Edito : Les héros aux 1001 visages

Edito : Les héros aux 1001 visages

On ne fait rien comme tout le monde au Daily Mars et c’est bien. Alors que la fin du mois de juillet pointe son nez et que le mois d’août est synonyme de farniente quasi total dans le petit monde des gens qui écrivent des trucs, voilà-t’y-pas que le fondateur Philippe Guedj revient et nous pond un petit édito de derrière les fagots. Du coup, le retour de celui que j’appelle, dans mes rêves moites, mon petit Iron Man en sucre me donne envie de poser sur la page quelques petits trucs qui moulinaient dans ma tête durant tout le mois de juillet.

 

111Ah juillet ! L’été, les vacances, la chaleur, le ciel bleu, la sieste dans le hamac avec le petit jaune à porté de main. La belle vie en somme. En plus, en été, les éditeurs lèvent le pied sur les sorties BD et cela permet au boulimique que je suis d’aller fouiller dans ma bibliothèque pour extirper d’anciennes histoires et replonger dans le passé. C’est ainsi que j’ai ressorti mes vieux numéros de Nova. Pas celle avec le seau jaune sur la tête hein, non la revue française que les lecteurs de super-slips de plus de trente ans connaissaient bien¹. Plus que son sommaire c’était bien sur son petit format qui retenait l’attention et en faisait le critère majeur d’achat. Mais bon avec The Spectacular Spider-Man par un Sal Buscema au top, Silver Surfer, Iron Man pendant un temps, Miss Hulk et son humour sexy et, bien sûr, Les Quatre Fantastiques, le choix était vite fait pour ma part.

 

Or donc, je reprends mes Nova et me replonge dans une période des Quatre Fantastiques à côté de laquelle j’étais quasiment passé. Celle de Steve Englehart qui a duré deux ans, entre 1987 et 1989 et dont il dira plus tard qu’il fut l’un de ses travaux les plus pénibles. À la lecture, cela se ressent. Certaines aventures sont laborieuses et les derniers épisodes font peine à lire (Englehart les signera d’ailleurs sous pseudo). Mais à côté de cela, il y a aussi des choses passionnantes. On sent une certaine frustration mise à profit dans les personnages et le scénariste arrive à jouer avec le départ précipité de John Byrne. Déjà, il ose vraiment modifier l’équipe et sort Reed et Susan de la série. Durant plusieurs épisodes, on ne les verra plus (ils sont même enlevés du logo qui orne la couverture de chaque numéro). L’équipe dirigée par la Chose acquiert alors une nouvelle dynamique à base de rapports tendus suite aux anciennes histoires amoureuses. Fragile, mais vaillante, elle est alors composée de la Chose et de la Torche (alors marié avec l’ancien amour de Ben Grimm), de Crystal (l’inhumaine et ex petite-amie de la Torche) et de Sharon Ventura (apparu dans la série The Thing) qui deviendra elle aussi une Chose tandis que Ben Grimm subira une nouvelle évolution.

 

11879_20051205125602_largeUne femme « Chose ». Voilà qui m’a fait un peu cogiter lors de cette lecture de vacances. Si vous rentrez dans une librairie aujourd’hui et que vous ouvrez une BD de Thor ou Captain America, il y a de fortes chances pour que vous soyez surpris pour peu que vous suiviez de loin l’actualité comics et que vous connaissiez ces héros qu’à travers leurs aventures cinématographiques. Thor est une femme et Captain America est un Afro-Américain (l’ancien Faucon, Sam Wilson). Si vous allez un peu plus loin, vous découvrirez même qu’Hulk n’est plus Bruce Banner, mais Amadeus Cho, que Tony Stark a cédé son armure à la jeune Riri Williams et que Wolverine est une femme. Diantre.

 

C’est un fait, Marvel capitalise actuellement sur un changement de personne derrière les masques. Plusieurs raisons à cela, mais ce qui m’intéresse ici ce n’est pas tant celles-ci, que les critiques positives et négatives que ces remplacements suscitent, sans pour autant s’interroger sur le fait qu’un tel phénomène n’est pas une nouveauté. Comme on l’a vu plus haut, Sharon Ventura fut la femme « Chose » durant plusieurs années. Mais allons plus loin. En 1983, le scénariste Dennis O’Neil, reprend la série Iron Man et fait rechuter Tony Stark dans l’alcool à tel point qu’il perd ses entreprises, sa fortune et devient, durant un temps, un SDF. Iron Man est pourtant toujours présent, mais c’est Jim Rhodes qui porte l’armure. En 1982, Roger Stern et John Romita Jr créeront le personnage de Monica Rambeau, une femme noire capable de se transformer en n’importe qu’elle forme d’énergie. Elle prendra le nom illustre d’un héros dont la mort fut l’une des plus tragiques de l’univers Marvel : Captain Marvel. À la fin des années 80, Tom DeFalco lia Thor à un humain, Eric Masterson, qui devint plus tard le nouveau Thor. On peut également parler des versions féminines de héros connus tel que Spider-Woman, Miss Marvel ou Miss Hulk créées dans les années 70. La liste est longue et je garde le meilleur pour la fin : les étranges X-men que tout le monde aime tant sont eux-mêmes les remplaçants d’une ancienne équipe. À Cyclope, le Fauve, Iceberg, Angel et Jean Grey, a succédé une équipe multiculturelle (un Canadien, un Allemand, un Russe, une Kényane, un Indien, un Japonais… N’en jetez plus !). Un changement qui  étoufferait les chantres de la lutte contre le politiquement correct si la série avait été créée aujourd’hui.

