Analyse : Les jeux de plateau et le monde digital (partie 2)

Analyse : Les jeux de plateau et le monde digital (partie 2)

Après avoir disserté longuement dans la première partie de cet édito entre les jeux de société et le monde digital, nous allons maintenant nous détendre un peu en nous penchant sur quelques titres de jeux de société adaptés sur nos tablettes (tous les tests suivants ont été réalisés sur iPad, et les prix sont donc ceux de l’iTunes Store).

 

Colt Express

Quitte à tester un jeu de société sur tablette, autant parler d’un qui a fait un véritable carton à sa sortie. Colt Express est tellement bon qu’il a gagné un As d’Or à Cannes et que je lui ai déjà consacré un article. Il était donc logique que je me jette sur sa version digitale, que l’éditeur nous a d’ailleurs sympathiquement fournie pour ce test.

Pour rappel, dans Colt Express, vous incarnez un (ou une) bandit(e) menant tant bien que mal une attaque de train, confronté(e) à une concurrence féroce (les autres joueurs) et à un shérif qui tire plus vite que l’ombre de Lucky Luke ! Le jeu de plateau offrait des parties rapides et pleines de fun dans une super ambiance Western, avec son train à monter en carton et les petits cactus posés sur la table. On pouvait donc se demander ce qu’allait nous proposer sa déclinaison sur tablette.

Tout d’abord, cette version propose une expérience multijoueurs parfaite, rapide et bien animée avec des scrollings le long du train qui offrent une excellente visibilité de l’action. Il faut savoir que Colt Express se joue en 2 phases : une phase de planification des actions, et une phase de résolution durant laquelle, bien entendu, rien ne se passe comme vous l’aviez prévu ! Colt Express est un jeu qui bouge tout le temps, dans tous les sens, et qu’il est bienvenu de jouer vite pour être dans le rythme déchaîné d’une attaque de trains où l’on s’échange coups de feu et bourre-pifs ! Et sur la tablette, grâce à la résolution automatique des actions par le logiciel, les parties sont rapides et tendues à souhait ! L’expérience de jeu telle qu’on la connaît est donc très bien rendue.

Mais surtout, l’éditeur a inclus dans son jeu une expérience de jeu en solo tout à fait sympathique, avec un mode histoire. En effet, Colt Express propose de jouer 7 personnages, ayant chacun une personnalité particulière et un pouvoir spécial qui lui correspond. Ghost est discret et du coup personne ne connaît sa première action, Tuco est une brute et possède donc un gros fusil capable de tirer à travers le plafond dans les pattes de ses camarades qui courent sur le toit, Belle est tellement mignonne que si vous avez une autre cible disponible, vous préférerez la cribler de plomb plutôt que d’ouvrir le feu sur cette charmante demoiselle, etc.

Dans son mode histoire, Colt Express nous propose de jouer tour à tour avec ces personnages, à travers une série de 5 missions pour chacun. Au-delà de vous permettre ainsi d’apprendre à maîtriser le style de jeu de chaque personnage, chaque mission réussie vous dévoile une nouvelle page d’une bande dessinée qui lui est consacrée. Une bonne idée qui nous plonge un peu plus dans l’univers de ce Western ludique. Enfin, le jeu comprend des challenges permettant de débloquer des succès, de nouveaux environnements et pages de BD, ainsi qu’un très bon tutoriel pour apprendre les bases du jeu. Et puis vous pourrez jouer accompagnés par une musique à la Sergio Leone (rapidement répétitive ceci dit) et avec des effets sonores simples, mais efficaces !

En conclusion, on a donc à faire à une excellente adaptation ludique du jeu qui n’a pas oublié de profiter du passage sur ce support pour enrichir son contenu de façon intelligente ! On attend donc juste de savoir si le jeu inclura prochainement les 2 extensions qui sont sorties pour le jeu de plateau.

