#Edito Mais que se passe-t-il avec Final Fantasy XV ?

#Edito Mais que se passe-t-il avec Final Fantasy XV ?

« Bordel, il se passe quoi avec ce jeu ?? » Cette phrase, tout juste assortie de deux points d’interrogation essentiels à la gravité du problème, je l’ai lâchée pour la première fois lors du fameux chapitre 13, un passage tout droit sorti des enfers nippons venu délester du dernier brin de fun le joueur arrivé à ce stade. Cette phrase, c’est devenu une sorte de rituel à chaque nouvelle news sur ce quinzième épisode développé par Square-Enix, une incantation étrange destinée à maudire tout bon sens autour de la vénérable licence du RPG japonais.

Développé avec autant de twist qu’un mauvais soap opéra, Final Fantasy XV aura porté sur ses épaules la lourde tâche de redresser une saga en perte de vitesse, après quelques épisodes pas folichons (FFXIII et sa ribambelle de spin-offs) et un MMORPG (FFXIV) qui pourtant peut se targuer de tenir la distance face à l’ogre WoW. Même si ce quinzième opus n’est clairement pas à la hauteur de ses prédécesseurs, il est parvenu à répondre aux attentes de l’éditeur japonais, qui avait prévenu en interview que Final Fantasy XV était l’épisode de la dernière chance, celui qui signerait peut-être l’arrêt de mort d’une licence adulée par un certain nombre de fans. Et pour réussir son coup, Square-Enix était prêt à tout, vraiment à tout.

Parcourant joyeusement les rues de Lestallum avec mes gars sûrs aux coupes improbables, je tombe alors sur un marchand ambulant, vantant à qui veut les mérites des Cup Noodles, cette fameuse marque de nouilles instantanées. Amusé par la chose, je passe à côté de cette réclame sans trop sourciller, avant de fouiller les méandres du net pour découvrir l’ampleur de cette association improbable. Publicité japonaise remplaçant les protagonistes par un gobelet de noodles ou DLC facultatif « Cup Noodle Helmet » permettant à Noctis d’arborer fièrement un chapeau de la marque, Square-Enix n’hésite pas à souiller une des plus vénérables licences du jeu vidéo par un placement produit loin d’être discret. Alors oui, Squaresoft a déjà cédé aux sirènes de la consommation en 2011 pour la sortie de Final Fantasy IX avec une publicité Coca Colamais on est loin de la surenchère, qui plus est au cœur du jeu et n’ayant a priori rien à faire dans un univers d’héroïc fantasy.

 

Histoire de toucher le plus grand nombre dans une espèce de tourbillon médiatique surdimensionné, Square-Enix décide de créer un véritable microcosme autour de cet univers. On a eu droit au film prologue (Kingslaive), à l’animé prologue (Brotherhood), une sorte de flipper qu’on trouve aussi in-game (Justice Monster V), un petit jeu d’action-RPG sur consoles (À King’s Tale) et un jeu mobile de tactique (À New Empire) dont vous avez sûrement entendu parler vu le nombre de publicités que l’on voit pulluler partout sur le net. Une multiplication de dérivés cherchant à complexifier un univers qui ne parvient jamais à la même richesse que le reste de la saga, mais qui malheureusement se révèlent presque indispensables si on veut comprendre les tenants et aboutissants de l’histoire. Le scénario, aussi énergique qu’une méduse échouée sur une plage bretonne, se révèle charcuté comme pas possible, justifiant son prologue par ses animés (Brotherhood pour comprendre ce qui lie les protagonistes, Kingslaive pour connaître le point de départ du jeu), et ne se privant pas de créer de véritables trous d’airs dans le script pour y placer des DLCs racontant des zones d’ombres dont tout le monde se fout tellement rien ne tient debout.

Pour l’E3 2017, l’éditeur nippon tape dans la réalité virtuelle en annonçant un jeu PSVR de… pêche (Monster of the Deep). Et Square-Enix ne s’arrête pas en si bon chemin, puisque la GamesCom en août dernier lève le voile sur Final Fantasy XV Pocket, transposition du jeu pour le mobile, dont le re-design global fait probablement remuer l’inventeur du bon goût au fin fond de sa tombe. Square-Enix annonce également une association improbable avec Ubisoft pour mixer l’univers d’Assassin’s Creed (!) avec FFXV, en jouant avec le gameplay de la saga d’Ubisoft. Il faut ajouter à ça l’arrivée du titre sur PC (et du poids absurde de 170 Go sur votre disque dur), de l’évocation d’un portage sur Switch et de multiples produits dérivés comme un livre de recettes d’Ignis, et vous comprendrez mon désarroi quant à ce déferlement d’annonces sans queues ni têtes, cherchant à surfer sur un succès qu’il n’a pas forcément mérité.

