Enterre-moi, mon Amour : Une Odyssée Syrienne

Enterre-moi, mon Amour : Une Odyssée Syrienne

Note de l'auteur

Depuis son annonce, Enterre-Moi, mon Amour était un projet que nous attendions avec impatience au Daily Mars. Après notre expérience plus que positive avec A Normal Lost Phone et son thème LGBQT (critique ici), nous étions curieux de voir un autre serious game cette fois-ci autour de la crise des réfugiés syriens. Après dix-huit longs mois de production, le titre des studios The Pixel Hunt et Figs était sorti discrètement fin octobre sur iOS et Android. Sorti en même temps que la déferlante des AAA de fin d’années, Enterre-Moi, mon Amour nous prouve une fois de plus que le jeu vidéo n’a pas besoin de titres aux budgets faramineux pour provoquer des émotions chez le joueur. 

 

Une aventure narrative exclusivement textuelle

Enterre-moi, mon Amour (Bury me, my love en anglais) est une œuvre fictionnelle inspirée du réel, marque de fabrique du studio The Pixel Hunt, prenant la forme d’un système de messagerie dans lequel on échange des SMS. Le jeu nous embarque dans une aventure narrative exclusivement textuelle (avec quelques belles illustrations) racontant les péripéties d’une jeune réfugiée syrienne sur la route de l’exil vers l’Europe. Dès l’introduction du jeu, nous voilà dans la cité en ruines de Homs en septembre 2015 et la terrible guerre civile syrienne fait maintenant rage depuis presque quatre longues années. Nour est une jeune infirmière syrienne de 27 ans à l’esprit libre et fatigué par la guerre. La mort de sa sœur jumelle tuée lors d’un énième bombardement finit par la convaincre, elle doit s’échapper de cet enfer en essayant de rejoindre l’Europe et plus précisément l’Allemagne. Six mois plus tard, Nour nous envoie un selfie ; elle est enfin prête à partir. À son grand dam, son mari Majd ne peut pas l’accompagner pour l’instant et doit rester à Homs pour s’occuper de sa mère et son grand-père. Le jeune couple va alors rester en contact tout au long de l’aventure via un ersatz de Whatsapp, célèbre application de messagerie en ligne dont le studio Figs a reproduit l’interface à sa sauce pour un résultat excellent.

Le joueur prend la place de Majd sans toutefois vraiment le remplacer, ce dernier restant un personnage à part entier de l’histoire avec sa propre voix et personnalité. Si le joueur est juste là pour influencer les mots de Majd en choisissant telle ou telle réplique, ils partagent le même rôle c’est-à-dire servir de guide et de soutien à Nour pendant son dangereux voyage vers l’Europe. Tout au long de son périple, Nour va en effet nous envoyer des messages pour nous raconter ses journées et ses rencontres, partager ses angoisses et ses joies et surtout demander de précieux conseils. En fonction de vos réponses, la jeune femme syrienne pourra prendre un trajet radicalement différent à celui qui était prévu initialement pour le meilleur ou pour le pire. Dès les premiers échanges, on ressent une énorme pression sur nos épaules puisqu’un seul mauvais conseil peut s’avérer fatal. Dans Enterre-moi, mon Amour, la mort telle une épée de Damoclès plane constamment au-dessus de Nour.

Derrière notre conversation, les développeurs ont caché quatre variables invisibles au joueur, mais qui détermineront le chemin de Nour : ses finances, sa relation avec Majd, son inventaire et son moral. Avec pas moins de dix-neuf fins possibles et une multitude d’embranchements scénaristiques, le voyage de Nour ne sera donc jamais le même pour tout le monde et propose une expérience presque unique à tous les joueurs. Tel un livre interactif, le joueur influence le cours des événements et le déroulement de l’histoire. Une histoire qui ne se fera d’ailleurs pas sans imprévus, surprises et choix moraux parfois difficiles. Sachez aussi que vous pouvez aborder le jeu de deux façons différentes. La première consiste à le finir d’une traite, les messages et les jours fictifs s’enchaînant au bon vouloir du joueur. La deuxième option, beaucoup plus intéressante selon moi, revient à vivre l’expérience en temps « semi-réel » avec une progression qui se fait sur plusieurs jours. Inspiré par le jeu Lifeline, cette petite mécanique est un ajout intelligent de la part des développeurs puisqu’elle renforce grandement l’immersion et l’empathie du joueur pour Nour.