Colt Express, un jeu de Christophe Raimbault (édition les Ludonautes)
Développé par Frima Studios pour Asmodée Digital
Prix : 5,49 €

 

Race for the Galaxy

Race for the Galaxy fait tout simplement partie de mes jeux préférés ! J’en ai fait des milliers de parties (si, si, vraiment, dont plus de la moitié sur BoardGameArena) et j’y joue encore très régulièrement. Race for the Galaxy est un jeu de cartes, plus précisément un jeu de deckbuilding (et c’est à mon avis le meilleur qui existe !). Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est un deckbuilding,c’est un jeu de cartes dans lequel celles-ci se combinent au fur et à mesure qu’on avance dans le jeu. Avec en général plusieurs stratégies possibles, les joueurs associent leurs cartes afin de créer les meilleures synergies et de maximiser leur efficacité.

Dans Race for the Galaxy, chaque joueur tente de développer son empire le plus rapidement et le plus efficacement possible, en colonisant de nouvelles planètes ou en développant des infrastructures, représentées par des cartes que l’on pose devant soi. La grande difficulté vient de la gestion des cartes que l’on a en main, car elles sont à la fois celles que l’on va poser, mais aussi celles avec lesquelles on paye la carte que l’on pose. De plus, chaque joueur choisit à chaque tour une seule action parmi les six disponibles, et seules les actions choisies seront jouées par l’ensemble des joueurs. Le jeu propose une réelle difficulté stratégique et de nombreuses optiques de développement (militaire, commerciale, exploration, etc.). En revanche, il y a peu d’interactions entre les joueurs, et il s’agit donc bien davantage d’une course pour développer le meilleur Empire que d’un affrontement entre les joueurs !

Race for the Galaxy offre des parties rapides et se révèle d’une incroyable richesse, renforcée par déjà trois extensions (plus deux autres qui se jouent en stand-alone en proposant une expérience différente pour varier les plaisirs). J’ai donc sauté sur sa version tablette dès sa sortie, et encore une fois, l’éditeur a eu la gentillesse de nous la fournir pour ce test avec les 2 extensions qui sont déjà disponibles.

Gros habitué (et très satisfait) du jeu en multi sur BoardGameArena, j’étais surtout intéressé par le mode solo du jeu. Non pas que j’aie boudé mon plaisir sur le mode en ligne contre d’autres joueurs, mais au vu de la complexité du jeu, j’avais surtout hâte de voir ce que valait l’intelligence artificielle basée sur un réseau de neurones spécialement développé pour ce jeu !

Et honnêtement, ce n’est pas mal ! Le jeu se jouant de 2 à 4 joueurs, l’IA peut simuler de 1 à 3 adversaires qui vous affronteront avec un niveau d’intelligence réglable. Autant vous le dire, au niveau maximum de difficulté, il conviendra de jouer contre un seul adversaire, car les joueurs artificiels conspirent contre vous, faisant tout pour faire gagner l’un d’entre eux à vos dépens, en choisissant des actions qui favorisent leur « champion » (c’est pas très sport tout ça !). Race for the Galaxy possédant une iconographie très riche, il était critique que le jeu offre une bonne lisibilité des cartes en votre possession, mais aussi de celles de l’adversaire pour pouvoir anticiper ses prochaines actions. Et les développeurs ont très bien géré la difficulté en créant une interface affichant un résumé des informations, et permettant d’accéder d’un clic à une vue plus complète. On dispose ainsi à tout moment des informations principales et les autres sont faciles d’accès, ce qui n’était pas le moindre des challenges.

Autre bonne idée du jeu, le mode multijoueurs n’oblige pas à jouer en direct. On peut jouer et revenir plus tard, ou lorsqu’une notification nous informe que votre adversaire a réagi. Et dès lors, le jeu offre également la possibilité de jouer plusieurs parties online en simultané, une super idée pour ceux qui se prennent pour Garry Kasparov ! On regrettera par contre que le jeu ne soit disponible aujourd’hui qu’en anglais et en allemand. De même, malgré la présence d’un tutoriel et d’un bouton « règles du jeu », le joueur ne trouvera qu’un résumé des concepts essentiels et il me semble impossible de pouvoir jouer sans aller consulter la règle du jeu complète sur le Net ; vraiment dommage !

