[Edito] M’en bati, Sieu Nissart

[Edito] M’en bati, Sieu Nissart

J’habite Nice depuis presque 20 années, j’y suis arrivé par les hasards de ma vie, j’y ai rencontré ma femme, j’y ai fondé ma famille, j’y ai créé mon réseau d’amis, de proches, de relations professionnelles. « M’en bati Sieu Nissart » est une expression populaire, que l’on croise dans les rues et que l’on entend au quotidien ; l’origine historique m’en est inconnue, mais elle représente l’identité culturelle niçoise, cette volonté de faire vivre une culture régionale. Mais aujourd’hui, je fais cette expression mienne, je lui donne un sens à la mesure des sentiments qui m’animent, en ces jours de deuil national.

M’en Bati des raisons, des causes, des explications de ce drame monstrueux. Fou de dieu, extrémiste de tout bord, déséquilibré. Attentat ou acte criminel, ce ne sont que des mots placés pour désigner un coupable et nous permettre de comprendre ou d’accepter l’inacceptable. Peut-être dans l’espoir de nous soulager de notre peine, de nous purger de notre colère en espérant une justice qui ne saurait réparer l’irréparable.

M’en Bati de la classe politique et de ces conflits de clans, de ces récupérations maladroites, de ces « on pouvait mieux faire ». Toutes ces annonces qui cherchent à rassurer et diviser l’opinion, par une classe politique qui agit au jour le jour, au cas par cas. De cette volonté de faire croire que l’on peut tout contrôler. Aucune mesure au monde ne pourra empêcher la détermination d’un individu à propager la mort, quelles que soient les raisons qui l’animent. La réalité n’est pas un Action Movie, Jack Bauer n’existe pas.

M’en Bati de ces médias qui inondent de mots et d’images, mettent en scène l’horreur sous le prétexte d’informer. Des journaux qui titrent sur une image de corps à même le sol, à peine recouverts par un drap. De ces experts qui nous parlent des solutions qu’ils auraient pu mettre en place, des actions futures pour éviter ces drames. De ces théories propagées pour nous convaincre que l’horreur à un nom, une origine. De ces questions posées sans aucune réponse valable, argumentée. De ces scoops à la petite phrase, de ce Cluedo dont on souhaite savoir qui est le coupable dans les 5 premières minutes de la partie.

M’en Bati de ces discours sur l’état d’urgence, sur sa prolongation, sur la nécessité de lutter au quotidien contre un ennemi invisible. De ce bouclier censé nous protéger d’une épée de Damoclès désormais bien réelle. Ce paradoxe entre la surmédiatisation de mesures protectrices, et le travail de l’ombre pour empêcher le pire ; la protection des droits civiques et la déchéance de la nationalité.

Sieu Nissart, parce qu’outre la peine que je ressens pour ma Ville, sa population, pour les familles des victimes, pour ceux présents sur les lieux du drame, je ne peux me résoudre à accepter un tel acte. Aucun mot, homme politique, média, dispositif de sécurité ne pourront me faire accepter le décès de jeunes enfants, de famille. Je suis aussi Orlando, Paris, Bruxelles… Je suis la rue des Rosiers, le RER, les grands magasins parisiens, je le suis depuis ma naissance. Je suis le produit d’une humanité qui s’automutile depuis la nuit des temps. Je suis les conflits à travers le monde que l’on nous montre au quotidien, je suis la détresse des populations qui souffrent au nom d’idéologies diverses.

Sieu Nissart, car je suis en colère, je suis triste, je suis désabusé, je suis ces mots qui inondent les réseaux sociaux et qui redonnent foi en notre humanité, celle qui sait faire preuve d’amour, de compassion, de souffrance et de peine. Je suis humain malgré toute cette part d’humanité qui me fait horreur et dont je souhaiterais me défaire.

Sieu Nissart, car je suis père, adulte, responsable de l’éducation de mes enfants, je suis le chemin qui les guidera dans le respect des autres, dans leurs vies futures et dans les épreuves qu’ils devront affronter. Je suis la voix qui les conseillera, l’oreille qui les écoutera, la main qui les accompagnera.

Sieu Nissart, car je suis aussi cet espoir d’un futur meilleur, exempt d’atrocités, un monde où la vie humaine et toutes les richesses qu’elle peut apporter à notre monde seront prises en compte.

M’en Bati, Sieu Nissart, aujourd’hui je porte le noir, et rouge est le sang qui chaque jour nous fait vivre.

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