses productions américaines. Lorsque la PlayStation 3 débarque, les développeurs japonais sont totalement dépassés. Assassin’s Creed, la trilogie Uncharted et plein d’autres dominent les ventes mondiales. Ubisoft, Electronic Arts, Blizzard, Activision : les USA ont pris les commandes. C’est surtout le RPG japonais qui subira de lourdes pertes, n’arrivant jamais à renouer avec l’excellence de l’âge d’or de la PlayStation. Et pourtant…

Malgré ces déboires, l’aura japonaise de licences atypiques comme Metal Gear Solid ont toujours eu un écho particulier : il n’y a que Metal Gear Solid 2 qui a su rassembler religieusement la presse spécialisée lors de l’E3 2000 et son fabuleux trailer. Pendant neuf minutes, le salon s’arrêtait pour admirer le travail d’Hideo Kojima sur grand écran. Un titre qui parvenait autant à faire saliver les férus de pointes technologiques que les joueurs purs, salivant d’avance des nombreuses mécaniques montrées sur la vidéo.

21260-okami-hdMême si la 3D japonaise laisse à désirer, on dénombrera quelques perles qui sortent du lot, gravés à jamais dans le cœur des joueurs cherchant autre chose que les sempiternels épisodes de Call of DutyShadow of the Colossus et sa mélancolie crépusculaire chez la Team ICO, le fantastique et brumeux Silent Hill 2 chez Konami, le magnifique Okami chez Clover Studio ou encore l’incroyable doublé Bayonetta/Vanquish chez Platinum Games, tous se démarquent non pas par leur graphisme parfois daté, mais par leur superbe direction artistique et leur expérience manette en mains autant jubilatoire que viscérale et atypique, malgré leurs ventes ridicules. Il n’y aura que Nintendo avec sa Wii et ses DS qui parviendra à conserver le leadership en proposant une alternative aux consoles dernier cri, sans aller sur le terrain de l’open-world par exemple. Dire qu’un certain Shenmue sorti 18 ans auparavant a autant été le pionnier de tout ce genre que le suicide commercial qui tua la Dreamcast et Sega dans le monde du hardware, ça peut faire réfléchir pas mal de producteurs.

La revanche du soleil levant

dragon-quest-xi-trailerSauf que voilà. On est en août 2017, et Dragon Quest XI vient de sortir au Japon. La licence phare du RPG japonais retourne aux sources en proposant une expérience solo au lieu du tout multi/coop/open world qu’on nous sert ces dernières années (wink, wink, Ubisoft). Souvenez-vous de l’époque où les créateurs étaient là pour raconter des histoires ou imaginer de nouvelles façons de jouer (oui, ça a existé) ? À l’heure où le Japon est plus que jamais concentré sur le marché du mobile, Dragon Quest XI fait figure de rempart contre ces armadas de free-to-play, free-to-win et autres free-bidules, développés dans un but bien précis : faire de l’argent. Ce serait utopique de dire qu’un jeu n’est pas développé pour amasser le pactole, mais Dragon Quest XI est loin d’être un cas isolé cette année, prouvant au monde entier que non, le Japon du jeu vidéo ne s’est pas encore fait seppuku, loin de là.

On peut même remonter à la fin d’année dernière avec Final Fantasy XV (plutôt mauvais, mais on note l’effort) et The Last Guardian (exceptionnel, mais petit bide commercial), mais jugez plutôt : Gravity Rush 2, The Legend of Zelda: Breath of the Wild, Resident Evil 7, Yakuza 0, Persona 5, NieR Automata, Splatoon 2, Nioh. On aurait pu mettre Valkyria Revolution dans le lot, mais la jurisprudence (et le prof Zikki) ont montré qu’il fallait toujours un vilain petit canard pour équilibrer tout ça.