En conclusion, Race for the Galaxy remplit son pari en offrant une expérience de jeu réussie sur appareil mobile, autant en solo qu’en multijoueurs. Clairement, l’IA ne joue pas au hasard et maîtrise très bien les finesses du jeu, y compris avec les extensions, ce qui vu le nombre et la complexité des stratégies, est remarquable. Les seuls petits défauts sont ces IAs complotistes (un détail, car en solo, le jeu en 1 contre 1 est bien plus rapide et intéressant) et l’absence de l’ensemble des règles. À noter aussi le prix un peu élevé du jeu (7,99 €) et de ses extensions (4,49 € chacune), mais le résultat est vraiment à la hauteur, même si le jeu ainsi positionné séduira clairement surtout ceux qui affectionnent déjà sa version physique.

Race for the Galaxy, un jeu de Tom Lehmann (édité par Rio Grande)
Développé et édité par Temple Gates Games
Prix : 7,99 € pour le jeu, 4,49 € pour chaque extension

 

Mysterium

Encore une fois, j’ai choisi de tester l’adaptation sur tablette d’un jeu que j’adore, et ce d’autant plus que j’ai peu l’occasion d’y jouer. En effet, Mysterium est un jeu qui laisse rarement indifférent : soit on adore (il a eu un As d’or quand même !), soit on déteste, et parmi mes compagnons de jeu, il ne fait hélas pas l’unanimité, ce qui limite les occasions de le sortir !

Mysterium est souvent résumé à un mélange de Cluedo et de Dixit, et ce n’est pas sans raison, car il en reprend certains concepts essentiels, mais c’est aussi un peu rapide. Les joueurs y incarnent en effet des spécialistes de l’occulte réunis dans la demeure de l’un d’eux, afin d’invoquer l’esprit d’un homme assassiné qui hante depuis la maison. Ce dernier, joué par un autre joueur va tenter de les aider à élucider le mystère de sa mort en leur faisant deviner tour à tour l’identité de l’assassin, le lieu et l’arme du crime. Pour ce faire, il leur envoie des visions télépathiques, ce qui se traduit en jeu par des dessins aussi superbes que totalement décorrélés des sujets, ce qui rend aussi amusant que difficile leur interprétation.

Mysterium offre également une grande interactivité, car le fantôme doit faire deviner à chacun un triptyque assassin/lieu/arme différent, ce qui fait que les joueurs, en plus de tenter d’élucider leurs propres hypothèses, se donnent des conseils et doivent même choisir s’ils sont ou non d’accord avec les choix qui sont faits. En fin de partie, à condition que tous les joueurs aient réussi à résoudre leur triptyque, ils devront réussir à découvrir ensemble quelle hypothèse est finalement la bonne grâce à une dernière série d’indices, remportant (ou non) collectivement la partie.

Le jeu de plateau bénéficie d’une beauté graphique indéniable et d’une ambiance magnifique renforcée par un livret de règles plein de backgrounds et une musique à télécharger. Et sa version tablette a su pleinement restituer les deux, en offrant même de nouvelles musiques très agréables. Et en plus de l’expérience multijoueurs très bien rendue et complétée de nouveaux modes de jeu et challenges, le jeu propose une aventure solo qui permet de découvrir le jeu et son fonctionnement à travers l’histoire d’un jeu homme qui se retrouve entraîné dans le monde occulte de Mysterium. En bref, on serait devant une adaptation parfaite si l’IA n’était pas aussi nulle à choisir ou interpréter correctement les indices, ce qui vous fera parfois perdre des parties que vous auriez sûrement gagnées entre amis. C’est un peu rageant, mais bien sûr cela ne concerne que la partie solo et n’affecte donc pas l’aspect multijoueurs en tous points excellent.