 

Une écriture intelligente au service d’une thématique difficile

Enterre-moi, mon Amour trouve son origine dans un article de la journaliste Lucie Soullier intitulé Le Voyage d’une migrante syrienne à travers son fil Whatsapp, publié en octobre 2015 sur le site du Monde. Dans cet article que je vous invite à lire dès que possible (lien ici), on retrouve des extraits de conversations Whatsapp d’une jeune réfugiée syrienne pendant son parcours jusqu’en Europe. À la lecture de cet article, Florent Maurin (l’un des auteurs du jeu) fut littéralement captivé et bouleversé par le contenu des messages. Cette jeune femme s’exprimait comme lui, utilisait les mêmes codes Whatsapp que lui, mais en même temps parlait de questions de vie ou de mort. Il réussit alors à convaincre Lucie Soullier, plutôt sceptique au départ, de le laisser avec son studio faire un jeu à partir de cet article.

Dès le départ, Enterre-moi, mon Amour était un projet ultra ambitieux par sa thématique, mais surtout potentiellement casse-gueule. Respecter le sujet traité sans politiser le message est un exercice ô combien difficile sur des thèmes d’actualité comme la crise des migrants, d’autant plus que le bourbier syrien est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. En s’intéressant avant tout aux réfugiés et non à la politique, The Pixel Hunt a réussi avec brio à parler de la crise des migrants sans que le joueur ait l’impression de recevoir une leçon de morale ou un cours magistral. Le studio français a également réalisé en amont un gros exercice de documentation. Rapports d’ONG, articles de fond, documentaires, travaux universitaires, témoignages, ce sont en tout des centaines de documents qui sont passés sous la loupe du studio et qui ont servi à rendre l’expérience crédible et authentique.

Sous la plume du talentueux Pierre Courbinais, le jeu bénéficie d’une écriture intelligente et toujours juste qui s’éloigne le plus possible des clichés du genre. La narration du jeu est maîtrisée de bout en bout. Entre deux échanges banals du quotidien, Enterre-moi mon Amour nous offre même des moments vraiment émouvants. Pierre Courbinais a réussi là où beaucoup ont échoué avant lui. En apportant une attention toute particulière aux petits détails de la vie quotidienne et en jouant avec les codes de Whatsapp tels que les emojis ou des expressions spécifiques, il a réussi à créer ce qu’on appelle un effet du réel. Bien que fictifs, Nour et Majd nous donnent l’impression d’exister réellement et rien que pour ça le pari de The Pixel Hunt est déjà à moitié gagné. Tout comme l’Odyssée d’Ulysse qui essaye de retourner à Ithaque dans les bras de sa bien-aimée, Enterre Moi Mon Amour n’est pas seulement le récit d’un voyage. C’est aussi une histoire d’Amour avec un grand A, celui qui transcende les frontières et qui nous donne de la force de continuer malgré les épreuves.

 

Conclusion

Encore plus qu’une œuvre bouleversante et sincère, Enterre-moi, mon Amour est un jeu nécessaire dans cette époque trouble. Le titre de Pixel Hunt permet d’enfin mettre un visage et une histoire derrière les mots crus comme « réfugiés » ou « migrants ». Comprendre les motivations de ces pauvres gens partis loin de chez eux est un premier pas pour changer une opinion publique encore trop hostile ou méfiante. Même si la forteresse Europe n’est pas encore prête à troquer ses murailles pour des ponts, Enterre-moi, mon Amour a au moins le mérite de participer au changement des mentalités sur le sujet. Avec son jeu qui parle du réel, The Pixel Hunt nous invite à la réflexion et à la compréhension. Que ça soit pour des raisons économiques, catastrophes environnementales ou des violences, être forcé de partir loin de chez soi reste une douleur. Enterre-moi, mon Amour a fait écho à ma propre expérience avec l’exil. Je suis grec et je vis actuellement à Athènes, mais avec la terrible crise économique j’ai dû moi aussi quitter à un moment mon pays comme des centaines de milliers de jeunes pour étudier dans de bonnes conditions ou tout simplement trouver du travail avec un salaire décent. Même si les conditions ne sont évidemment pas comparables, les conversations entre Nour et Majd me rappellent celle entre moi et mes amis restés au pays. Par sa thématique et sa brillante écriture, Enterre-moi, mon Amour m’a touché comme très peu de jeux vidéo ont réussi à le faire et a su créer une forte empathie entre moi et ses personnages.

Au fur et à mesure de mon temps passé sur le titre, j’ai ressenti tout le potentiel extraordinaire du jeu vidéo en matière de narration. Parce que le joueur est ici actif, il ne subit pas l’histoire, il en fait partit et parfois même l’écrit. Encore plus que n’importe quel autre médium, le jeu vidéo permet de créer un lien d’empathie entre le joueur et des personnages fictifs. Enterre-moi, mon Amour tout comme A Normal Lost Phone sont deux expériences fascinantes et uniques qui ont à mon avis ouvert une nouvelle porte pour le jeu vidéo, celle de toucher un nouveau public sur smartphones en racontant des histoires complexes et matures. Pour seulement 3,5 euros, vous n’avez pas d’excuses pour passer à côté d’un jeu d’une telle richesse. Oui, vous avez bien lu. Seulement 3,5 euros ! Foncez !

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