Edito : Le Foot en Série

Edito : Le Foot en Série

footC’est une série ou une anthologie qui ne reviendrait que tous les quatre ans. Une série dont les personnages ne seraient que des numéros au service de leur nation pour une lutte sans merci vers la récompense suprême : la place tout en haut, en quasi maître du monde. Cette série dure depuis 1928 et fut initiée en France. Elle n’est pas le secret le mieux gardé de notre paysage télévisuel. Aujourd’hui, en ce moment, elle est partout. Cette série, c’est la Coupe du monde de football.

Ce ne sont pas les effluves d’alcool mal digéré qui ferait monter la vision hallucinatoire de cette analogie foot/série. Il y a d’abord l’aspect purement technique : une compétition est la somme de ses rencontres comme une saison est la somme des ses épisodes. Le match comme l’épisode agit à titre indépendant mais constitue la part d’un ensemble cohérent. Les compétitions ponctuelles comme la Coupe du monde, l’Euro ou la Champion’s League figurent l’anthologie de par leur existence fulgurante. Les saisons s’étalent dans le temps dans un rythme séquencé. Rendez-vous hebdomadaire, redondance, on s’assoit devant le match de la semaine comme devant l’épisode.

Mais c’est à un niveau plus symbolique, presque métaphorique, que l’analogie prend tout son sens et qu’aujourd’hui, pendant cette Coupe du monde, la dimension dramatique du football occupe une place dominante. Où il ne s’agit plus seulement de comprendre le jeu mais de ressentir l’effort comme l’enjeu dans une mise en scène permanente. Aux nombreux réfractaires du football, posez-vous devant un match, coupez le son (commentaires parasites) et observez une histoire, une intrigue se développer devant vous. Une mise en place (présentations, hymnes) et déjà, devant les visages fermés, les yeux déterminés, le port noble, patriotique et la tension palpable, une histoire se joue. Coup d’envoi, l’action débute, sait alterner phases d’observation, mouvements, une gestion du rythme basée sur l’impulsivité, l’improvisation comme une histoire qui s’écrirait au fur et à mesure. Parfois l’issue est prévisible et le spectacle décevant, on regrette le manque de surprises, de retournement de situation. Mais quand les éléments se déchaînent, que les certitudes volent en éclat, la rencontre multiplie les paroxysmes et le cœur du spectateur frôle la tachycardie. Vingt deux hommes, gladiateurs modernes pour ces jeux du cirque 2.0 au service d’une représentation cathartique.

Un match de football, c’est aussi une mise en scène. Une composition sans filet ou réalisation et montage s’entremêlent pour un résultat en numéro d’équilibriste. Une ordonnance mue par deux pôles contraires mais complémentaires : émotion et compréhension. Où le spectateur doit pouvoir saisir l’émoi qui se joue sur le terrain comme démêler le fil de l’action. Au réalisateur/monteur de décomposer la séquence, user de ralentis, de gros plans pour une meilleure compréhension de l’action. La réalisation est un révélateur d’émotions, agent du storytelling de la rencontre.

Pourquoi ne pourrait-on pas ressentir les mêmes émotions devant France – Brésil (1998) que devant le serie finale de Friday Night Lights ? Au-delà de l’attachement aux joueurs/personnages, il y a le frisson du match, le suspense, la violence des émotions capables de jouer sur un mode oscillatoire. Ne pas croire qu’éprouver les sentiments d’une rencontre passe obligatoirement par l’amour d’un maillot ou d’une couleur. Ne peut-on pas se laisser porter par le flot d’une intrigue éphémère le temps d’un match et vivre ses moments comme pur objet d’émotion ? Fiction ou réalité, la distinction est dispensable. Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Tout est histoire et celle qui se joue pendant 2×45 minutes possède autant d’atouts (potentiels) qu’une fiction.

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