Élévation : un King qui ne décolle pas

Élévation : un King qui ne décolle pas

Note de l'auteur

Court roman ou longue nouvelle ? Ce petit livre de Stephen King se laisse lire, recèle l’une ou l’autre étincelle qui rappelle à quel point son auteur est un raconteur-né, mais reste à la surface des choses.

L’histoire : Dans la petite ville de Castle Rock, les rumeurs circulent vite. Trop vite. C’est pourquoi Scott Carey ne veut confier son secret à nul autre que son ami, le docteur Bob Ellis. Car avec ou sans vêtements, sa balance affiche la même chose, et chaque jour son poids diminue invariablement. Que se passera-t-il quand il ne pèsera plus rien ?

Mon avis : Autant vous le dire tout de suite, je n’attendais pas grand-chose de ce court roman (ou de cette longue nouvelle) signé Stephen King, un auteur dont j’adore toujours les œuvres plus anciennes mais dont la production récente me rend au minimum dubitatif. Son pas si vieux Gwendy et la boîte à boutons, notamment, m’avait laissé un goût amer de livre ni fait ni à faire.

Élévation, paru directement au Livre de Poche, démarre sur un beau mystère : comment peut-on perdre du poids sans raison (ni diabète ni cancer) tout en pesant la même chose que l’on soit nu ou habillé (avec les poches pleines de monnaie) ? D’autant que Scott ne change pas physiquement : il ne fond pas comme le Billy Halleck de La Peau sur les os. Il reste ce bon vieux Scott Carey, à ceci près que la gravité terrestre finit par ne plus avoir le même effet sur lui. Avec, à la clé, l’une ou l’autre scène plutôt bien pensée.

Côté positif, ce rapport atténué avec la pesanteur lui offre une énergie supplémentaire lors du trail organisé par la ville. Fatigue, dépassement de soi, on pense notamment à Running Man et à Marche ou crève.

Toujours dans les références, la dédicace à Richard Matheson n’est bien sûr pas due au hasard. Même sans elle, l’un des romans les plus fondamentaux de Matheson, L’Homme qui rétrécit, s’imposerait à l’esprit. Son protagoniste, un homme qui s’amenuise jusqu’à atteindre un niveau microscopique, s’appelle d’ailleurs… Scott Carey.

Le Scott de Matheson, lorsqu’il a atteint la taille d’une fourmi, peut tomber d’une table sans s’écraser au sol ; à la fin du roman, il part explorer l’infiniment petit, estimant que, « si la nature existe à de tels niveaux infinis, l’intelligence pourrait faire de même ». Le Scott de King, à l’inverse, porte ses regards vers l’infiniment grand. Impossible d’en dire davantage sans divulgâcher la fin, même si celle-ci n’est pas une vraie surprise.

Pas de twist final dans cette longue nouvelle du Maître de Bangor, pas de péripéties extraordinaires, juste la vie quotidienne d’un homme à qui il arrive quelque chose d’extraordinaire. Une chose qu’il doit affronter seul (ou presque, car l’amitié inattendue demeure un thème très prégnant dans l’œuvre de King), en évitant à tout prix de devenir un sujet de laboratoire.

Là où un King plus jeune aurait sans doute exploré davantage le potentiel de telles prémices – et notamment les possibilités que des scientifiques, l’armée, Dieu sait qui encore, tentent de s’emparer de lui pour des expériences guère agréables – le King du 21e siècle préfère rester à la surface. Laisser affleurer les thèmes. Le King jeune en aurait peut-être ajouté et rajouté, mais il manifestait un appétit (notamment pour l’horreur) plus jouissif et remarquable que ce que peut produire son avatar actuel.

Cela donne un récit loin d’être palpitant, à l’émotion très présente mais souvent facile (et donc inefficace). Parfois, ses choix narratifs sont un peu étranges, comme ce dialogue entre Scott et son voisin médecin, où King passe du point de vue de l’un au point de vue de l’autre en permanence, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi.

Or, il y a du potentiel dans ce postulat de base, et dans le titre, Élévation. À plusieurs moments, King brode autour de ce thème, « un sentiment que vous vous êtes dépassé et que vous pourriez aller plus loin encore ». Cette jouissance du dépassement de soi, d’explorer de nouveaux territoires intérieurs, de repousser ses frontières. « Si le fait de mourir ressemble à ça, tout le monde devrait être heureux de partir », pense Scott durant la course à pied, un passage tout à fait central dans Élévation.

Ce court roman se situe donc dans la moyenne confortable du corpus kingien. On est loin des chefs-d’œuvre (et notamment des magnifiques nouvelles d’autrefois), mais loin aussi des échecs. Certes, il n’en reste pas moins quelque peu insipide, mais la saveur qu’il recèle malgré tout rappelle à quel point Stephen King a un don de raconteur. Ceci étant dit, on en revient au même débat qui anime les commentaires à la critique de Shazam! par Marc Godin : qu’une œuvre ait été conçue pour divertir ne dispense pas ses créateurs de chercher à faire davantage. Un divertissement peut – doit – être plus que des pages agréables à lire ou une heure et demie d’oubli de ses problèmes dans une salle obscure.

Élévation
Écrit par
Stephen King
Édité par Le Livre de poche

Partager