En l’espace de six mois, ces petites pépites ont tout ravagé sur leur passage, sans compter l’arrivée de la Nintendo Switch, nouvelle console japonaise qui brille déjà par ses ventes et un suivi (pour l’instant) exemplaire de l’éditeur nippon, qui préfère (et on le comprend) mélanger nouveaux titres (Arms, Zelda) avec resucées de la WiiU (Mario Kart, Splatoon) que de toute façon personne n’avait achetée. Il est même possible, l’avenir nous le dira, que certains de ces titres rejoignent très bientôt au Panthéon du jeu vidéo japonais les jeux évoqués en début d’article. Et côté occident ? On notera bien un Horizon Zero Dawn et un Prey, fort réussis, mais bien loin de faire la comparaison avec la force de frappe de Zelda-de-chez-Nintendo-en-face.

Pourquoi diable maintenant ? Ont-ils attendu l’arrivée d’un certain président américain pour profiter de ce moment de faiblesse et se ruer sur le pauvre consommateur occidental que nous sommes ? Peut-être simplement que tout est maintenant à notre portée, accessible au plus grand nombre. Le dématérialisé décolle vraiment, les développeurs indés ont fait leur trou, et parviennent à fédérer les foules grâce à des concepts forts, absents des jeux AAA. Le public s’intéresse moins à la technique (regardez Minecraft), et les mécaniques de jeux redeviennent le principal centre d’intérêt du joueur, par les idées et l’aspect social. On a beau cracher sur Mario et ses multiples épisodes, mais pour un jeu du plombier moustachu, combien aura-t-on de titres open-world et de FPS modernes dans le même laps de temps ? Réponse : beaucoup trop. Vu comme ça, n’importe quel jeu Nintendo un tant soit peu coloré et malin apparaît comme salvateur au joueur blasé de la colorimétrie limitée des jeux modernes à gros budgets. Et la qualité de leurs jeux n’est plus à faire : on a cent fois plus d’idées géniales dans un Mario récent que dans n’importe quel jeu Ubisoft.

resident_evil_7-36Ces derniers mois ont permis à de grosses licences japonaises de revenir sur le devant de la scène, en s’adaptant au marché, mais sans jamais trahir l’esprit original de ce qui a fait leur succès. Resident Evil VII a eu l’intelligence de se remettre en question pour surfer sur la vague des jeux d’horreurs en FPS. Il est parvenu autant à trouver un nouveau public tout en revenant aux sources de la série et à son rôle premier : faire flipper grave. Cerise sur le gâteau, c’est aussi le parfait porte-étendard de la réalité virtuelle sur console mis en avant par Sony. NieR Automata quant à lui, après un premier épisode passé totalement inaperçu, prend sa revanche grâce à un système de jeu dynamique, loin des combats statiques des vieux RPG japonais.

Main-DayEnfin, The Legend of Zelda: Breath of the Wild est probablement LE jeu de ces derniers mois, et peut-être bien de cette année. En observant ses comparses occidentaux, s’égosillant sur des jeux open-world sans queue ni tête, Nintendo a réinterprété tous les codes de sa saga culte pour les ajuster, les épurer, les remanier et en sortir une aventure épique, évitant tous les pièges tendus avec une terrible insolence. Pas de centaines de trucs à collectionner, pas de loots d’équipements en pagaille à revendre au premier marchand croisé, pas d’arbres de compétences tarabiscotés, rien que de l’aventure. Breath of the Wild condense le meilleur et réveille enfin les instincts d’explorateur du joueur pour le laisser arpenter l’univers comme il l’entend. Et bordel, ça fait du bien.

C’est peut-être ça, la recette miracle : faire confiance au joueur. Arrêter de le prendre par la main pour lui montrer ce visage parfaitement modélisé ou ces jolies particules provoquées par l’explosion de votre camarade sur un front de guerre quelconque. Construire un monde enivrant, écrire une histoire passionnante, imaginer une façon de jouer où le plaisir prime. Des impératifs essentiels pour que l’on puisse s’embarquer dans une ode à l’imaginaire, des impératifs simples et apparemment plus faciles à dire qu’à faire. Mais il semblerait que les japonais le comprennent mieux que les Occidentaux, et c’est un plaisir fou que de voir le roi reprendre sa couronne, en nous offrant probablement l’un des meilleurs débuts d’année qu’on ait vu dans le jeu vidéo. Le jeu vidéo japonais est mort, vive le jeu vidéo japonais !

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