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Enfers intimes et voix de l’amour :  Twin Peaks, Le Journal secret de Laura Palmer et Fire Walk with Me (1/4)

Enfers intimes et voix de l’amour : Twin Peaks, Le Journal secret de Laura Palmer et Fire Walk with Me (1/4)

51SO-mZ3ZJL._SX327_BO1,204,203,200_La troisième saison longtemps inespérée de Twin Peaks enfin dévoilée, l’humeur est à la nostalgie, chacun se remémorant ses souvenirs d’une série et d’un film devenus cultes. On oublie un peu en revanche la littérature dérivée de la fiction créée par Mark Frost et David Lynch.

À l’aube de la décennie 1990 en effet, et pour maintenir l’engouement généré par la diffusion de la première saison sur ABC, plusieurs prolongements littéraires furent donnés à Twin Peaks. La fiction développée par la série connut en effet des expansions, sous forme de prequels, dans trois livres : deux ouvrages pseudo-intimes, Le Journal secret de Laura Palmer écrit par Jennifer Lynch en 1990 et L’Autobiographie de l’agent très spécial Dale Cooper de Scott Frost en 1991 ainsi qu’un livre collectif, parodie d’une collection de guides touristiques américains, Welcome to Twin Peaks : Access Guide to the Town publié en 1991. Si les deux derniers ne sont pas dénués d’intérêt, ils semblent cependant faire pâle figure face au (faux) journal intime d’une héroïne rapidement érigée en icône de la culture pop, cette jeune femme nommée Laura Palmer dont le corps sans vie est retrouvé, dans le pilote de la série, « enveloppé dans du plastique ».

Écrit par la fille de David Lynch entre la première et la deuxième saison, Le Journal secret de Laura Palmer connut, à sa sortie, un véritable succès, se classant même quatrième sur la liste des best-sellers du New York Times. L’ouvrage se proposait de renseigner son lecteur sur le contenu de l’un des objets clés de la série et de l’enquête conduite par Dale Cooper et les forces de l’ordre de Twin Peaks : le journal intime de Laura Palmer. Rappelons, à ce titre, que la série comme le film font figurer deux journaux puisque le premier, examiné par Dale Cooper dès le pilote, n’est qu’une version officielle – conforme à l’image lisse et rassurante faussement associée à Laura – de la prose intime de sa jeune rédactrice. La version secrète, et ô combien plus sombre, est renfermée dans un second cahier, confié, comme l’indiquent aux spectateurs les premiers épisodes de la deuxième saison, à l’agoraphobe Harold Smith. C’est ainsi le contenu de ce second cahier que nous lisons dans Le Journal secret.

Laura_Palmer Si le livre connut un si grand succès, ce fut, à n’en pas douter, en raison non seulement de la Twin Peaks mania générée par la première diffusion de la série, mais aussi de la promesse sur laquelle s’était fondée la promotion de l’ouvrage : permettre au lecteur de découvrir, avant la grande révélation orchestrée dans la deuxième saison, l’identité du tueur de Laura Palmer. Le livre de Jennifer Lynch offrait aussi de nouvelles énigmes et de nouveaux contenus cryptés permettant de nourrir les théories de fans particulièrement actifs sur les forums d’un internet encore balbutiant, lesquels s’étaient lancés, dès le pilote, dans une chasse aux indices permettant de deviner, avant tout le monde, la vérité sur le meurtre. Aussi le livre n’est-il pas exempt de certaines facilités, à l’image, par exemple, de l’entrée datée du 1er février 1988 dans laquelle Laura fait figurer un inventaire des personnes, hommes comme femmes, avec lesquelles elle a eu des relations sexuelles, les noms étant réduits à leurs seules initiales. C’est ce qui explique également la mention « page découverte arrachée » en lieu et place de certaines entrées, émaillant le journal d’autant de trous devant être comblés par les théories et prévisions des fans de la série.