Certes, le matraquage abrutissant a porté ses fruits, puisque Final Fantasy XV peut se targuer d’afficher fièrement six millions de ventes. Mais à quel prix ? En jouant avec les sentiments des fans, en les culpabilisant sur l’avenir de leur série fétiche publiquement (« Si vous n’achetez pas FFXV, c’en est fini de la série que vous aimez ! »), Square-Enix sauve sa licence aux forceps, en diluant un background déjà pas bien fourni sur de multiples produits dérivés pour créer des points d’entrées destinés à n’importe quel public. Là où Final Fantasy VII avait attendu son dixième anniversaire et son statut de jeu culte pour se développer et approfondir son univers (Crisis Core, Advent Children, Dirge of Cerberus – avec plus ou moins de réussite), Final Fantasy XV opère le même schéma avant même sa sortie. Final Fantasy VII a atteint son rang de chef-d’œuvre par la seule force de ses bras, Final Fantasy XV pense pouvoir l’acheter à grands coups de billets verts.

Vu la débâcle qui a ponctué le développement de Final Fantasy XV et les nombreuses années d’errements pour le concevoir, il est évident que Square-Enix a préféré accélérer la sortie du titre, donnant à ses équipes une deadline non extensible. Résultat : un dernier tiers foutraque, éjectant l’open world pour une concentration scénaristique des plus désastreuses qui termine son chemin sur ce fameux chapitre 13, repensé via une mise à jour, sans toutefois le sauver de sa médiocrité. Mais grâce à sa campagne épileptique, Square-Enix est parvenu à sauver la réputation d’un titre qui est loin d’atteindre les repères qualitatifs de ses aînés. En concentrant toute sa communication sur les réelles qualités du titre (parce qu’il y en a – reconnaissons que côtoyer ce boys’ band anachronique s’est révélé étonnamment plaisant), il est parvenu à créer de l’empathie auprès des joueurs et à tout miser sur l’exploration d’un open world, point important dans l’ère actuelle du jeu vidéo. Les DLC scénaristiques concernant les trois potes de Noctis ne sont plus là que pour faire diversion, cherchant des prétextes pour faire croire à un scénario alambiqué et conçu de main de maître, et les vrais ajouts (comme le mode multijoueur pour chasser entre copains), eux, sont bien plus attendus.

Après des années de développement et des mois de communication incompréhensible, Final Fantasy est devenu l’ersatz d’un fantasme de joueur, celui qui renouerait avec les qualités des épisodes vénérés et adulés. Final Fantasy XV se retrouve promu par Square-Enix comme la huitième merveille du monde, prétextant que ses six millions de copies vendues sont un argument suffisant pour le placer aux côtés de ses pairs et développer un maximum de choses. On verra sur la longueur, mais pour le moment, le titre n’est plus qu’une vitrine commerciale pour des technologies hardware (jeu PSVR, et l’un des premiers titres 4K sur XBOX ONE X) voire faire la promo de licences qui n’ont rien à voir (n’y aurait-il pas un nouveau jeu Assassin’s Creed qui sort en fin d’année ?). Final Fantasy XV est devenu un jeu-sandwich, juste bon à renflouer les tiroirs-caisses en laissant les autres s’en servir pour ruiner le semblant de cohérence dont il aurait pu faire preuve. Et pendant ce temps, Square-Enix préfère remiser des licences aussi prestigieuses que Hitman ou Deus Ex au placard, histoire de se concentrer sur ce qui rapporte (les futurs jeux Marvel, qui feront sûrement parler d’eux l’année prochaine).

Final Fantasy était une œuvre forte, capable de créer des mondes oniriques et fantastiques, des personnages forts et charismatiques et des histoires prenantes dotées d’un sous-texte ahurissant. Final Fantasy XV est une absurdité à l’échelle de la saga, une pauvre marionnette tentant d’imiter ses grands frères pour prendre leur place, quitte à utiliser des moyens bassement mercantiles pour y parvenir. Final Fantasy XV a sauvé une licence au bord de l’extinction en la prenant en otage, mais peut-être aurait-il mieux valu la laisser dormir quelque temps.

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