Ema: irruption solaire

Ema: irruption solaire

Note de l'auteur

A Valparaiso au Chili, Ema (Mariana Di Girólamo) est une jeune danseuse qui a adopté un enfant, Polo, avec son conjoint Gastón (Gael García Bernal) après avoir découvert la stérilité de celui-ci. Mais suite à une tragédie causée par l’enfant, ils décident de le rendre à l’orphelinat, avant qu’Ema soit de plus en plus rongée par la culpabilité de l’avoir abandonné.

Un feu de signalisation en flammes au milieu d’une rue en pleine nuit: c’est ainsi que débute Ema, nouveau film du réalisateur chilien Pablo Larraín, qui avait réalisé No et Neruda, tout en passant par la case américaine avec le biopic Jackie incarnée par Natalie Portman. Pour son nouveau film, il retourne dans son pays natal et s’entoure d’un duo flamboyant pour narrer cette expérience sensorielle. Gael García Bernal est probablement le plus connu pour le public occidental, seconds rôles dans quelques films américains mais surtout la tête d’affiche de la série Mozart in the Jungle. Il incarne le mari chorégraphe imbu de lui-même, arrogant et hautain, qui ne cesse de faire culpabiliser sa femme. Ema, elle, est incarnée par la fabuleuse Mariana Di Girólamo: une jeune femme parfois antipathique mais d’une sensibilité à fleur de peau, qui enflamme littéralement l’écran dès qu’elle apparaît dans une scène.

Les cheveux blafards, le regard perçant, le sourire malicieux, Ema envoûte autant les personnages que le spectateur à chacune de ses apparitions, et profite de son aura pour arriver à ses fins à chaque fois. On tente à chacune de ses scènes de scruter le moindre de ses gestes pour comprendre ses intentions, pour tenter de décrypter ses véritables émotions, alors qu’elle veut plus que tout retrouver l’enfant qu’elle a abandonné, pour qui elle témoigne une affection qui nous paraît parfois étrange. Elle peut laisser le spectateur s’approcher d’elle pendant quelques secondes lors de scènes d’un érotisme saisissant, avant de tout envoyer balader à l’occasion de séquences musicales visuellement splendides, transpercées par le jet d’un lance-flammes. Ce sont toutes ces contradictions, toutes ces interactions avec des personnages tombant sous son charme, qui rendent Ema fascinant à suivre, encore plus quand le réalisateur parvient à épouser la sensualité de son personnage sans jamais l’apprivoiser totalement.

Car la caméra de Pablo Larraín est d’une virtuosité impressionnante, toujours en mouvement, toujours près de ses protagonistes, gardant la même énergie et se gardant de délivrer le moindre jugement même quand certains balancent les pires horreurs du monde. Lorsque la discussion se fait plus violente, lorsque la bande de danseurs confronte le chorégraphe devant le fait accompli, la caméra se fait toujours mouvante, circulaire, laissant tout le monde s’exprimer pour ne jamais prendre parti. Une manière d’éviter tout jugement moral pour laisser le spectateur libre de ses interprétations et de son attachement envers ce couple destructeur. Et au milieu de tout ça, Ema, toujours centrale, qui peut passer d’une subjugation totale et sensuelle envers sa comparse défendant son style musical à un jeu de regard aguicheur lors d’un test psychologique dans l’enceinte d’une école. Si le film commence par présenter Ema via une chorégraphie devant l’image géante d’un Soleil aux éruptions chromatiques changeantes, ce n’est pas pour rien: Ema est une femme libre, déterminée, bouillonnante à chaque instant quitte à tout brûler sur son passage. Une femme qui veut à la fois conserver sa liberté tout en étant entouré de gens qui l’aiment. Tout juste regrettera-t-on un premier quart qui met du temps à mettre en place ses enjeux, malgré des séquences fortes et une troupe d’acteurs magnétique. Il faudra un petit temps d’adaptation pour s’immerger totalement, rendant le visionnage parfois abscons sur ce qu’il veut raconter, mais une fois dedans, difficile d’en sortir indemne.

Ema est probablement l’une des expériences cinématographiques les plus hypnotisantes de l’année. A travers ce personnage indéniablement charismatique, Pablo Larraín nous plonge dans un film sensoriel et charnel, donnant l’impression que même lui n’arrive plus à contrôler son héroïne qui s’émancipe totalement pour s’engouffrer dans ses propres émotions. Une plongée passionnante et presque étouffante, émotionnellement ravageur, à travers une plastique sublime mêlant la chorégraphie des corps à des couleurs flamboyantes, malgré une histoire qui ronronne un peu au début. A voir absolument.

Ema

Réalisé par Pablo Larraín
Avec Mariana Di Girólamo, Gael García Bernal, Santiago Cabrera, Paola Giannini, Giannina Fruttero 
Sortie le 02 septembre 2020

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