 

Bien sûr, il n’est nulle question d’invalider toutes critiques envers les changements de personnages qu’opère Marvel, mais de pointer du doigt le refus de la chose sur le simple prétexte que c’était très bien comme cela depuis toujours. Ce qui est donc faux. De la même façon, saluer un renouveau salvateur d’un éditeur ou un genre (sous entendu donc que c’était sacrément conservateur avant) c’est oublier ou simplement méconnaître l’histoire de celui-ci. Dans la saga Secret Wars de Jim Shooter (1984), Jim Rhodes (le nouvel Iron Man, mais personne n’est au courant du remplacement, pour tout le monde c’est toujours le même superhéros depuis les années 60) demande à un Mister Fantastic qui lui répare son armure si cela l’a surpris de voir que c’est un noir qui porte l’armure, le célèbre superhéros lui répond qu’il n’y avait même pas fait attention.

 

 

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Ce n’est pas tant Marvel qui change la donne aujourd’hui, qu’une société médiatique qui se penche davantage sur la question dorénavant. De fait, peu de personnes relèvent que dans les années 80, l’une des séries les plus vendues de l’éditeur, à savoir Uncanny X-men, raconte les aventures d’une équipe dont les membres les plus puissants sont des femmes et dont le leader pendant des années était une femme noire. Les lecteurs qui se pencheront sur cette période remarqueront d’ailleurs que la contestation (rapide) de son leadership par Wolverine se base sur une différence d’éthique et non du fait qu’elle soit une femme. Comme me l’a souligné un ami un jour, il fut donc un temps où le traitement de la diversité chez Marvel était tout aussi important (si ce n’est plus) tout n étant plus modeste. Le changement n’était pas là pour le simple plaisir de changer et de faire le buzz.

 

Il est clair que le traitement médiatique des changements actuels, revendiqués et utilisés en tant qu’outil de vente, biaise la donne et nous fait oublier le principal : l’intérêt artistique. Personne ne niera ici à quel point ce qu’on appelait alors les nouveaux X-men furent une réussite, quand Dennis O’Neil remplace Tony Stark, c’est aussi pour accentuer la chute du héros. Jason Aaron agit de la même manière aujourd’hui avec Thor. Dès ses débuts, le scénariste propose de multiples versions du Dieu nordique, cela afin de questionner celui que nous connaissons quant à sa propre divinité et son honneur. Bien sûr, le changement intervient dans un contexte politique et social qu’on ne peut nier (et dont Nick Spencer joue habilement avec Sam Wilson en tant que Captain America), mais là où certains y voient de l’opportunisme, j’y vois avant tout une façon de faire d’une pierre deux coups.

 

On prend appui sur l’effet médiatique pour proposer un travail artistique intéressant (Thor de Jason Aaron, Captain America – Sam Wilson de Nick Spencer actuellement) qui s’inscrit dans une logique cyclique présente depuis longtemps participant à la vivacité du genre et de ses représentants. Car ce genre de remplacement agit aussi comme un moyen de faire un pas de côté sur les figures que nous connaissons tant, pour mieux les observer, les critiquer, les déconstruire et les reconstruire afin de les moderniser. Si Batman, Spider-Man, Superman, les X-Men, Wonder Woman, etc. sont des personnages aussi vivant malgré leurs âges c’est grâce à ce travail de réinvention constante à travers différents auteurs.

 

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Ou différents médias d’ailleurs. Le grandiose Superman de Richard Donner était une modernisation incroyablement intelligente de l’homme d’acier dont les apports furent tellement digérés qu’on oublie tout simplement le caractère novateur du film. Spider-man : Homecoming participe de cette même logique au-delà de tout ce qu’on pense du film en lui-même. Mon petit Iron Man en sucre avait d’ailleurs très bien cerné la problématique en appréciant l’ouvrage tout en faisant le deuil d’une version avec laquelle il avait grandi. En cela, ceux qui critiquent le film sur la base de la fidélité au comics se trompent de cheval de bataille. Il n’y a pas un Spider-Man, mais plusieurs : Celui de Stan Lee et Steve Ditko, le soap-opera de John Romita, les versions plus noires de Gerry Conway (que ce soit dans The Amazing Spider-Man puis dans Spectacular Spider-Man), les grandes sagas de Roger Stern et John Romita Jr avec ce Peter entrant dans la vie adulte, le tandem David Michelinie/Mark Bagley (j’ai plongé « vraiment » dans les comics avec eux), l’approche totémique de Joe Michael Straczynski ou bien encore le fabuleux cycle de Dan Slott et son actuel Peter Parker en chef d’entreprise, une évolution naturelle courant sur plusieurs années.

 

Les héros aux mille et un visages, ce sont bien sûr ces visions d’un même personnage de scénaristes et de dessinateurs, qui contribuent toutes à le faire vivre depuis des dizaines d’années. Finalement, la question n’est pas tant de critiquer tel ou tel changement sous les masques, mais plutôt de s’interroger sur le travail des personnes qui président à la destinée de ceux-ci. Mais à l’heure où opposants et défenseurs de tous horizons s’affrontent quant au choix d’une femme dans le rôle du Doctor Who, peu pourtant s’intéressent au changement le plus déterminant. Celui de Steven Moffat par Chris Chibnall au poste de producteur exécutif de la série. On n’est pas encore rendu. Mais bon pour l’heure, je retourne dans mon hamac, après Les Quatre Fantastiques, je me replonge dans la grandiose série Flash de Mark Waid. Vous savez celle où Flash c’est Wally West.

 

 

 

 

 

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¹ Et qui tient son nom du fait de la présence, justement, de la série Nova dans ses premiers numéros

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