Engrenages (bilan de la saison 4)

Engrenages (bilan de la saison 4)

Rythmées et complexes, les nouvelles aventures de la capitaine Bertaud, du juge Roban et des avocats Karlsson et Clément auront permis à la série de Canal + de franchir un cap. Encore un. Retour sur un temps fort de l’année télé française.

 Engrenages, c’est un petit peu comme le bon vin : une production qui vieillit bien. Vraiment bien. En une quarantaine d’épisodes, la série de Canal + produite par Son et Lumière est effectivement devenue un projet réellement ambitieux. Capable de puiser dans de multiples références pour trouver un ton et une unité bien définis. Et en mesure de vraiment séduire les téléphages.

Immergé dans une réalité sociale forte, explorant cette fois de multiples formes du militantisme de la délinquance et du banditisme pour mieux tendre son récit de fiction, le projet imaginé par Alexandra Clert a considérablement grandi.

Contre toute attente, si cette nouvelle saison, portée par Anne Landois et Eric de Barahir, reprend sur le fond de vraies thématiques du polar (l’exploration de notre société par le prisme du crime), sur la forme, elle s’approprie assez adroitement les codes du thriller. A tel point qu’elle n’est pas sans rappeler, dans sa dynamique, la saison 1 de… 24 heures chrono.

Engrenages saison 4 s’intéresse plus spécifiquement à l’univers des sans-papiers et aux différents groupes qui gravitent autour de cette population. Pas de traque façon « Boucher de Belleville » : place cette fois aux couples déchirés, aux militants de la défense des droits de l’homme, aux groupuscules terroristes, aux trafiquants d’armes… au gré des douze épisodes particulièrement rythmés, le récit va explorer un monde dans lequel les visages et les motivations se croisent, s’éloignent et se rapprochent. Et où les événements se succèdent vite.

De la découverte d’un corps défiguré dans le bois de Vincennes à un final (une nouvelle fois) tout en tension, les intrigues vont effectivement s’enchaîner de façon soutenue. Quitte à faire beaucoup courir les personnages au gré des événements. Cet enchaînement reste cependant bien construit, assez finement pensé dans l’ensemble. Et c’est précisément ce qui renvoie à la saison 1 des aventures de Jack Bauer, dans l’esprit.

Consommant un impressionnant nombre d’intrigues, la série joue intelligemment sur la complexité de son univers, pour que le déroulement de l’histoire ne se heurte pas vraiment à une sensation de trop plein. Comme dans les débuts de 24 heures chrono, cela arrive parfois. Le plus souvent, au détour d’un retournement de situation qui vient relancer la tension avec une surprise. Mais comme dans l’histoire conçue par Joel Surnow et Robert Cochran, l’intrigue s’appuie solidement sur une caractérisation forte des personnages. Et c’est ce qui fait que l’on y croit. Que l’on ne tombe jamais dans la pantalonnade grotesque (coucou, Howard Gordon, le Sangala et autres histoires).

Ce tour de force s’explique par la nature profonde du récit d’Engrenages. Aux Etats-Unis, on aime distinguer deux grands types de séries dramatiques. Les Plot Driven Drama et les Character Driven Drama. Les uns, à l’image des Experts ou des Law & Order, s’appuient principalement sur leurs intrigues ; les autres, façon Oz ou Mad Men, s’intéressent essentiellement au parcours de leurs personnages.

Un peu comme Homicide ou Urgences, Engrenages se place à la confluence de deux courants narratifs. La structure même du récit, les impératifs du thriller, imposent de donner une place de choix aux enquêtes, aux interventions, à l’instruction et aux audiences. De manière judicieuse, les scénaristes ne perdent néanmoins jamais de vue leurs personnages, leurs motivations et leurs trajectoires.

On aurait toutefois aimé que les auteurs laissent davantage « respirer » les différents protagonistes, parfois. Qu’ils laissent plus de temps au téléspectateur pour que ce dernier s’imprègne complètement du cheminement psychologique des héros. Ce n’est pas toujours le cas et cela crée quelques maladresses. Et ça, c’est souvent un des écueils structurels du thriller.

La chance d’Anne Landois, Eric de Barahir et leurs collaborateurs (parmi lesquels Simon Flics Jablonka et Virginie Les Beaux Mecs Brac), c’est qu’ils peuvent exploiter un authentique carré d’as. Et qu’ils le font bien : entre Laure Berthaud (flic à forte tête qui est faite pour ce métier. Peut-être trop pour être heureuse), Pierre Clément (avocat de talent tiraillé entre ses aspirations et les réalités de sa profession), Joséphine Karlsson (qui oscille entre l’image d’un personnage extirpé d’un film noir  et celui d’une femme complexe) et François Roban (juge d’une iconicité puissante), il y a effectivement de quoi faire…

Porté par des comédiens vraiment très bons, le quatuor plus ou moins héroïque de la série donne du cœur et de l’âme à l’histoire. Encore une fois. C’est ce qui achève de convaincre le téléspectateur de la richesse narrative du projet. Et c’est ce qui donne une unicité forte à toute la saison. Jusqu’à un final très efficace… qui renvoie une dernière fois à 24 heures chrono. Certains disent que Les Revenants,prochaine création Canal à débarquer sur les écrans, sera la grande série de cette saison ? Il faudra d’abord faire mieux que les flics de la deuxième DPJ de Paris, qui ont placé haut la barre.

Si vous avez encore des réticences vis à vis des séries françaises – et pour peu que vous soyez suffisamment ouverts à cette proposition – Engrenages pourrait bien être l’une de celles qui vous fera changer d’avis.

ENGRENAGES

Saison 4 (Canal +)

Créée par Alexandra Clert ; saison conçue par Anne Landois et Eric de Barahir

Avec Caroline Proust (capitaine Laure Bertaud), Gregory Fitoussi (maître Pierre Clément), Audrey Fleurot (maître Joséphine Karlsson), Philippe Duclos (juge François Roban), Thierry Godard (lieutenant Gilles Escoffier), Fred Bianconi (lieutenant Luc Fromentin), Nicolas Briançon (commissaire Herville), Samir Boitard (capitaine Samir Aroun).

Le coffret DVD est sorti le 11 octobre. 

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