Laura-Palmer-deadMais, au-delà de cet aspect ludique qui devait aussi permettre que l’engouement ne s’essouffle pas entre les deux saisons, le livre de Jennifer Lynch n’est pas sans mérite littéraire. Organisé comme un journal intime classique débutant avec le douzième anniversaire de la diariste, Le Journal secret de Laura Palmer opte pour une prose plastique (sans mauvais jeu de mots) accompagnant l’évolution de l’héroïne. Ses premières pages évoquent ainsi par leur style – abondance des exclamations, recours à un lexique familier et enfantin – autant que par leurs thèmes – la fête d’anniversaire, le cadeau du poney Troy – la littérature à destination de la jeunesse, quand la suite se fait graduellement plus sombre jusqu’aux réflexions désespérées d’une Laura Palmer devenue érotomane, prostituée et droguée, hantée par le spectre du démon BOB et de l’inceste qu’il symbolise. C’est ainsi l’histoire intime d’une adolescente à destination d’un public adulte que propose Jennifer Lynch, à travers un récit de plus en plus noir qui, avant même le choc Fire Walk with Me, a déjà de quoi étonner l’amateur d’une série qui, non exempte de noirceur, n’allait cependant pas aussi loin dans la description de la lente descente aux enfers de son héroïne. Jennifer Lynch pouvait en effet se permettre ce que la série interdisait en raison de sa diffusion sur un network, à savoir, l’emploi d’un langage cru et de descriptions sexuelles explicites, ouvrant ainsi la voie au film de son père. Bien des analyses, justifiées, ont expliqué Fire Walk with Me en tant qu’envers de la série, comme son reflet sombre, dépourvu de l’humour et de la cocasserie qui faisaient aussi le sel de Twin Peaks. Si l’intention de David Lynch ne fait aucun doute – qu’il suffise de se remémorer le générique d’ouverture du film, avec son image figée sur une télévision en panne et ne diffusant que de la neige avant d’être ensuite pulvérisée – le médium employé pour traiter la fiction ne doit pas être oubliée et la littérature comme le cinéma permettent d’oser davantage qu’une série diffusée sur ABC. On ne s’étonnera guère, dès lors, que Jennifer Lynch ait pu ajouter, aux foursomes mentionnés dans la série réunissant Laura, Ronette Pulaski, Jacques Renault et Leo Johnson, la menace d’un viol collectif par de repoussants routiers rednecks (9 février 1988), la grossesse de Laura Palmer à l’âge de seize ans (22 juillet 1988) et l’avortement qui s’ensuit (10 août 1988) ou encore une relation sexuelle lesbienne avec Josie Packard (10 octobre 1989).

Ces événements fictionnels font naître une question essentielle : Le Journal secret de Laura Palmer peut-il être considéré comme canonique ? La réponse est évidemment négative. S’il fait déjà apparaître Harold Smith (27 mars 1989), personnage encore inconnu des spectateurs de la première saison, mais qui prendra une grande importance dans la suivante en devenant le dépositaire du journal secret, le livre de Jennifer Lynch contient non seulement des incohérences chronologiques, mais raconte aussi et surtout un ensemble d’événements auquel la deuxième saison ne fait jamais écho. De plus, les faits relatés dans le journal ne sont plus aujourd’hui compilés sur les multiples sites proposant les lignes temporelles répertoriant les événements associés à la ville de Twin Peaks et à ceux qui la peuplent. Plus officiellement encore, le récent roman de Mark Frost, L’Histoire secrète de Twin Peaks qui, du fait de l’autorité de son auteur, s’apparente à une mise en ordre des données de la fiction et à l’établissement définitif du canon, ne reprend aucune des informations délivrées dans le journal. Un tel traitement du texte pourrait rendre sa lecture superflue et replacer, finalement, Le Journal secret de Laura Palmer dans le champ des produits dérivés.

lauras_doppelgangerLe livre semble pourtant connaître une deuxième vie, aux États-Unis d’abord, où une version audio interprétée par Sheryl Lee, l’actrice ayant prêté ses traits à Laura Palmer, vient de paraître ; en France ensuite puisque, dans une probable volonté de surfer sur l’engouement généré par le retour de la série, l’éditeur Michel Lafon, qui avait déjà publié le roman de Mark Frost fin 2016, vient de rééditer Le Journal secret. Sur la quatrième de couverture, on peut ainsi lire que David Lynch « se base (sic) […] sur ce livre pour le scénario du film Twin Peaks – Les 7 derniers jours de Laura Palmer », traduction d’époque d’un film redevenu depuis Fire Walk with Me. Une telle affirmation pourrait paraître cavalière tant le film semble de prime abord avoir peu en commun avec le journal, lequel remonte largement en amont des sept derniers jours de Laura qui feraient d’ailleurs partie des pages arrachées. Toutefois, et même si le film de Lynch ne peut être considéré sticto sensu comme une adaptation du journal, il n’est pas interdit de déceler des jeux de miroir entre les deux œuvres, certaines scènes marquantes du livre de la fille semblant reprises, réécrites et transformées au sein du film du père.

Victor-Arthur Piégay

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