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Enfers intimes et voix de l’amour : Twin Peaks, Le Journal secret de Laura Palmer et Fire Walk With Me (4/4)

Enfers intimes et voix de l’amour : Twin Peaks, Le Journal secret de Laura Palmer et Fire Walk With Me (4/4)

La parenté entre une dernière scène du livre et du long métrage semblera moins évidente, mais tout aussi passionnante. Dans un cas comme dans l’autre en effet, Laura Palmer rencontre l’énigmatique Margaret Lanterman, dite « la femme à la bûche ».

logladyContrairement en effet à ce qui se déroulait dans la série télévisée où leur contact n’était qu’indirect, la femme à la bûche servant de témoin des événements de la cabane, le livre de Jennifer Lynch scelle leur rencontre dans l’entrée correspondant au 10 novembre 1985 tout comme Fire Walk with Me dans une scène très brève de quelques secondes à peine. Dans les deux cas toutefois, la pythie de Twin Peaks semble apporter à Laura tendresse et réconfort. Dans le livre, la femme à la bûche tente de minorer le sentiment de culpabilité de Laura face à sa mauvaise vie : « [e]lle m’a dit qu’elle savait que j’avais rêvé de devenir une femme, et qu’il n’y avait pas de mal à ça, que c’était normal pour une jeune fille ». Laura insiste ainsi largement sur le réconfort offert par cette femme énigmatique et ses paroles sibyllines : « [c]e que j’ai pu saisir […] m’a fait beaucoup de bien […] », « je me sentais bien en l’écoutant, et je suppose que c’est ce qu’elle cherchait », elle « m’a dit que j’avais une belle âme et que je serais aimée de beaucoup de gens dans ma vie ».

logladyLa scène du film est plus énigmatique. Marquée par l’apparition soudaine de la femme à la bûche devant le Bang Bang Bar, elle précède la scène de l’orgie rouge. Les paroles de Margaret sont beaucoup plus énigmatiques et tiennent davantage de la mise en garde : « [c]e genre de feu, il est très difficile de l’éteindre. Les tendres rameaux de l’innocence brûlent les premiers. Puis le vent se lève, et toute bonté est alors en péril ». Mais, contrairement au livre, l’essentiel ne se joue pas au niveau des mots, mais des gestes et des réactions de la jeune femme. Margaret porte en effet sa main d’abord sur le front puis sur la joue d’une Laura Palmer aux yeux grands ouverts sur cette véritable apparition qui, par le geste, semble lui apporter autant de réconfort qu’elle ne la bouleverse par sa prophétie sous forme de métaphore qui semble annoncer la fin prochaine de Laura et le règne du mal devant ensuite s’étendre sur Twin Peaks. Prenant la main de Laura dans la sienne, la femme à la bûche finit par disparaître aussi vite qu’elle est arrivée et c’est une Laura Palmer en larmes qui, après avoir observé son reflet dans la vitre de la taverne, finit par y entrer pour se livrer à cette forme de prostitution décrite auparavant.

tumblr_nfljy9tdZp1su84coo6_1280« J’[ai] une belle âme et […] je serai aimée de beaucoup de gens dans ma vie » : cette citation résume, à elle seule, non seulement le Journal secret de Laura Palmer, mais aussi le lien étroit quoiqu’indirect qui le relie au film. Quelle conclusion, en effet, tirer de la proximité de ces trois diptyques de scènes ? Qu’aux enfers intimes de Laura Palmer répondent de rares moments de bonheur, de joie et de plénitude liés à la rencontre de figures amoureuses, pures ou bienfaisantes : Bobby Briggs et son sourire d’ange, la pure Donna Hayward et Margaret, la réconfortante femme à la bûche. Il n’est ainsi pas impossible de considérer que David Lynch reprend à sa fille ce qu’on pourrait considérer comme un réseau angélique, à savoir, un ensemble de scènes et des personnages-clés qui, dans la vie infernale de Laura Palmer, apportent un semblant de lumière. L’établissement de ce réseau, on le comprend, n’était possible que dans une dynamique de prequel, la série télévisée débutant avec la mort de l’héroïne. Les relations qu’elle entretenait avec les autres personnages ne pouvaient ainsi être saisies qu’indirectement, à travers l’enquête menée par Dale Cooper et les différents témoignages des habitants de Twin Peaks, sans que jamais ces relations ne soient directement montrées au spectateur.

La lecture du livre et la parenté dont il témoigne avec le film permet ainsi d’enrichir le visionnage de ce dernier, emblématisant à la perfection l’analyse de l’expérience transmédia proposée par Henry Jenkins :

Pour vivre pleinement un monde fictif, quel qu’il soit, le consommateur doit jouer le rôle de chasseur-cueilleur, toujours à la recherche de bribes et de fragments d’histoire sur les différents canaux médiatiques, comparant ses observations sur des groupes de discussion en ligne, collaborant afin de faire en sorte que toute personne investissant du temps et de l’effort vive, grâce à cela, une expérience de divertissement plus riche.[1]

Twin-Peaks-Laura-PalmerC’est ainsi l’union intime du livre et du film qui permet de comprendre, peut-être, l’ultime scène de Fire Walk with Me dans laquelle Laura Palmer, assise dans la Loge Noire et accompagnée de Dale Cooper, sourit et, en larmes, contemple un ange au son d’un morceau d’Angelo Badalamenti intitulé The Voice of Love. Si l’ange peut allégoriquement représenter la rédemption de Laura Palmer, davantage victime que coupable de sa vie sulfureuse cependant, il peut aussi incarner l’agrégat de toutes les figures positives qui auront servi, de façon ponctuelle ou permanente, de contrepoint à ses enfers intimes, qu’il s’agisse de l’amour vrai de Bobby, de la pureté de Donna lui ayant permis de faire acte d’héroïsme ou de l’affection sincère témoignée par la femme à la bûche, autant de données perceptibles dans le film, mais que la lecture du journal rend plus prégnantes encore.

Ainsi, si Fire Walk with Me n’adapte pas Le Journal secret de Laura Palmer, ce dernier, en dépit de son statut apocryphe, enrichit les interprétations possibles d’un long métrage toujours mystérieux dont il se murmure déjà que la troisième saison pourrait amplement reprendre certains des éléments clés de son intrigue. En sera-t-il de même du Journal secret de Laura Palmer, nullement dénigré par Frost et Lynch qui en préfacèrent d’ailleurs la réédition en 2011 ? Rien n’est moins sûr, mais gageons que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Après tout, comme le dit la femme à la bûche à Laura dans le livre de Jennifer Lynch, « [l]es choses ne sont pas ce qu’elles paraissent ».

Victor-Arthur Piégay

[1] Henry JENKINS, La Culture de la convergence : Des médias au transmédia, trad. Christophe JAQUET, Paris, Armand Colin, 2014, pp. 40-41.

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