En conclusion, on a donc une nouvelle fois à faire, comme pour Colt Express à un beau travail d’Asmodée Digital. L’adaptation est réussie et très agréablement enrichie d’un contenu vraiment sympathique. Le jeu possède pléthore de contenu supplémentaire à débloquer (gratuitement) ainsi que l’extension Hidden Signs (payante elle), le tout pour un prix parfaitement raisonnable. Un seul regret, on ne retrouve pas tout à fait l’ambiance d’une partie autour d’une table où chacun rit des interprétations faites des « visions » du fantôme !

Race for the Galaxy, un jeu de Oleksandr Nevskiy et Oleg Sidorenko (édité par Libellud)
Développé par Playsoft Games pour Asmodée Digital
Prix : 5,49 € pour le jeu, 2,29 € pour son extension

 

Tokaido

Tokaido est le seul jeu présenté ici que je n’avais pas testé auparavant en version physique. Mais les gens de FunForge qui me l’ont sympathiquement proposé m’ont dit que cela ne poserait aucun problème, et ils avaient raison. Le jeu se prend aisément en main grâce à un mode tutoriel vraiment bien pensé, et s’il faut un peu creuser pour bien comprendre le système de calculs de points, pour le reste, le jeu vous prend par la main pour vous emmener à la découverte du Japon !

Le Tokaïdo est la légendaire route de la Mer de l’Est reliant Kyotô à Edô. Chaque joueur incarne un voyageur qui va entreprendre ce voyage au cours duquel il aura l’occasion de contempler et peindre de somptueux panoramas, de se baigner dans des sources chaudes, de goûter les délices culinaires du Japon, de rapporter des souvenirs insolites, d’aller prier au temple et de faire de surprenantes rencontres. Tous ces éléments sont autant d’emplacements où il est possible de faire étape, chaque emplacement permettant de gagner des points dans une catégorie tout en ne pouvant aussi accueillir qu’un nombre limité de joueurs. Il s’agira donc de réussir à développer une stratégie en fonction des lieux disponibles et de son placement (car dans Tokaido, le joueur le plus retard joue toujours en premier) afin d’être celui qui arrivera à Edô avec le plus de points.

Extrêmement simple à prendre en main, Tokaido n’est pas pour autant dépourvu de profondeur, et il faudra quelques parties pour se faire une bonne idée des différentes stratégies. Il reste tout de même un jeu casual auquel il est facile de succomber pour le plaisir du voyage en mode « je réfléchis, mais pas trop ». Et c’est vraiment là que la version tablette du jeu apporte un réel plus. En effet, FunForge, qui a développé le jeu en interne, a fait le choix de quitter la 2D du plateau de jeu pour nous offrir une aventure en trois dimensions de toute beauté. Tout en conservant parfaitement le style épuré du jeu, les développeurs ont ajouté de l’animation, de la profondeur et une musique en accord avec le thème qui font du jeu une véritable invitation au voyage.

De plus, si le jeu permet de jouer en solo contre 1 à 4 adversaires, il offre aussi la possibilité de jouer à plusieurs sur la même tablette en se la passant chacun son tour, une bonne idée trop souvent oubliée par les développeurs. Un mode multijoueurs en ligne est également disponible, mais hélas, peu de joueurs sont présents et il est donc parfois difficile de lancer une partie.

Au final, FunForge a su s’appuyer sur les principales forces du jeu – la beauté épurée des graphismes de Naïade et l’élégante simplicité des mécaniques d’Antoine Bauza – pour en faire un portage digital qui est une réussite ludique. De plus, l’éditeur a su répondre aux demandes des joueurs, en ajoutant des fonctionnalités comme la sauvegarde automatique, le mode pass and play avec plusieurs joueurs contre IA, une IA plus rapide, etc. On attend maintenant juste de savoir si les extensions seront également prochainement ajoutées.

Tokaido, un jeu d’Antoine Bauza (édité par FunForge)
Développé et édité par FunForge
Prix : 3,49 € actuellement (en promotion !)

 

Voilà, c’est fini pour ce tour d’horizon ludique. Mais je vous retrouve très vite pour la troisième et dernière partie de cet édito où je parlerai cette fois des jeux hybrides, et en particulier ceux présentés lors de la Geek’s Live 2017.

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